Le langage religieux
Quelle est la différence entre la position des anthropomorphistes et celle des négateurs dans la théologie islamique, et comment al-Ashʿarī et al-Māturīdī ont-ils établi une position médiane entre ces deux courants ?
Les anthropomorphistes (mushabbihah) et les négateurs (muʿaṭṭilah) représentent deux extrêmes opposés dans la question théologique la plus délicate : comment comprendre les attributs divins mentionnés dans le Coran et le Hadith ? Dieu a-t-il une « main », un « visage » et un « établissement » (istiwaā') au sens littéral ? Ou s'agit-il de métaphores pures ? Al-Ashʿarī et al-Māturīdī — fondateurs des deux écoles théologiques sunnites les plus importantes — ont développé une position médiane précise entre l'anthropomorphisme et la négation, qui est devenue la position de la majorité sunnite pendant des siècles.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains salafistes contemporains : « L'ashʿarisme et le maturidisme sont des négateurs, ils ont contredit les pieux prédécesseurs. » Cette caractérisation n'est pas historique. Al-Ashʿarī était un disciple d'al-Jubbāʾī le muʿtazilite, puis s'en sépara pour défendre « la croyance des gens du Hadith » avec les outils de la théologie rationnelle. Al-Māturīdī à Samarkand développa une méthode indépendante qui préserve la transcendance tout en affirmant les attributs.
Du côté de certains ashʿarites tardifs : « Le salafisme est entièrement anthropomorphisme et corporéisme. » Généralisation erronée. Beaucoup de salafistes contemporains rejettent explicitement l'anthropomorphisme et prônent l'affirmation « sans modalité » (bi-lā kayf), ce qui est proche de la position ashʿarite primitive.
Structure de la position anthropomorphiste
Les anthropomorphistes — parfois appelés « corporéistes » (mujassimah) — affirment les attributs informatifs (yad, wajh, ʿayn, istiwaā') selon leur sens apparent sensible. Les plus célèbres historiquement :
─ Muqātil ibn Sulaymān (m. 150H) : on lui attribue l'affirmation que Dieu a des membres comme les humains.
─ Hishām ibn al-Ḥakam (parmi les premiers théologiens shiites) : on lui attribue l'affirmation que Dieu est un corps subtil lumineux.
─ Les Karrāmites (disciples de Muḥammad ibn Karrām) : ils affirmaient l'inhérence des accidents dans l'essence divine.
Leur argument principal : le Coran dit « la main de Dieu est au-dessus de leurs mains » et « le Miséricordieux s'est établi sur le Trône », donc il faut prendre les textes selon leur sens apparent. L'interprétation allégorique est une déformation.
Structure de la position négatrice
Les négateurs — généralement les muʿtazilites et leurs semblables — nient complètement les attributs informatifs et les interprètent de manière purement métaphorique. Leur position :
─ Al-Jahm ibn Ṣafwān (m. 128H) : nia tous les attributs, même la science et la puissance.
─ Les Muʿtazilites : les attributs sont identiques à l'essence. « Dieu est savant par Son essence, puissant par Son essence » — non par une science et une puissance supplémentaires.
─ Les philosophes péripatéticiens : Dieu est « l'Être nécessaire absolument simple », et la multiplicité des attributs contredit la simplicité.
Leur argument : affirmer des attributs multiples conduit à la composition dans l'essence divine, et le composé a besoin de ses parties, alors que Dieu est absolument indépendant.
Le problème philosophique profond
Comment concilier deux éléments :
1. La transcendance absolue de Dieu par rapport à la ressemblance avec les créatures
2. L'affirmation de ce qui est rapporté dans les textes d'attributs dont l'apparent suggère l'anthropomorphisme
Ce n'est pas seulement un problème islamique. Dans la philosophie chrétienne : le débat sur l'« univocité », l'« équivocité » et l'« analogie » chez Thomas d'Aquin. Dans la philosophie juive : la position de Maïmonide sur les attributs divins dans le « Guide des égarés ».
Position d'al-Ashʿarī (m. 324H)
Al-Ashʿarī développa une position médiane précise :
Premier principe : l'affirmation sans anthropomorphisme. Nous affirmons les attributs informatifs (la main, le visage, l'établissement) réellement et non métaphoriquement, mais « sans modalité » (bi-lā kayf) — c'est-à-dire sans déterminer la modalité sensible.
Deuxième principe : la transcendance sans négation. Nous déclarons Dieu transcendant par rapport à la ressemblance avec les créatures, mais sans nier complètement les attributs. « Il n'y a rien qui Lui ressemble, et Il est Celui qui entend et voit » — le verset combine transcendance et affirmation.
