Le doute et la foi
Dans le traitement de J. L. Schellenberg de l'occultation divine : le Dieu caché justifie-t-il le doute religieux, ou bien l'occultation elle-même constitue-t-elle une preuve contre l'existence de Dieu ?
J. L. Schellenberg — professeur de philosophie à l'Université Mount Saint Vincent au Canada — figure parmi les philosophes de la religion contemporains les plus éminents ayant développé l'argument de l'occultation divine (Divine Hiddenness Argument). Depuis son ouvrage pionnier « Divine Hiddenness and Human Reason » (Cornell UP, 1993) jusqu'à ses travaux récents « The Hiddenness Argument » (Oxford UP, 2015) et « Progressive Atheism » (Bloomsbury, 2019), Schellenberg a formulé un argument méthodique rigoureux partant d'une idée simple : si un Dieu parfaitement aimant existait, pourquoi se cacherait-il des humains qui le cherchent sincèrement ? Cet argument a suscité un débat philosophique intense et est considéré comme l'un des plus puissants arguments contemporains contre l'existence de Dieu.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du théisme :
« Schellenberg n'est qu'un athée qui veut nier les évidences. » Attaque ad hominem qui n'atteint pas le niveau du débat. Schellenberg a commencé son parcours comme croyant chercheur, et s'est tourné vers l'agnosticisme puis l'athéisme suite à ses réflexions philosophiques. Son argument est publié dans les plus prestigieuses revues académiques et débattu dans les plus grandes universités. Y répondre nécessite une analyse philosophique sérieuse.
« Dieu est évident pour qui veut voir, et les négateurs sont obstinés. » Ceci ignore le cœur de l'argument de Schellenberg : l'existence de « non-croyants non-résistants » (nonresistant nonbelievers) — des personnes qui cherchent sincèrement Dieu mais ne trouvent pas de preuves suffisantes. Prétendre que tout non-croyant est « obstiné » nécessite une preuve empirique difficile.
« L'occultation est nécessaire à la liberté humaine. » Réponse courante mais qui nécessite une précision rigoureuse. Schellenberg distingue entre « connaître l'existence de Dieu » et « être contraint à l'obéissance ». On peut connaître l'existence d'une personne sans être contraint de l'aimer ou de lui obéir. La liberté n'exige pas l'ignorance de l'existence.
Du côté de certains athées :
« Schellenberg a prouvé définitivement l'inexistence de Dieu. » Exagération. Schellenberg lui-même est prudent dans ses formulations : son argument pose un « défi puissant » au théisme traditionnel, mais n'est pas une « preuve logique » au sens strict. Les théistes ont développé diverses réponses qui méritent considération.
« Tout dieu qui se cache ne mérite pas d'être adoré. » Jugement de valeur précipité. La question philosophique est : l'occultation divine peut-elle avoir des justifications morales et épistémiques profondes ? Juger avant d'examiner ces possibilités n'est pas méthodique.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent le fait d'ignorer la structure logique précise de l'argument de Schellenberg et les complexités du concept d'« amour divin parfait ». Un débat sérieux nécessite de traiter l'argument dans sa formulation technique et d'examiner les réponses philosophiques développées à son encontre.
Structure logique de l'argument de Schellenberg
L'argument dans sa formulation contemporaine (2015) comprend quatre prémisses :
Première prémisse : Si un dieu parfaitement aimant existe, il est ouvert à une relation personnelle avec tout humain capable d'une telle relation.
Le Dieu parfaitement aimant — par définition de la perfection — veut le bien suprême pour tout humain. La relation personnelle avec Dieu est un grand bien (le plus grand des biens selon la plupart des traditions religieuses). Donc, le Dieu aimant veut cette relation avec tout être capable d'une telle relation.
Deuxième prémisse : Si Dieu est ouvert à une relation avec une personne capable d'une telle relation, alors cette personne ne sera pas dans une position qui l'empêche de croire en l'existence de Dieu.
La relation personnelle exige — au minimum — la croyance en l'existence de l'autre partie. Je ne peux avoir une relation personnelle avec quelqu'un dont je ne crois pas à l'existence. Donc, le Dieu ouvert à la relation garantira la possibilité de croire en son existence.
Troisième prémisse : Si une personne capable n'est pas dans une position qui l'empêche de croire en l'existence de Dieu, et n'est pas résistante à cette croyance, alors elle croira en l'existence de Dieu.
Ceci est une prémisse épistémique : en l'absence d'obstacles et de résistance, des preuves suffisantes conduisent à la croyance. Si Dieu fournit des preuves suffisantes et que la personne n'est pas résistante, le résultat naturel est la croyance.
Quatrième prémisse : Il existe des personnes capables d'une relation avec Dieu, non-résistantes, mais qui ne croient pas en son existence.
Ceci est une prémisse empirique. Schellenberg pointe vers des exemples historiques et contemporains : philosophes chercheurs (le jeune Russell), scientifiques ouverts (Laplace, Darwin à certaines périodes), enfants dans des cultures non-théistes, adultes n'ayant pas été exposés à l'idée du Dieu personnel.
Conclusion : Il n'existe pas de dieu parfaitement aimant.
Les quatre prémisses, si acceptées, conduisent logiquement à cette conclusion.
Force de l'argument et ses défis
La force de l'argument de Schellenberg réside dans :
- La simplicité conceptuelle : il part du concept d'« amour parfait » central au théisme.
- La précision logique : la structure est claire et vérifiable.
- La base empirique : il s'appuie sur un phénomène observable (l'existence de non-croyants non-résistants).
Les défis qu'il affronte :
- Définition de l'« amour divin » : doit-il nécessairement être compris comme Schellenberg l'entend ?
