La raison et la foi

Comment Ibn Rushd a-t-il distingué dans le « Faṣl al-Maqāl » entre la raison et la révélation, et sa formulation reste-t-elle valable aujourd'hui ?

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Cette question nous introduit au cœur d'une problématique philosophico-religieuse centrale dans le patrimoine islamique et dans la philosophie de la religion contemporaine. Ibn Rushd (m. 595 H/1198) dans son épître « Faṣl al-Maqāl fī mā bayna al-ḥikma wa al-sharīʿa min al-ittiṣāl » a proposé une formulation méthodologique précise de la relation entre la raison démonstrative et le texte religieux. Comprendre avec précision sa position, puis évaluer sa pertinence contemporaine, requiert de dépasser les lectures superficielles des deux côtés.

Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter

Du côté de certains défenseurs de l'harmonie entre raison et révélation :

« Ibn Rushd a prouvé que la raison et la révélation ne se contredisent jamais. » Simplification défaillante. Ibn Rushd a reconnu l'existence d'apparences de contradiction entre la démonstration rationnelle et les apparences des textes, mais il a proposé une méthode pour traiter cette contradiction apparente. Nier l'existence de toute tension fait perdre à sa théorie sa force explicative.

« La théorie d'Ibn Rushd a résolu le problème définitivement. » Affirmation historique erronée. La théorie d'Ibn Rushd a fait face à la critique de ses contemporains et de ses successeurs (al-Ghazālī antérieurement, Ibn Taymiyya postérieurement), et reste encore sujette à débat. La présenter comme une solution définitive ignore la complexité de la question et l'évolution du débat.

Du côté de certains opposants à la conciliation :

« Ibn Rushd a fait passer la raison avant la révélation et a fait de la religion l'affaire du commun. » Lecture déformée. Ibn Rushd a distingué entre les niveaux de discours (démonstratif, dialectique, rhétorique) mais n'a pas dit que la religion était seulement pour le commun. Il a plutôt vu que la Sharīʿa s'adresse à tous les gens selon ce qui convient à leurs capacités cognitives, et les démonstratifs parmi eux sont obligés de procéder à l'interprétation (taʾwīl) en cas de contradiction.

« La théorie des trois niveaux est élitiste et méprise le commun. » Malentendu sur la théorie. La distinction entre capacités cognitives n'est pas du mépris, mais une reconnaissance de la diversité humaine. Ibn Rushd a affirmé que chaque niveau a sa dignité et que la Sharīʿa garantit la guidance pour tous. L'élitisme cognitif n'est pas un élitisme moral ou religieux.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Les réponses des deux côtés partagent une erreur méthodologique : lire Ibn Rushd hors de son contexte philosophique aristotélicien et de son contexte historique andalou. Ibn Rushd répondait à deux défis : l'attaque d'al-Ghazālī contre les philosophes d'un côté, et l'attaque des littéralistes contre l'interprétation rationnelle de l'autre côté. Sa théorie est une tentative précise de trouver un espace intermédiaire qui préserve la légitimité de la recherche philosophique sans porter atteinte à l'autorité du texte.

La méthode d'Ibn Rushd dans la distinction

Ibn Rushd a établi trois principes fondamentaux :

Premier principe : La Sharīʿa oblige à la considération rationnelle. Il s'est appuyé sur de nombreux versets coraniques (« Tirez donc les leçons, ô vous qui êtes doués de clairvoyance », « Ne méditent-ils donc pas ») pour montrer que la Loi religieuse elle-même commande la considération démonstrative. Ceci n'est pas seulement une autorisation, mais une obligation pour qui en a la capacité.

Second principe : Le vrai ne contredit pas le vrai. Si la démonstration certaine mène à un résultat qui contredit l'apparence du texte, alors l'une de deux choses : soit la démonstration n'est pas certaine (et cela doit être révisé), soit l'apparence du texte admet l'interprétation. Parce que Dieu est la source de la révélation et de la raison ensemble, elles ne peuvent se contredire en réalité.

Troisième principe : La différenciation entre les niveaux de discours. Les gens sont de trois sortes dans les capacités cognitives :
- Les démonstratifs : ils recherchent la démonstration certaine et ne se convainquent que par elle
- Les dialectiques : ils se convainquent par les arguments dialectiques probabilistes
- Les rhétoriques : ils sont influencés par la rhétorique, les paraboles et les récits

La Sharīʿa s'est adressée aux trois sortes selon ce qui leur convient. Les démonstratifs sont obligés de procéder à l'interprétation en cas de contradiction, mais il leur est interdit de divulguer leurs interprétations au commun de peur de corrompre leurs croyances.

