Le concept de Dieu lui-même
Comment le théisme ouvert (open theism) traite-t-il la question de la connaissance divine du futur, et quelles sont les objections des classiques contre lui ?
Le théisme ouvert est un courant philosophico-théologique contemporain né dans les années quatre-vingts, qui propose une conception nouvelle de la relation entre Dieu et le temps, particulièrement concernant la connaissance divine du futur. Ce courant suscite une controverse profonde dans la philosophie de la religion contemporaine, et mérite une compréhension précise de ses arguments et des objections de ses adversaires.
Réponses insuffisantes à éviter
De la part de certains défenseurs du théisme ouvert :
« Dieu connaît tout ce qui peut être connu, et le futur libre ne peut être connu. » Simplification défaillante. Cette formulation ignore les complexités philosophiques concernant la nature de la connaissance divine et la nature du temps lui-même. Elle suppose aussi que le « futur libre » est un concept clair sans problème, ce qui n'est pas correct.
« Le théisme ouvert résout le problème du mal. » Affirmation exagérée. Même s'il résolvait certains aspects du problème, il crée d'autres problèmes théologiques qui pourraient être plus difficiles, comme nous le verrons.
Et de la part de certains classiques :
« Le théisme ouvert est une hérésie manifeste qui nie la perfection de Dieu. » Accusation précipitée. Les partisans du théisme ouvert croient en la perfection de Dieu, mais ils redéfinissent ce que signifie la « perfection » dans le contexte de la connaissance divine. Le débat devrait porter sur la validité de cette redéfinition, non sur les intentions.
« Nier la prescience globale signifie nier les prophéties. » Confusion entre les niveaux. Le théisme ouvert ne nie pas la possibilité des prophéties, mais propose une explication différente (connaissance par Dieu de ce qu'il fera lui-même, ou de probabilités très élevées).
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent l'échec à traiter les véritables complexités philosophiques. Le théisme ouvert n'est ni une simple « innovation » ni une « solution magique », mais une tentative philosophique sérieuse qui a des points forts et des faiblesses méritant une analyse méthodique.
Qu'est-ce que le théisme ouvert ?
Le théisme ouvert (Open Theism) est un courant né au sein du protestantisme évangélique, ses principaux pionniers sont : Clark Pinnock, John Sanders, Gregory Boyd, William Hasker, et David Basinger. L'idée centrale : Dieu interagit réellement avec le monde dans le temps, et le futur est réellement « ouvert », non entièrement déterminé.
Les thèses fondamentales du théisme ouvert :
1. Dieu dans le temps : Dieu n'est pas complètement « hors du temps », mais expérimente la succession temporelle d'une certaine manière.
2. Connaissance divine dynamique : La connaissance de Dieu croît avec le développement des événements. Ce qui était un futur indéterminé devient un présent déterminé.
3. Liberté libertarienne réelle : Les humains possèdent une liberté réelle incompatible avec le déterminisme (libertarian free will), et leurs décisions libres ne sont pas prédéterminées.
4. Science divine limitée au possible : Dieu connaît tout ce qui peut être connu. Mais les événements futurs qui dépendent de décisions libres n'existent pas encore, donc ne peuvent être connus de manière catégorique.
Arguments philosophiques pour le théisme ouvert
L'argument de la liberté réelle :
Si Dieu sait avec certitude absolue que vous choisirez X demain, comment êtes-vous réellement libre de choisir Y ? La prescience globale semble incompatible avec la liberté libertarienne. Le théisme ouvert résout cela en disant que Dieu connaît toutes les possibilités et tout ce qui est déterminé, mais ne sait pas avec certitude ce que vous choisirez librement.
L'argument de la relation réelle :
Les textes religieux décrivent Dieu comme quelqu'un qui « regrette » ou « change d'avis » ou « répond » à la prière. Si Dieu connaît tout à l'avance, ces expressions deviennent métaphoriques et vides. Le théisme ouvert les prend au sérieux : Dieu interagit réellement avec les décisions humaines.
L'argument de la nature du temps :
Si la théorie A du temps (A-theory of time) est correcte (le futur n'existe pas encore), comment peut-on connaître ce qui n'existe pas ? La connaissance requiert un objet, et le futur dans la théorie A n'est pas un objet existant.