- Critères de « non-résistance » : quand jugeons-nous qu'une personne est vraiment « non-résistante » ?
- Possibilité d'existence de raisons morales ou épistémiques profondes pour l'occultation.
Principales réponses théistes
1. Défense des « biens supérieurs » (Greater Goods Defense)
Développée par Michael Murray, Travis Dumsday et Adam Green. L'idée : l'occultation divine peut servir des biens supérieurs qui ne peuvent être atteints sans elle :
- Développement des vertus morales : chercher Dieu dans son absence apparente développe les vertus de patience, d'honnêteté intellectuelle, de courage existentiel.
- Relation mature : la relation qui naît par la recherche et la découverte est plus profonde que celle imposée par une évidence écrasante.
- Liberté authentique : non seulement la liberté d'obéir/désobéir, mais la liberté de façonner son identité propre en l'absence de pression divine.
Critique de Schellenberg : ces « biens » peuvent être réalisés par d'autres moyens. Le Dieu tout-puissant peut réaliser n'importe quel bien sans sacrifier la relation fondamentale.
2. Défense de la « distance épistémique » (Epistemic Distance Defense)
Développée par John Hick, Paul Moser et Michael Rea. L'idée : un certain type de « distance épistémique » est nécessaire à la croissance spirituelle :
- Transformation, pas information : le but de Dieu n'est pas simplement de transmettre l'information « j'existe », mais de transformer l'humain moralement et spirituellement.
- Connaissance participative : la vraie connaissance de Dieu n'est pas théorique mais participative, nécessitant ouverture et transformation du chercheur.
- Révélation graduelle : Dieu se révèle graduellement selon la capacité de chaque personne.
Critique de Schellenberg : ceci ne justifie pas l'occultation totale. Il peut y avoir des « preuves suffisantes pour la foi » tout en laissant de l'espace pour la croissance et la transformation.
3. Défense des « obstacles cachés » (Hidden Impediments Defense)
Développée par William Wainwright et Jonathan Kvanvig. L'idée : il peut exister des obstacles cachés empêchant les personnes de croire, même si elles semblent « non-résistantes » :
- Biais inconscients : influences culturelles, psychologiques ou intellectuelles non-conscientes.
- Péché épistémique : pas nécessairement moral, mais des tendances épistémiques déformées (orgueil intellectuel, paresse cognitive).
- Timing divin : peut-être n'est-ce pas le bon moment dans la vie de la personne pour la rencontre divine.
Critique de Schellenberg : ceci rend le concept de « non-résistant » vide. Si tout non-croyant est « résistant » de manière cachée, le concept perd son sens empirique.
4. Réponse du « théisme ouvert » (Open Theism Response)
Développée par Richard Swinburne et William Hasker. L'idée : redéfinir la perfection divine :
- L'amour ne signifie pas contrôle : Dieu respecte la liberté humaine au point de permettre l'ignorance authentique.
- Futur ouvert : Dieu peut ne pas savoir précisément qui sera « non-résistant » à l'avenir.
- Risque divin : la création libre implique un risque réel, même pour Dieu.
Critique de Schellenberg : ceci sacrifie des attributs divins essentiels (science parfaite, puissance parfaite) pour résoudre le problème. Le prix est élevé.
Position de Schellenberg face aux réponses
Schellenberg a développé des réponses détaillées à chaque défense [...]
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat sur l'occultation divine reste l'un des fronts les plus actifs en philosophie analytique de la religion. Entre 2020 et 2026, le domaine a connu des développements remarquables : Schellenberg lui-même a publié des travaux poussant vers ce qu'il a appelé l'« athéisme progressif » (Progressive Atheism), dans lequel il considère que l'humanité est encore dans son enfance cognitive et que des concepts plus profonds que le théisme traditionnel nous attendent peut-être. En parallèle, des philosophes comme Dustin Crummett, Matthew Benton et Laurie Paul ont développé de nouvelles approches reliant l'occultation à la théorie des « expériences transformatrices » (Transformative Experiences), soutenant que la rencontre divine peut nécessiter une transformation existentielle qui ne peut être évaluée à l'avance. Des approches issues de traditions non-chrétiennes — islamique, bouddhiste et hindoue — ont également émergé, défiant les présuppositions de Schellenberg sur la nature de l'« amour divin » et la primauté de la relation personnelle. La position raisonnable aujourd'hui : l'argument de Schellenberg demeure un défi sérieux qui n'a pas été réfuté de manière décisive, mais les réponses théistes se sont développées de manière à rendre le débat vraiment ouvert, non tranché pour aucune des parties.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
L'argument de l'occultation représente une véritable présomption contre le théisme traditionnel, et il convient de reconnaître son poids épistémique avec honnêteté. Cependant, c'est une présomption parmi un système de présomptions multiples, non une preuve décisive en elle-même. La méthode du rajḥān ʿaqlī cumulatif exige :
─ Prendre au sérieux l'argument de l'occultation comme un véritable fardeau pour le croyant nécessitant un traitement, non un déni.
─ Le peser face aux présomptions favorables au théisme : l'argument cosmologique, l'argument du réglage fin, l'argument moral, l'argument de la conscience, les présomptions historiques de la prophétie.
─ Noter que l'argument repose sur une conception particulière de l'« amour divin parfait » qui peut ne pas être la seule conception raisonnable, car les traditions théistes connaissent d'autres dimensions de la perfection divine — la sagesse, l'éducation, l'épreuve — qui ne se réduisent pas au modèle de la relation personnelle directe.
─ Conclusion : l'occultation diminue le rajḥān ʿaqlī du théisme mais ne l'annule pas, tant que les autres présomptions cumulatives conservent leur poids. L'arbitrage final dépend de l'évaluation de l'ensemble, non d'une présomption isolée.