L'athéisme philosophique et le naturalisme
Quel est l'argument du « jmoud wujoudi » (existential inertia) dans la philosophie naturaliste contemporaine, et réussit-il à réfuter les arguments thomistes de la conservation divine du monde ?
Cette question aborde l'un des débats les plus récents et les plus profonds de la métaphysique analytique contemporaine : les choses matérielles ont-elles besoin d'une cause extérieure pour continuer d'exister moment après moment (conservation divine), ou possèdent-elles une « inertie existentielle » (existential inertia) qui les fait persister dans l'existence par elles-mêmes ? Le débat place la métaphysique thomiste classique en confrontation directe avec le naturalisme contemporain.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du monothéisme :
« Les choses ont besoin de Dieu pour continuer, c'est évident. » Affirmation qui nécessite une justification philosophique. Ce qui semble « évident » pour certains peut ne pas l'être pour d'autres. L'intuition seule ne suffit pas dans un débat métaphysique technique.
« Le Coran est clair : {Et c'est Lui qui retient le ciel de tomber sur la terre}. » Argument textuel dans un contexte philosophique. Le débat philosophique nécessite des arguments rationnels, et le texte religieux s'interprète à la lumière des données philosophiques, non l'inverse.
« Sans Dieu, tout s'effondrerait immédiatement. » Pétition de principe. C'est précisément ce qu'il faut démontrer, non le présupposer. Le naturaliste prétend que les choses ne s'effondrent pas mais continuent par leur inertie existentielle.
Du côté de certains naturalistes :
« La physique moderne a prouvé la conservation de la matière et de l'énergie. » Confusion entre les niveaux. La loi de conservation de l'énergie décrit comment la matière et l'énergie se transforment, non pourquoi elles existent originellement ou continuent d'exister. La question métaphysique est plus profonde que la description physique.
« L'idée de conservation divine est un vestige de la pensée médiévale. » Rejet historicisant. L'âge d'une idée ne détermine pas sa vérité. Beaucoup d'idées anciennes (comme l'atomisme) se sont révélées vraies, et beaucoup d'idées modernes se sont révélées fausses.
« Si Dieu conserve toute chose, qui conserve Dieu ? » Erreur de compréhension de l'argument. L'argument thomiste distingue entre l'existence par soi (Dieu) et l'existence par autrui (les créatures). La question ne s'applique qu'aux existants accidentels.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent le fait d'ignorer la structure logique précise du débat. La question n'est ni intuitive, ni textuelle, ni purement scientifique, mais métaphysique nécessitant une analyse conceptuelle précise de l'existence, de la persistance et de la causalité.
L'argument thomiste de la conservation divine
Thomas d'Aquin et ses disciples contemporains (Edward Feser, David Oderberg) proposent un argument à plusieurs étapes :
Première étape : La distinction entre essence et existence
Dans tout existant contingent (contingent), l'essence (ce qu'est la chose) se distingue de l'existence (que la chose soit). Le fait qu'une chose soit « humaine » ou « arbre » n'implique pas en soi qu'elle existe. L'existence est « ajoutée » à l'essence.
Deuxième étape : L'existence nécessite une explication continue
Si l'existence n'est pas incluse dans l'essence, alors la chose ne possède pas son existence par elle-même. Ce qui ne possède pas quelque chose par soi-même a besoin d'une source extérieure pour cela. Et ce besoin est continu, car la séparation entre essence et existence est continue.
Troisième étape : L'enchaînement causal simultané
La conservation de l'existence requiert une chaîne causale simultanée (per se), non successive (per accidens). Par exemple : la main bouge le bâton qui bouge la pierre — tous les mouvements sont simultanés. Cette chaîne doit se terminer à un moteur premier non mû.
Quatrième étape : L'existence par soi
La chaîne se termine à un existant dont l'existence est identique à son essence — Dieu dans la conception thomiste. Cet existant n'a pas besoin de conservation extérieure, mais conserve tous les autres existants.
L'argument contraire de l'inertie existentielle
Les philosophes naturalistes contemporains (Graham Oppy, J.L. Mackie, Paul Edwards) ont développé l'argument de « l'inertie existentielle » comme réponse directe :
Affirmation fondamentale : De même que les corps en mouvement continuent leur mouvement à moins d'être arrêtés (première loi de Newton), les corps existants continuent d'exister à moins d'être anéantis. La persistance dans l'existence est l'état « par défaut » qui ne nécessite pas d'explication spéciale.
Structure argumentative :
1. Notre observation empirique : les choses continuent d'exister naturellement
2. Principe d'économie (Rasoir d'Occam) : ne pas supposer de causes additionnelles sans nécessité
3. Il n'existe aucune nécessité logique de supposer un « conservateur extérieur » de l'existence
4. Donc : les choses possèdent une inertie existentielle intrinsèque
Développement contemporain :
Benoît Dhonte dans "Why Would Anything Remain in Existence?" (2021) présente une formulation rigoureuse : le besoin d'explication n'est pas pour la persistance mais pour le changement. Si quelque chose existe en t1, l'hypothèse naturelle est qu'elle existera en t2 à moins qu'un facteur modificateur n'intervienne.
