Science et religion

La thèse des « magistères non chevauchants » (NOMA) de Stephen Jay Gould est-elle réussie, ou réduit-elle à la fois la religion et la science ?

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La thèse des « magistères non chevauchants » (Non-Overlapping Magisteria — NOMA) formulée par le biologiste évolutionniste Stephen Jay Gould en 1997 représente une tentative influente de résoudre la tension entre science et religion. Elle se résume au fait que la science se spécialise dans le domaine des faits empiriques (« quoi » et « comment »), tandis que la religion se spécialise dans le domaine des valeurs et du sens (« pourquoi » et « quelle finalité »). Mais cette tentative réussit-elle à résoudre la tension, ou tombe-t-elle dans le piège de la réduction de ces deux domaines ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains croyants :

« NOMA est formidable car elle protège la religion des attaques de la science. » Position défensive faible. Si la religion est vraie, elle n'a pas besoin de « protection » en l'excluant du domaine des faits. La religion revendique des vérités sur la réalité (existence de Dieu, résurrection, intervention divine), et nier cela la vide de son contenu.

« Gould respecte la religion et ne l'attaque pas comme Dawkins. » Simplification. Le respect de Gould pour la religion était un respect pour le rôle social et éthique, mais il niait tout rôle cognitif de la religion dans la compréhension de la réalité. C'est un « respect » qui vide la religion de ses revendications les plus importantes.

« La distinction entre faits et valeurs est claire et utile. » Ce n'est pas si simple. Beaucoup de questions religieuses impliquent simultanément des revendications sur les faits et les valeurs (par exemple : « Dieu a créé l'homme avec une dignité particulière » — fait et valeur).

Du côté de certains naturalistes :

« NOMA est une générosité excessive envers la religion, la science suffit pour tout. » Position réductionniste. Même si nous rejetons NOMA, cela ne signifie pas que la science empirique répond à toutes les questions humaines légitimes (sens, valeur, finalité).

« Gould flattait les religieux pour des raisons politiques. » Accusation qui ne tient pas. Gould était un athée explicite, et sa position sur NOMA découlait d'une conviction philosophique sur les limites de la science, non de la flatterie.

« La religion ne possède aucune autorité cognitive. » C'est exactement ce que dit NOMA ! Le problème est que cette position elle-même fait débat, ce n'est pas une évidence.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent le fait de ne pas traiter sérieusement la complexité philosophique de la relation entre science et religion. NOMA n'est pas simplement un « compromis », mais une position philosophique qui a de fortes présuppositions sur la nature de la connaissance et les limites à la fois de la science et de la religion.

Contenu de la thèse NOMA en détail

Gould a formulé NOMA dans son livre « Et Dieu dit : "Que Darwin soit !" » (Rocks of Ages, 1999) et dans des articles antérieurs. L'idée fondamentale :

Le magistère scientifique (Magisterium of Science) : il couvre le monde empirique — de quoi est-il composé (faits) et comment fonctionne-t-il (théorie). Il répond à des questions comme : comment la vie a-t-elle évolué ? Quel est l'âge de la Terre ? Comment fonctionnent les gènes ?

Le magistère religieux (Magisterium of Religion) : il couvre les questions de sens moral et de valeur ultime. Il répond à des questions comme : quel est le sens de la vie ? Comment devons-nous vivre ? Quelles valeurs méritent le sacrifice ?

Non-chevauchement : les deux magistères ne se chevauchent pas. La science ne peut (et ne devrait) pas répondre aux questions de valeur ; et la religion ne peut (et ne devrait) pas répondre aux questions de faits empiriques.

Gould donne des exemples : l'âge de la Terre est une question scientifique (4,5 milliards d'années), la religion ne devrait pas s'y ingérer. Le sens de l'existence humaine est une question religieuse/philosophique, la science ne peut y répondre.

Points forts de NOMA

Premièrement, elle reconnaît les limites de la science empirique. La science par sa méthode ne peut répondre aux questions de valeur, de sens et de finalité. C'est une reconnaissance importante face au dogmatisme scientiste.

Deuxièmement, elle protège l'indépendance méthodologique de la science. Les autorités religieuses ne devraient pas intervenir dans la recherche scientifique ou imposer des interprétations religieuses aux phénomènes naturels.

Troisièmement, elle offre un cadre pour la coexistence pacifique. Dans les sociétés religieusement plurielles, NOMA permet aux scientifiques de différents horizons de travailler ensemble sans conflits doctrinaux.

