L'athéisme philosophique et le naturalisme
Qu'est-ce que « l'argument évolutionniste contre le naturalisme » de Plantinga (EAAN), et réussit-il à prouver que le naturalisme se réfute lui-même ?
L'Argument Évolutionniste Contre le Naturalisme (Evolutionary Argument Against Naturalism - EAAN) est l'un des arguments les plus étranges et les plus ingénieux de la philosophie de la religion contemporaine. Alvin Plantinga l'a formulé dans les années 1980 et l'a développé dans son ouvrage "Warrant and Proper Function" (1993). L'argument n'attaque pas l'évolution biologique, mais tente de prouver que la combinaison du naturalisme et de l'évolution conduit à un auto-sabotage épistémologique. Comprendre les subtilités de l'argument est nécessaire pour l'évaluer équitablement.
Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter
De la part de certains défenseurs du théisme :
« Plantinga a détruit l'athéisme avec cet argument. » Exagération injustifiée. L'argument est très technique et dépend d'hypothèses précises concernant les probabilités et la fiabilité épistémologique. Même s'il réussit, il ne « détruit » pas l'athéisme, mais pose un problème épistémologique à une certaine formulation du naturalisme. Beaucoup de philosophes athées (comme Elliott Sober et Paul Draper) ont proposé des réponses techniques sérieuses.
« L'argument prouve que l'évolution est fausse. » Malentendu complet. Plantinga lui-même accepte l'évolution biologique comme théorie scientifique correcte. Son argument vise « naturalisme + évolution » ensemble, et non l'évolution seule. Confondre les deux affaiblit l'argument et le transforme en quelque chose que son auteur n'avait pas l'intention de dire.
De la part de certains naturalistes :
« L'argument n'est qu'un jeu logique sans rapport avec la science. » Simplification préjudiciable. L'argument s'appuie sur des concepts de psychologie évolutionniste, de théorie de la connaissance et de philosophie de l'esprit. Le rejeter comme un « jeu logique » ignore sa profondeur philosophique et son lien avec des discussions sérieuses en philosophie de la biologie.
« L'évolution garantit la correction de nos croyances parce que les croyances fausses nuisent à la survie. » C'est précisément ce que l'argument remet en question. Plantinga distingue entre comportement adaptatif et croyances correctes, et soutient que l'évolution sélectionne pour le comportement utile, pas nécessairement pour les croyances correctes. La réponse simple présuppose ce que l'argument tente de réfuter.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Les réponses des deux côtés partagent le fait de ne pas s'engager avec la structure technique de l'argument. L'argument dépend d'une analyse précise de la relation entre croyances, comportement et sélection naturelle. L'évaluer nécessite de comprendre ces relations précisément, pas seulement des slogans généraux.
Structure de l'Argument Évolutionniste Contre le Naturalisme
Plantinga commence par définir le naturalisme philosophique : il n'y a pas de Dieu ou quoi que ce soit qui lui ressemble, et les humains sont le produit de processus évolutionnistes aveugles et non dirigés. Puis il pose la question centrale : dans un tel monde, quelle est la probabilité que nos facultés cognitives soient fiables (c'est-à-dire qu'elles produisent des croyances correctes la plupart du temps) ?
Première étape : Distinction entre croyances et comportement
L'évolution sélectionne pour le comportement adaptatif (qui aide à la survie et à la reproduction), pas directement pour les croyances correctes. La question : le comportement adaptatif nécessite-t-il des croyances correctes ? Plantinga soutient : pas nécessairement.
Exemple illustratif : imaginez un être primitif qui voit un tigre. Quatre possibilités pour la relation entre ses croyances et son comportement :
1. Croyance correcte + désir ordinaire = il croit que c'est un tigre dangereux + il veut survivre ← il fuit
2. Croyance fausse + désir étrange = il croit que c'est un dieu bienveillant + il veut s'éloigner des dieux par respect ← il fuit
3. Autre croyance fausse + désir plus étrange = il croit que courir le rend heureux + il veut être heureux ← il fuit
4. Pas de croyances conscientes, juste des mécanismes nerveux causant automatiquement la fuite
Dans tous les cas, le comportement est adaptatif (fuir le tigre). Mais dans trois cas sur quatre, les croyances sont soit fausses soit absentes. La sélection naturelle « voit » seulement le comportement, pas les croyances.
Deuxième étape : Calcul des probabilités
Plantinga note : P(R|N&E) = probabilité que nos facultés cognitives soient fiables (R) conditionnellement au naturalisme (N) et à l'évolution (E).
