L'athéisme philosophique et le naturalisme

L'athéisme est-il une position « neutre » nécessitant le moins de preuves, ou une position qui nécessite elle-même une justification ?

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Cette question fait partie des questions méthodologiques les plus importantes de la philosophie de la religion contemporaine. Qui porte le fardeau de la preuve ? Seul le croyant est-il tenu de fournir des preuves, ou l'athée également ? La réponse à cette question détermine la forme de tout le débat.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains croyants :

« L'athéisme est un déni de ce qui est évident, il nécessite donc une preuve solide. » Ceci présuppose que l'existence de Dieu est évidente pour tous, ce qui est une présupposition douteuse. Beaucoup de personnes sincères ne trouvent pas l'existence de Dieu évidente. Affirmer l'évidence ne tranche pas le débat.

« L'athée prétend que Dieu n'existe pas, il doit donc le prouver. » Simplification dommageable. Beaucoup d'athées contemporains ne prétendent pas « Dieu n'existe absolument pas », mais plutôt « je ne trouve pas de preuves suffisantes pour croire en l'existence de Dieu ». La différence est subtile mais méthodologiquement importante.

Du côté de certains athées :

« L'athéisme est la position par défaut (default position), il n'a pas besoin de justification. » Affirmation forte qui nécessite elle-même une justification. Pourquoi la non-croyance en Dieu serait-elle la position par défaut ? Ce n'est pas évident, surtout que la plupart des humains à travers l'histoire ont cru en l'existence d'une puissance supérieure.

« Le croyant prétend l'existence de quelque chose, il doit donc seul le prouver. » Sophisme de « la théière de Russell » (Russell's Teapot) bien connu. Il est vrai que celui qui prétend l'existence d'une théière orbitant autour de Jupiter doit le prouver, mais Dieu n'est pas « une théière spatiale ». Dieu — s'il existe — a des implications existentielles globales sur toute chose. La parcimonie (parsimony) seule ne tranche pas la question.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent une erreur : tenter de « gagner » le débat par une ruse méthodologique au lieu d'examiner les preuves. Les deux parties essaient de rejeter le fardeau de la preuve sur l'autre pour éviter de fournir des arguments objectifs. C'est un échappatoire intellectuel qui ne convient pas au débat philosophique sérieux.

Positions sérieuses dans le débat

Premièrement, la position de « l'athéisme comme affirmation positive ». Des philosophes comme Alvin Plantinga voient que l'athéisme — particulièrement l'athéisme philosophique — n'est pas simplement un « manque de conviction », mais une position métaphysique qui prétend que la nature est toute la réalité. C'est une affirmation forte qui nécessite une justification : pourquoi croyons-nous que la matière et l'énergie sont tout ce qui existe ?

Deuxièmement, la position de « l'athéisme comme position négative ». Des philosophes comme Antony Flew (avant sa conversion) voient que l'athéisme est simplement un « manque de croyance » (lack of belief), non « la croyance en l'inexistence ». Cette position place le fardeau de la preuve sur le seul croyant. Mais même cette position fait face à des défis : le « manque de croyance » est-il vraiment une position neutre, ou a-t-il des présuppositions implicites ?

Troisièmement, la position de « la symétrie dans le fardeau de la preuve ». Des philosophes comme Richard Swinburne et William Lane Craig voient que les deux positions — théisme et athéisme — portent le fardeau de la preuve. La question n'est pas « qui doit prouver ? » mais « quelle position explique mieux la réalité ? ». Ceci transforme le débat d'une bataille méthodologique en une évaluation des preuves.

Quatrièmement, la position du « défaut contextuel ». Certains philosophes voient que la « position par défaut » dépend du contexte culturel et historique. Dans une société religieuse, le théisme est le défaut. Dans une société séculaire, l'athéisme peut être le défaut. Il n'existe pas de « défaut universel » abstrait du contexte.

L'athéisme et ses présuppositions implicites

Même si nous acceptons que l'athéisme est un « manque de croyance », cela ne signifie pas qu'il soit dépourvu de présuppositions :

Présupposition de la suffisance naturaliste : que les sciences naturelles sont capables — en principe — d'expliquer tous les phénomènes. C'est une présupposition philosophique, non un résultat scientifique.

Présupposition de l'absence de téléologie : que l'univers n'a ni finalité ni sens ultime. C'est une position métaphysique qui nécessite une justification, elle n'est pas « neutre ».

Présupposition du matérialisme ontologique : que la réalité est essentiellement matérielle. C'est une affirmation sur la nature de l'existence qui dépasse ce que la science empirique peut prouver.

Ces présuppositions ne sont pas des « erreurs », mais elles montrent que l'athéisme n'est pas une « page blanche » mais une position ayant un contenu philosophique.

Le théisme et ses présuppositions correspondantes

De même, le théisme a ses présuppositions :

─ Que la réalité est plus profonde que la seule matière
─ Que l'univers a une finalité et un sens
─ Que la conscience et les valeurs morales ont un fondement ontologique

Ce sont aussi des présuppositions philosophiques qui nécessitent examen et justification.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La position académique contemporaine tend à rejeter l'idée d'un « défaut absolu ». La plupart des philosophes sérieux — croyants et athées — acceptent que les deux positions nécessitent une justification. Le vrai débat n'est pas sur « qui doit porter le fardeau de la preuve ? » mais sur « quelles preuves et arguments sont les plus forts ? ».

La méthode cumulative (cumulative case) qu'adopte le site dépasse cette querelle méthodologique. Au lieu de chercher « une preuve décisive unique » ou une « position par défaut », elle examine l'ensemble des preuves des six voies (masālik), et demande : quelle explication de la réalité — théiste ou naturaliste — est la plus probable ?

Pour une lecture avancée

─ Niveau intermédiaire : le concept de « fardeau de la preuve » dans la philosophie analytique contemporaine
─ Niveau avancé : la critique de Plantinga de « l'athéisme classique » et son argument de la rationalité
─ Page « Family: Atheism and Naturalism » sur le site
─ Paul Draper & Ryan Nichols, "Diagnosing Bias in Philosophy of Religion" (2013)

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