Les problèmes fondamentaux de NOMA

Premier problème : les revendications religieuses empiriques

Les religions monothéistes revendiquent des faits empiriques : Dieu a créé l'univers, l'intervention divine se produit, les miracles ont eu lieu, la vie après la mort est réelle. Ce ne sont pas simplement des « valeurs », mais des revendications sur la nature de la réalité. NOMA demande à la religion d'abandonner ces revendications ou de les réinterpréter comme des symboles, ce qui constitue une réduction radicale.

Exemple : la résurrection du Christ dans le christianisme n'est pas simplement un « symbole d'espoir », mais une revendication historique spécifique. Si le Christ n'est pas ressuscité corporellement, alors le christianisme (selon Paul lui-même) est vain. NOMA ne laisse pas de place à cette revendication.

Deuxième problème : le chevauchement inévitable

Beaucoup de questions importantes se situent dans une zone de chevauchement. Par exemple :
─ L'origine de l'homme : l'homme est-il seulement le produit d'une évolution aléatoire (vision purement scientifique) ou une créature conçue divinement (vision religieuse) ? Cela affecte notre compréhension de la dignité humaine.
─ La conscience : est-elle simplement une activité cérébrale (neurosciences) ou a-t-elle une dimension spirituelle (religion) ?
─ L'éthique : est-elle seulement le produit de l'évolution biologique ou a-t-elle un fondement transcendant ?

NOMA ne fournit pas de mécanisme pour traiter ces chevauchements.

Troisième problème : réduction de la religion à l'éthique

NOMA réduit la religion à un simple système de valeurs et d'éthique, ignorant les dimensions cognitives, métaphysiques et empiriques. Cela correspond à une certaine religiosité libérale, mais ne représente pas les religions historiques effectives.

La plupart des croyants ne croient pas pour des raisons uniquement éthiques, mais parce qu'ils pensent que Dieu existe réellement, et que c'est un fait sur la réalité, pas seulement une « valeur utile ».

Quatrième problème : le contrôle de la définition de « science »

NOMA présuppose une définition étroite de la science (méthode empirique uniquement). Mais qu'en est-il des sciences qui traitent de questions plus larges (cosmologie et questions de l'origine première, psychologie et nature de la conscience, anthropologie et sens de l'humain) ?

Réponses à NOMA de différents points de vue

Des croyants académiques :

Alvin Plantinga : NOMA présuppose que la science naturelle est la seule source de connaissance sur le monde naturel, et c'est une présupposition philosophique, non scientifique. La religion a aussi quelque chose à dire sur la nature.

John Polkinghorne (physicien et théologien) : la science et la religion traitent de la même réalité sous des angles différents. La séparation totale est impossible et indésirable.

Des naturalistes :

Richard Dawkins : NOMA immunise la religion contre la critique scientifique sans justification. Les revendications religieuses sur la réalité (existence de Dieu, miracles) sont sujettes à l'examen scientifique.

Daniel Dennett : même l'éthique et les valeurs peuvent (et doivent) être étudiées scientifiquement. Il n'y a pas de domaine immunisé contre la recherche scientifique.

Des philosophes des sciences :

Michael Ruse : NOMA est pratiquement utile mais philosophiquement faible. Le chevauchement entre science et religion est une réalité historique et philosophique.

Philip Kitcher : la séparation totale est illusoire. La science et la religion offrent toutes deux des visions globales de la réalité, et la collision est inévitable sur certains points.

Alternatives proposées

Modèle d'intégration (Integration) : la science et la religion s'intègrent dans la compréhension de la réalité. Exemple : la science explique « comment » l'univers a été créé, la religion explique « pourquoi ».

Modèle de dialogue (Dialogue) : reconnaissance des chevauchements avec recherche d'un terrain commun. La science pose des questions auxquelles répond la religion, et vice versa.

Modèle de conflit (Conflict) : acceptation que la tension est réelle et que l'un des domaines doit « gagner ». Position des naturalistes stricts et de certains fondamentalistes religieux.

Modèle de complexité (Complexity) : rejet des catégorisations simples. La relation entre science et religion est complexe et variable selon le contexte et la question.

Évaluation finale : NOMA est-elle réussie ?

NOMA offre une solution théoriquement élégante, mais elle échoue pratiquement et philosophiquement :

Théoriquement, la séparation est claire : faits pour la science, valeurs pour la religion. Mais pratiquement, les religions effectives revendiquent des faits, et la science influence les valeurs. La séparation totale réduit à la fois la science et la religion.

NOMA réussit partiellement à protéger l'autonomie de la science et à nous rappeler ses limites. Mais elle échoue à fournir un cadre global pour la relation complexe entre science et religion.

La meilleure alternative pourrait être la reconnaissance de la complexité : la science

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