Son argument : cette probabilité est basse ou indéterminée. Pourquoi ? Parce que l'évolution dans un monde naturaliste sélectionne pour le comportement adaptatif, et le comportement adaptatif ne nécessite pas de croyances correctes. Il n'y a donc pas de raison forte d'attendre que nos facultés cognitives soient fiables.
Troisième étape : L'auto-défaite
Si P(R|N&E) est bas, alors le naturaliste évolutionniste a un « défaiteur » (defeater) pour toutes ses croyances, y compris sa croyance dans le naturalisme et l'évolution eux-mêmes. C'est comme une personne qui découvre qu'elle a pris une drogue causant des hallucinations dans 90% des cas — elle doit douter de toutes ses croyances actuelles, y compris sa croyance qu'elle a pris la drogue !
C'est ce que Plantinga appelle « l'auto-défaite » : le naturalisme évolutionniste sape la confiance dans la raison humaine, mais la confiance dans la raison humaine est requise pour justifier le naturalisme évolutionniste lui-même. Cercle vicieux épistémologique.
Réponses sérieuses des naturalistes
Objection du lien causal (Jerry Fodor). En pratique, les croyances et les désirs sont liés causalement de manière régulière. La croyance « tigre dangereux » cause habituellement le comportement de fuite. L'évolution sélectionne pour ces systèmes interconnectés, pas pour le comportement isolé.
Réponse de Plantinga : Ceci présuppose que le lien causal « correct » entre croyances et comportement est favorisé évolutionnairement. Mais pourquoi ? Des systèmes de liaison « incorrects » pourraient être adaptatifs au même degré.
Objection de la simplicité (Elliott Sober). Les systèmes cognitifs simples et directs (croyances correctes ← comportement approprié) sont plus probables évolutionnairement que les systèmes complexes (croyances fausses + désirs étranges ← comportement approprié).
Réponse de Plantinga : Ceci présuppose que l'évolution « préfère » la simplicité. Mais l'évolution ne préfère que l'efficacité adaptative. Si le système complexe fonctionne, il n'y a pas de pression sélective vers la simplicité.
Objection du contenu étroit (Ruth Millikan). L'évolution sélectionne pour le contenu étroit des états mentaux (comment ils représentent le monde intérieurement), pas seulement pour le comportement extérieur. Les représentations précises du monde sont utiles adaptativement.
Réponse de Plantinga : Même si l'évolution sélectionne pour les représentations, la question demeure : les représentations « utiles » sont-elles nécessairement « correctes » ? Des représentations simplifiées ou déformées pourraient être plus utiles pour la survie.
Évaluation critique : points forts et faiblesses
Points forts :
- Met en lumière une tension réelle entre le naturalisme et la fiabilité de la connaissance humaine
- Utilise les outils des naturalistes eux-mêmes (l'évolution) contre eux
- Soulève des questions profondes sur la relation entre évolution et vérité
Points faibles :
- Dépend de scénarios possibles mais non probables (croyances fausses systématiquement)
- Ignore les preuves de la psychologie cognitive sur le lien étroit entre perception correcte et survie
- La conclusion (le naturalisme est faux) est plus forte que les prémisses
Position intermédiaire : Le défi épistémologique sans la résolution métaphysique
Peut-être la position la plus équilibrée est-elle de reconnaître que Plantinga pose un défi épistémologique sérieux au naturalisme, sans dire qu'il le « réfute » définitivement. L'argument montre que le naturaliste a besoin d'une explication supplémentaire pour la raison de notre confiance dans nos capacités cognitives — une explication qui ne vient pas gratuitement de l'évolution seule.
D'un autre côté, le naturaliste peut répondre que l'évolution, bien qu'elle ne « garantisse » pas la vérité, la rend suffisamment probable pour la confiance pratique. L'écart entre « probable » et « garanti » pourrait ne pas être épistémologiquement fatal.
Où en sommes-nous de cette discussion aujourd'hui
La discussion reste vivante. Les développements en psychologie évolutionniste et en neurosciences fournissent de nouvelles données sur la relation entre croyances et comportement. En même temps, les philosophes de l'esprit développent des théories plus sophistiquées sur le contenu mental et la représentation.
L'argument reste une contribution importante en montrant que le naturalisme n'est pas une position « par défaut » simple, mais porte des engagements philosophiques profonds qui ont besoin d'être défendus. Et ceci est cohérent avec la méthode du rajḥān ʿaqlī : pas de résolution finale, mais une pesée continue des arguments.