Rationalité et foi humaine
Dans le débat contemporain entre internalistes et externalistes en épistémologie, quelle position est la plus appropriée pour traiter de la foi religieuse, et laquelle présuppose ce qu'elle devrait prouver ?
Dans le débat contemporain entre internalistes et externalistes en épistémologie, quelle position est la plus appropriée pour traiter de la foi religieuse ? Cette question se situe au cœur de la philosophie analytique de la religion contemporaine, et elle a des implications profondes sur la façon d'évaluer la rationalité de la croyance religieuse.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du théisme :
« L'externalisme justifie automatiquement la foi, il est donc le plus approprié. » Simplification défaillante. L'externalisme ne « justifie automatiquement » aucune croyance. Même dans le modèle externaliste, la croyance doit être le produit d'un processus fiable. Le simple fait qu'on « n'ait pas besoin d'être conscient des preuves » ne signifie pas que n'importe quelle croyance religieuse soit justifiée.
« L'internalisme présuppose l'athéisme par avance. » Confusion. L'internalisme exige des preuves mentalement accessibles, mais cela n'exclut pas les preuves religieuses. Des philosophes de la religion internalistes (Swinburne, Craig) présentent des arguments détaillés pour le théisme.
« Tout ce débat n'a aucun rapport avec la vraie foi. » Fuite du débat philosophique. Même si la foi a des dimensions qui dépassent la connaissance théorique, la question de sa rationalité épistémique est légitime.
Du côté de certains critiques :
« L'internalisme est la seule position rationnelle. » Dogmatisme. L'externalisme a de solides défenses de la part de philosophes éminents (Goldman, Sosa, Greco). Le rejeter en bloc ignore le développement de l'épistémologie contemporaine.
« L'externalisme n'est qu'un artifice pour justifier la foi sans preuves. » Malentendu. L'externalisme est une théorie générale de la connaissance qui s'applique à toutes les croyances, pas seulement aux religieuses. Il s'est développé pour des raisons indépendantes de la religion (problème de Gettier, critique de la justification interne).
Structure du débat : qu'est-ce que l'internalisme et l'externalisme ?
L'internalisme (Internalism) :
La connaissance/justification requiert que les facteurs justifiants soient « accessibles » depuis la perspective de la première personne. Si votre croyance est justifiée, vous devez être capable en principe d'être conscient de ce qui la justifie.
Ses formes principales :
- L'accessibilisme (Accessibilism) : vous devez pouvoir accéder à vos justifications par la réflexion.
- Le perspectivisme (Perspectivism) : la justification dépend de votre perspective épistémique subjective.
- L'évidentialisme (Evidentialism) : la croyance n'est justifiée que dans la mesure où elle est soutenue par les preuves disponibles.
L'externalisme (Externalism) :
La connaissance/justification peut dépendre de facteurs extérieurs à la conscience de l'agent épistémique. Ce qui importe n'est pas ce que vous savez de votre croyance, mais comment elle a émergé et quelle est sa relation à la vérité.
Ses formes principales :
- Le fiabilisme (Reliabilism) : la croyance est justifiée si elle résulte d'un processus épistémique fiable.
- La fonction propre (Proper Functionalism) : la croyance est justifiée si elle résulte de facultés épistémiques fonctionnant correctement dans un environnement approprié.
- Les théories de la vertu (Virtue Epistemology) : la justification naît de la pratique des vertus épistémiques.
Application du débat à la foi religieuse
Le modèle internaliste de la foi :
Richard Swinburne dans "The Existence of God" (2004) représente un modèle internaliste développé. La foi en Dieu est justifiée dans la mesure où elle est soutenue par les preuves disponibles (cosmologiques, du design, de l'expérience religieuse, des miracles). Le croyant rationnel doit être capable de donner des raisons pour sa foi.
Avantages de cette approche :
- Elle respecte l'intuition générale que les croyances importantes nécessitent une justification consciente.
- Elle permet le débat rationnel partagé entre croyants et non-croyants.
- Elle évite le relativisme (« chacun est justifié depuis sa perspective »).
Ses défis :
- Le croyant ordinaire possède-t-il la capacité de formuler les preuves philosophiques complexes ?
- Qu'en est-il de la foi simple des enfants ou des non-instruits ?
- L'expérience religieuse personnelle est-elle une « preuve » au sens internaliste ?
Le modèle externaliste de la foi :
Alvin Plantinga dans "Warranted Christian Belief" (2000) présente la plus forte défense externaliste. La foi en Dieu peut être « connaissance » même sans arguments, si elle naît d'un "sensus divinitatis" (sens divin) fonctionnant correctement.
Le modèle : si Dieu existe, il est probable qu'il nous ait dotés d'une faculté épistémique pour la perception directe de lui. Cette faculté (comme la perception sensorielle) produit des croyances justifiées directement sur Dieu.
Avantages de cette approche :
- Elle accommode la foi simple et l'expérience religieuse directe.
- Elle évite d'exiger de tout croyant d'être un philosophe.
- Elle parallèle comment nous acquérons la plupart de nos connaissances (par confiance en nos facultés, non par arguments).
Ses défis :
- Comment distinguer entre un "sensus divinitatis" authentique et une illusion psychologique ?