Applications de la méthode d'Ibn Rushd

Exemple d'application : la question de la corporéité divine. Des apparences de textes suggèrent la corporéité (« la main de Dieu », « Il s'établit sur le Trône »). La démonstration rationnelle prouve la transcendance de Dieu par rapport à la corporéité. La solution rushienne :
- Les démonstratifs interprètent : la main = la puissance, l'établissement = la domination
- Le commun est laissé à l'apparence avec la transcendance générale
- Il est interdit de répandre l'interprétation démonstrative parmi le commun

Autre exemple : la question de la création du monde. Ibn Rushd a vu que la démonstration prouve l'éternité du monde dans un certain sens (non-interruption de l'émanation divine), tandis que l'apparence du texte prouve la création temporelle. Sa solution : distinguer entre les sens de « création temporelle » — le monde est créé au sens de dépendance ontologique, éternel au sens de continuité temporelle.

Problématiques dans la théorie d'Ibn Rushd

Première problématique : Qui détermine la démonstration certaine ? Ibn Rushd a supposé que la démonstration aristotélicienne produit la certitude. Mais l'histoire de la science a prouvé l'erreur de nombreuses « démonstrations » qui furent pensées certaines. Ibn Rushd aurait-il interprété les textes pour qu'ils s'accordent avec la physique erronée d'Aristote ?

Seconde problématique : Limiter les gens à trois catégories. La classification tripartite peut être simpliste. La réalité montre un enchevêtrement : un physicien démonstratif dans sa spécialité peut être rhétorique en religion. Et vice versa.

Troisième problématique : La problématique du secret. Interdire aux démonstratifs de publier leurs interprétations soulève des questions éthiques et épistémologiques. Une élite a-t-elle le droit de monopoliser la connaissance ? Et cette dissimulation est-elle pratique à l'ère d'Internet ?

Pertinence de la méthode d'Ibn Rushd aujourd'hui

Points forts durables :

Premièrement, l'affirmation de la non-contradiction essentielle entre raison et révélation reste fondamentale pour toute théologie rationnelle. Deuxièmement, la reconnaissance de la multiplicité des niveaux de discours coranique s'accorde avec les études contemporaines en herméneutique du texte religieux. Troisièmement, la distinction entre vérités religieuses stables et compréhension humaine changeante ouvre une porte au renouvellement.

Points faibles dans le contexte contemporain :

Premièrement, l'effondrement de la certitude scientifique. La science contemporaine est bayésienne probabiliste, non aristotélicienne démonstrative. L'idée de « démonstration certaine » dans les sciences naturelles n'est plus acceptable. Deuxièmement, la problématique de l'élitisme cognitif. À l'ère de la démocratisation du savoir, l'idée de limiter l'interprétation à une élite paraît problématique. Troisièmement, la complexité des spécialisations. La distinction simple entre démonstratif/dialectique/rhétorique ne peut englober la complexité de la connaissance contemporaine spécialisée.

Vers une formulation contemporaine

On peut développer la méthode d'Ibn Rushd pour qu'elle convienne à notre époque :

Substituer à la certitude la probabilité prépondérante. Au lieu de chercher une « démonstration certaine », nous cherchons un « rajḥān ʿaqlī » (et cela s'accorde avec la méthode de god-database). L'interprétation devient requise en cas de contradiction avec le probable rationnel, non seulement le certain.

Substituer à l'élitisme la spécialisation. Au lieu de diviser les gens en classes fixes, nous reconnaissons que chaque personne peut être « démonstrative » dans sa spécialité. Le biologiste a une autorité interprétative dans les textes biologiques, et ainsi de suite.

Substituer au secret la communication responsable. Au lieu d'interdire la publication des interprétations, nous développons des méthodes de communication scientifique responsable qui expliquent les complexités sans simplification défaillante ni provocation de trouble.

Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat

Le débat contemporain a dépassé la dichotomie simple (raison/révélation) vers des modèles plus complexes :
- Modèle d'intégration critique (Critical Integration)
- Modèle d'indépendance interactive (Interactive Independence)
- Modèle de hiérarchie épistémique (Epistemic Hierarchy)

Chaque modèle tente de dépasser les problèmes du modèle rushien tout en préservant sa vision fondamentale : la possibilité de conciliation rationnelle entre connaissance humaine et révélation divine.

Pour la lecture avancée

- Niveau avancé : la critique d'Ibn Taymiyya d'Ibn Rushd dans « Darʾ taʿāruḍ al-ʿaql wa al-naql »
- Niveau avancé : les modèles contemporains de la relation entre science et religion (Barbour, Polkinghorne)
- Page « Reason and Revelation in Islamic Philosophy »
- Ibn Rushd, Faṣl al-Maqāl, édition critique par Muḥammad ʿĀbid al-Jābirī
- Oliver Leaman, Averroes and his Philosophy (1988)
- Majid Fakhry, Faith and Reason in Islam: Averroes' Exposition (2001)

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