Objections des classiques
L'objection de la perfection divine :
Si Dieu ne connaît pas le futur en détail, il manque de connaissance. Et le manque ne sied pas à Dieu. Réponse du théisme ouvert : Dieu a une connaissance parfaite, il connaît tout ce qui peut être connu. Ne pas connaître ce qui ne peut être connu n'est pas un manque, de même que l'incapacité de Dieu à créer un cercle carré n'est pas un manque de pouvoir.
L'objection des prophéties :
Les livres sacrés sont remplis de prophéties détaillées qui se sont réalisées. Comment cela est-il possible si Dieu ne connaît pas le futur ? Réponse : les prophéties concernent soit (1) les actions de Dieu lui-même qu'il a décidé d'accomplir, soit (2) des probabilités très élevées que Dieu connaît par sa sagesse, soit (3) se sont réalisées par intervention divine spéciale.
L'objection de la providence divine :
Si Dieu ne connaît pas le futur, comment peut-il prendre soin de la création et la diriger vers ses fins ? Le plan de Dieu pourrait échouer ! Réponse : Dieu est suffisamment sage et puissant pour traiter tout imprévu. La providence divine est dynamique, non un plan rigide.
L'objection métaphysique de la simplicité divine :
Dans la théologie classique, Dieu est simple (non composé). Si la connaissance de Dieu change, alors Dieu change, et cela contredit la simplicité et l'immutabilité divine. C'est une objection profonde qui frappe à la base de la métaphysique classique.
Évaluation des arguments et objections
Points forts du théisme ouvert :
- Il prend la liberté humaine au sérieux au maximum
- Il explique le langage interactionnel dans les textes religieux de manière directe
- Il est compatible avec la théorie A du temps que préfèrent beaucoup de philosophes contemporains
- Il offre une solution partielle au problème du mal (Dieu n'a pas su à l'avance tous les maux en détail)
Ses points faibles :
- Il contredit des siècles de théologie classique (islamique, chrétienne, juive)
- Il crée de nouveaux problèmes théologiques (peut-on faire confiance aux promesses de Dieu s'il ne contrôle pas complètement le futur ?)
- La solution proposée pour les prophéties semble forcée dans certains cas
- Il nécessite une reconsidération radicale des attributs classiques de Dieu
Alternatives intermédiaires
Le molinisme : Dieu connaît non seulement ce qui arrivera, mais ce qui serait arrivé dans toute circonstance possible (connaissance moyenne). Cela préserve à la fois la prescience globale et la liberté.
Le compatibilisme théologique : La liberté humaine est compatible avec la prescience divine, car la connaissance ne cause pas les événements. La connaissance par Dieu que vous choisirez X ne vous force pas à choisir X.
L'intemporalité divine modifiée : Dieu est hors du temps, il voit tous les événements « d'un coup » depuis une perspective éternelle, mais il interagit avec les créatures depuis l'intérieur de leur expérience temporelle.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le théisme ouvert reste une position minoritaire, mais il a influencé le débat théologique contemporain de manières importantes :
1. Il a forcé les théologiens classiques à affiner leurs arguments et clarifier leurs positions
2. Il a ouvert un débat sérieux sur la relation entre métaphysique du temps et théologie
3. Il a mis en évidence les tensions réelles entre liberté et prescience
La position académique dominante : la plupart des philosophes de la religion rejettent le théisme ouvert, mais ils reconnaissent qu'il pose des questions légitimes méritant de meilleures réponses de la théologie classique.
Point philosophique plus profond
Le débat sur le théisme ouvert révèle une tension fondamentale dans la philosophie de la religion : entre préserver le mystère/transcendance divine (les classiques) et rendre Dieu « compréhensible » et « proche » (le théisme ouvert). Cette tension est aussi ancienne que la théologie elle-même, et le théisme ouvert n'en est qu'une formulation contemporaine.
Pour la lecture avancée
- Niveau avancé : la connaissance moyenne (scientia media) chez Molina comme solution intermédiaire
- Niveau avancé : critique de William Craig du théisme ouvert depuis la perspective moliniste
- Clark Pinnock et al., The Openness of God (IVP, 1994)
- John Sanders, The God Who Risks (IVP, 2007)
- Paul Helm, Eternal God: A Study of God without Time (Oxford, 2010)
- William Lane Craig, The Only Wise God (Wipf & Stock, 1999)