Critique thomiste contemporaine de l'inertie existentielle
Edward Feser dans "Existential Inertia and the Five Ways" (2011) présente une critique à fronts multiples :
Premièrement : Confusion entre types de changement
L'inertie en physique concerne le mouvement spatial, qui est un accident. L'existence n'est pas un accident mais la condition fondamentale de tous les accidents. L'analogie entre eux est une erreur catégorielle (category mistake).
Deuxièmement : L'expérience ne prouve pas l'inertie existentielle
Notre observation que les choses « persistent » ne nous dit pas si elles persistent par elles-mêmes ou par conservation extérieure. L'expérience est neutre entre les deux explications. Prétendre que l'expérience soutient l'inertie existentielle dépasse ce que dit réellement l'expérience.
Troisièmement : Problème de la composition méréologique
Les choses matérielles sont composées de parties. Qu'est-ce qui conserve l'unité de la composition ? Si chaque partie a son inertie existentielle indépendante, qu'est-ce qui empêche les parties de se désintégrer ? L'unité nécessite un principe unificateur extérieur.
Quatrièmement : Problème des forces et dispositions
Les choses matérielles ont des forces et dispositions (powers and dispositions). L'électron « tend » à être attiré par le proton. Ces dispositions nécessitent une « activation » continue. Qu'est-ce qui maintient ces forces actives ?
Réponses naturalistes à la critique thomiste
Sur la première critique : La distinction entre mouvement et existence est artificielle. Les deux sont des états du système physique. Si le système a une inertie dans un état (le mouvement), pourquoi pas dans un autre état (l'existence) ?
Sur la deuxième critique : Il est vrai que l'expérience est neutre, mais le principe d'économie favorise l'explication la plus simple. Supposer un conservateur extérieur invisible ajoute une complexité inutile.
Sur la troisième critique : L'unité méréologique peut s'expliquer par les forces naturelles (liaisons chimiques, forces nucléaires). Pas besoin d'un principe unificateur métaphysique extérieur.
Sur la quatrième critique : Les forces et dispositions font partie de la nature des choses. L'électron ne « choisit » pas l'attraction, mais c'est partie de son essence. Pas besoin d'« activation » extérieure.
Développements les plus récents du débat
Du côté thomiste :
- Gaven Kerr dans "Aquinas and the Metaphysics of Creation" (2019) développe une distinction précise entre l'existence comme « acte » (actus essendi) et non simple « fait » (fact)
- Timothy Kearns utilise la théorie contemporaine des forces (powers ontology) pour approfondir la critique
Du côté naturaliste :
- Joseph Schmid dans plusieurs articles (2021-2023) développe une défense détaillée de l'inertie existentielle, avec des réponses à toutes les objections de Feser
- Daniel Linford utilise des modèles de physique quantique pour soutenir l'idée de persistance autonome
Le point philosophique le plus profond
Le débat reflète un désaccord plus profond sur la nature de l'existence elle-même :
- Vision thomiste : L'existence est un « don » continu, et les choses « participent » à l'existence divine
- Vision naturaliste : L'existence est un état ou une propriété, et les choses « possèdent » leur existence
Ce désaccord ontologique fondamental rend la résolution définitive difficile, car chaque partie part d'intuitions métaphysiques différentes.
Intersections avec d'autres débats
Le débat recoupe :
- L'argument de contingence cosmique : Si les choses ont une inertie existentielle, l'univers dans son ensemble est-il nécessaire ?
- Le problème de la persistance personnelle : Qu'est-ce qui conserve l'identité de la personne à travers le temps ?
- La philosophie du temps : Le temps est-il substantiel (substantival) ou relationnel (relational) ?
Du point de vue de la prépondérance rationnelle
L'argument de l'inertie existentielle constitue un défi sérieux aux arguments thomistes, mais ne les réfute pas définitivement :
Points forts de la position naturaliste :
- Simplicité explicative
- Cohérence avec l'observation empirique
- Évitement de postulats métaphysiques lourds
Points forts de la position thomiste :
- Traitement sophistiqué de la distinction essence/existence
- Explication de l'unité et de l'organisation
- Fondement pour les régularités naturelles
Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat
Le débat sur l'inertie existentielle connaît depuis 2020 une accélération notable dans la production académique analytique. Joseph Schmid est devenu la référence principale dans la défense de l'inertie existentielle, ayant publié une série d'articles entre 2021 et 2023 qui démontent les objections de Feser une à une, et développé un modèle distinguant entre « l'inertie existentielle forte » (les choses ne peuvent disparaître sans cause) et « l'inertie existentielle faible » (pas de preuve suffisante de leur besoin d'un conservateur). En revanche, Gaven Kerr et Timothy Kearns ont approfondi le côté thomiste en utilisant l'ontologie des forces (powers ontology) croissante en philosophie analytique, outil qui n'était pas disponible pour Thomas lui-même. Daniel Linford a ouvert un nouveau front en reliant le débat à la physique des champs quantiques, suggérant que la structure du vide quantique soutient le modèle de persistance autonome. Mais les thomistes ont répondu que le champ quantique lui-même est un existant contingent nécessitant une explication de son existence. Le débat n'est pas tranché, mais il est passé de la marge au premier plan de la métaphysique analytique de la religion, et a forcé les deux parties à affiner leurs outils conceptuels de manière inédite. L'état actuel est celui d'un équilibre dialectique réel, où aucune partie ne possède d'argument définitivement décisif, et ceci est en soi une donnée philosophique digne de réflexion.