- Qu'en est-il de la diversité religieuse ? Chaque religion a-t-elle son "sensus" spécial ?
- Cela rend-il le débat rationnel avec les non-croyants impossible ?
Le problème de la circularité : qui présuppose quoi ?
Les présuppositions internalistes :
- La conscience des preuves est possible et nécessaire pour la justification.
- La rationalité requiert la capacité de donner des raisons.
- La justification est « personnelle » (depuis la perspective de l'agent).
Ces présuppositions sont-elles neutres ? Les externalistes répondent : non, ces présuppositions ont elles-mêmes besoin de justification. Pourquoi la justification devrait-elle être liée à la conscience ?
Les présuppositions externalistes :
- Le lien entre croyance et vérité peut être extérieur à la conscience.
- La fiabilité objective est plus importante que la conscience subjective.
- Certaines connaissances sont « directes » et n'ont pas besoin d'inférence.
Sont-elles neutres ? Les internalistes répondent : comment évaluer la « fiabilité » sans critères internes ? Cela n'ouvre-t-il pas la porte à justifier n'importe quelle croyance en prétendant qu'elle « résulte d'un processus fiable » ?
L'évaluation : laquelle est la plus appropriée pour la foi religieuse ?
La réponse dépend de ce que nous voulons accomplir :
Si l'objectif est le dialogue entre croyants et non-croyants : l'internalisme est plus approprié. Il permet un terrain commun pour le débat, où les preuves et arguments peuvent être évalués selon des critères partagés.
Si l'objectif est d'accommoder la diversité des formes de foi : l'externalisme est plus approprié. Il accommode la foi simple, l'expérience mystique, la perception directe du sacré.
Si l'objectif est d'évaluer la rationalité de la foi personnelle : les deux ont un rôle. L'internalisme pour le croyant réflexif cherchant des raisons. L'externalisme pour le croyant confiant en son expérience directe.
Vers une intégration critique
Certains philosophes contemporains (William Alston, Richard Swinburne dans ses œuvres tardives) cherchent une position intégrative :
- Niveau de base : externaliste. La foi peut naître d'une expérience directe ou d'une perception innée.
- Niveau réflexif : internaliste. Lors de défi ou de doute, le croyant peut (et devrait peut-être) chercher des preuves supportives.
- Justification multidimensionnelle : certains aspects de la foi nécessitent une justification interne, d'autres se contentent de fiabilité externe.
Sous l'angle du rajḥān ʿaqlī
La position du rajḥān ʿaqlī (balance rationnelle) transcende la dichotomie :
- Elle n'exige pas de certitude interne catégorique (contre l'internalisme strict).
- Elle ne se contente pas de fiabilité prétendue sans examen (contre l'externalisme naïf).
- Elle accepte la convergence des preuves internes et des indicateurs externes.
- Elle voit la foi rationnelle comme accumulation de probabilités, non comme preuve unique.
Cette position évite les présuppositions problématiques des deux côtés, et offre un cadre plus flexible et réaliste pour évaluer la foi religieuse.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La période 2020-2026 a vu des développements remarquables dans ce débat. Parmi les plus notables, l'essor de ce qu'on appelle « l'externalisme de troisième vague » (Third-Wave Externalism) représenté par John Greco et Ernest Sosa, qui intègre des éléments de l'épistémologie de la vertu avec le fiabilisme, réduisant ainsi le fossé entre les deux camps. En philosophie de la religion spécifiquement, les travaux de Matthew Beddor (2021) et Adam Green (2022) ont soulevé un débat sur la question de savoir si l'expérience religieuse satisfait aux conditions de « contact cognitif » (cognitive contact) que requièrent les théories externalistes modifiées. De même, Terence Cuneo (2024) a rouvert le dossier de la relation entre pratique rituelle et justification épistémique, proposant que certaines formes de connaissance religieuse soient « incarnées » (embodied) d'une manière qui défie la dichotomie traditionnelle. En revanche, Jonathan Matheson (2023) a développé un argument internaliste actualisé selon lequel le désaccord religieux profond (deep disagreement) impose aux externalistes un fardeau explicatif plus lourd que généralement reconnu. La tendance générale va vers des positions hybrides qui reconnaissent que la dichotomie tranchée entre internalisme et externalisme a épuisé sa puissance explicative, et que la foi religieuse en tant que phénomène épistémique complexe nécessite des outils analytiques plus composites.
Pour la lecture
- Alvin Plantinga, Warranted Christian Belief (Oxford UP, 2000)
- Richard Swinburne, The Existence of God, 2nd ed. (Oxford UP, 2004)
- William Alston, Perceiving God (Cornell UP, 1991)
- Michael Bergmann, Justification without Awareness (Oxford UP, 2006)
- Earl Conee & Richard Feldman, Evidentialism (Oxford UP, 2004)
- John Greco & Ernest Sosa (eds.), The Blackwell Guide to Epistemology (1999)
- Linda Zagzebski, Virtues of the Mind (Cambridge UP, 1996)
- Page « Family: Reformed Epistemology » sur le site
- Page « Formulation: Internalism and Externalism in Religious Epistemology »