Troisième principe : le renvoi de la modalité à Dieu. Le sens est compris (Dieu a réellement une main), mais la modalité est inconnue et renvoyée à Dieu.
Exemple d'application : « Le Miséricordieux s'est établi sur le Trône »
─ Anthropomorphistes : établissement comme l'établissement de la créature sur la chaise
─ Négateurs : pas d'établissement, mais métaphore de la royauté et de la domination
─ Al-Ashʿarī : établissement réel qui convient à Dieu, nous n'en connaissons pas la modalité
Position d'al-Māturīdī (m. 333H)
Al-Māturīdī — contemporain d'al-Ashʿarī à Samarkand — développa une position proche avec des différences subtiles :
Première différence : rôle plus large de la raison. La raison chez les maturidites peut percevoir la transcendance de manière plus forte. Ils sont donc plus enclins à l'interprétation détaillée de certains attributs.
Deuxième différence : l'interprétation globale. Ils permettent d'interpréter les attributs informatifs si l'apparent conduit à l'anthropomorphisme, mais avec des règles strictes.
Troisième différence : l'extension des indices rationnels. La « main » peut être interprétée comme la puissance si le contexte l'exige, car les Arabes utilisent la main métaphoriquement pour la puissance.
Évolution historique des deux écoles
Dans les siècles tardifs, ashʿarites et maturidites se rapprochèrent :
─ Ashʿarites tardifs (al-Rāzī, al-Āmidī) : étendirent l'interprétation, se rapprochèrent des maturidites
─ Maturidites : gardèrent leur méthode avec une influence des outils ashʿarites
─ Rapprochement pratique : la plupart des ouvrages tardifs ne distinguent plus entre eux concernant les attributs
Critique salafiste contemporaine
Ibn Taymiyyah (m. 728H) et son école critiquèrent les deux positions :
─ Ashʿarisme : contradiction, ils affirmèrent sept attributs par la raison et nièrent les autres
─ Outils théologiques rationnels : introduction de terminologies philosophiques étrangères
─ Alternative : affirmation de tous les attributs « sans comparaison, ni négation, ni interprétation »
Débat contemporain
Trois courants principaux :
1. Salafisme textuel : affirmation sans interprétation (Ibn ʿUthaymīn, al-Albānī)
2. Nouvel ashʿarisme/maturidisme : renouvellement de la méthode théologique rationnelle (Saʿīd Fūdah, Nūḥ al-Ḥanafī)
3. Courant intégratif : synthèse des méthodes (Yūsuf al-Qaraḍāwī, Wahbah al-Zuḥaylī)
Importance philosophique plus large
Ce débat croise :
─ Philosophie du langage : le langage humain peut-il décrire la divinité ?
─ Ontologie : quelle est la nature de l'être divin face à l'être créé ?
─ Épistémologie : quelles sont les limites de la raison dans la connaissance de Dieu ?
Du point de vue de la méthode du site
La position du « rajḥān ʿaqlī » s'accorde avec l'esprit de la position ashʿarite/maturidite : nous ne prétendons pas à une connaissance certaine de la modalité des attributs divins, mais nous affirmons ce qui peut être affirmé rationnellement et textuellement, avec une humilité épistémologique dans les détails.
Où en sommes-nous aujourd'hui
Le débat n'est pas tranché, mais a évolué :
─ Les outils de philosophie du langage contemporaine enrichissent le débat
─ Les études comparées des religions ajoutent de nouvelles dimensions
─ La communication entre écoles est plus importante que jamais
La leçon principale : l'équilibre délicat entre préservation de la transcendance et affirmation des textes est un défi intellectuel permanent, qui requiert des outils renouvelés tout en restant fidèle aux principes fondamentaux.
Pour une lecture avancée
─ Niveau avancé : théorie de la « prédication analogique » chez Thomas d'Aquin et sa comparaison avec le « tashbīh et tanzīh » dans la théologie islamique
─ Al-Ashʿarī, « Al-Ibānah ʿan uṣūl al-diyānah »
─ Al-Māturīdī, « Kitāb al-Tawḥīd »
─ Ibn Taymiyyah, « Al-Tadmuriyyah » et « Al-Ḥamawiyyah »
─ Al-Rāzī, « Asās al-taqdīs »
─ Saʿīd Fūdah, « Tadʿīm al-manṭiq » (contemporain)
─ Page « Classical Theological Rationalism » sur le site