L'argument cosmologique kalām
La formulation de Craig de l'argument cosmologique kalam exige-t-elle la théorie A du temps (tensed time), et cette présupposition affaiblit-elle l'argument à la lumière de la théorie de la relativité ?
La question de la relation entre l'argument kalam et la théorie A du temps constitue une problématique philosophique profonde située à l'intersection de la métaphysique et de la philosophie de la physique. William Lane Craig — le philosophe analytique le plus éminent dans la renaissance contemporaine de l'argument kalam — a vigoureusement défendu que son argument requiert la théorie A du temps (presentism ou tensed theory), où le présent possède une réalité distinctive et où les événements « deviennent » effectivement. Les critiques soutiennent que cet engagement affaiblit l'argument, particulièrement à la lumière de la théorie de la relativité qui semble plus compatible avec la théorie B (eternalism ou tenseless theory). Le débat est complexe et exige une analyse rigoureuse.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs de l'argument kalam :
« Craig a prouvé que la théorie de la relativité ne réfute pas la théorie A. » Simplification excessive. Craig propose une nouvelle interprétation lorentzienne de la relativité, mais cette interprétation demeure controversée même parmi les physiciens unificateurs. Affirmer qu'il a « prouvé » la compatibilité ignore la profondeur de la problématique.
« L'argument kalam n'a pas besoin d'une théorie spécifique du temps. » Inexact concernant la formulation de Craig. Craig lui-même insiste sur le fait que les concepts de « commencement » et de « devenir » dans son argument requièrent la théorie A. Tenter de séparer l'argument de ses engagements métaphysiques temporels exige une reformulation fondamentale.
« La relativité n'est qu'une théorie, elle peut être philosophiquement ignorée. » Position irresponsable. La relativité constitue l'une de nos théories physiques les plus réussies, soutenue empiriquement avec une précision remarquable. Toute philosophie du temps qui l'ignore fait face à un lourd fardeau justificatif.
Du côté de certains opposants :
« La relativité a prouvé la fausseté de la théorie A, donc l'argument kalam est invalide. » Saut logique. Même si la relativité favorise la théorie B (ce qui est débattable), cela ne signifie pas l'invalidation catégorique de la théorie A. De plus, certains philosophes tentent de formuler l'argument kalam sans s'engager envers la théorie A.
« Craig rejette la science moderne. » Caricature. Craig détient un doctorat en philosophie de Birmingham sous la direction de John Hick, et un doctorat en théologie de Munich. Il traite la physique contemporaine avec sérieux, même s'il propose des interprétations philosophiques différentes.
« L'argument kalam repose sur une physique obsolète. » Simplification. L'argument est fondamentalement métaphysique, même s'il tire profit de données cosmologiques. La question est : ses engagements métaphysiques sont-ils compatibles avec nos meilleures théories physiques ?
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles échouent à distinguer trois niveaux : (1) l'argument kalam comme structure logique, (2) les engagements métaphysiques de Craig dans sa formulation, (3) la possibilité de formulations alternatives. Un débat sérieux exige d'analyser chaque niveau séparément.
La formulation de Craig et son engagement envers la théorie A
Craig formule l'argument kalam comme suit :
1. Tout ce qui a un commencement a une cause
2. L'univers a un commencement
3. Donc l'univers a une cause
La seconde prémisse — « l'univers a un commencement » — requiert chez Craig une compréhension temporelle spécifique. Le « commencement » signifie le premier instant avant lequel l'univers n'existait pas. Ceci présuppose :
- La réalité du devenir temporel (temporal becoming)
- Une distinction ontologique entre passé, présent et futur
- La possibilité de parler de « avant » et « après » de manière absolue
Ces présuppositions sont essentielles à la théorie A du temps. Dans la théorie B, tous les instants existent au même degré ontologique, et le « commencement » constitue simplement une limite topologique de l'espace-temps, non un instant où les choses sont « devenues » à l'existence.
Craig défend cet engagement par plusieurs arguments :
- L'intuition phénoménologique soutient la théorie A (nous expérimentons le temps comme devenir)
- Les paradoxes de l'infini actuel requièrent le rejet d'un passé éternel
- La causalité requiert une antériorité temporelle réelle
La problématique de la relativité
Les théories de la relativité restreinte et générale posent des défis sérieux à la théorie A :
Premièrement, la relativité de la simultanéité : ce qui est considéré comme « simultané » dépend du référentiel. Il n'existe pas de « présent cosmique » absolu. Ceci semble contredire l'idée qu'il existe un instant « présent » ontologiquement privilégié.
Deuxièmement, la structure d'univers-bloc de l'espace-temps (block universe) : la relativité générale décrit l'univers comme une variété spatio-temporelle quadridimensionnelle, où tous les événements « existent » en différents points. Ceci suggère la théorie B.
Troisièmement, la symétrie dans les équations physiques : les lois physiques sont temporellement symétriques (time-symmetric) au niveau fondamental, ce qui questionne la réalité de la « flèche du temps ».
Ces problématiques ont poussé de nombreux philosophes de la physique (Hilary Putnam, Howard Stein) à considérer la théorie A comme incompatible avec la relativité.
La défense de Craig : l'interprétation néo-lorentzienne
Craig ne capitule pas. Il adopte ce qu'on appelle « l'interprétation néo-lorentzienne » (Neo-Lorentzian interpretation) de la relativité :
- Il existe un référentiel privilégié (privileged reference frame) qui détermine la simultanéité absolue
- Ce référentiel n'est pas empiriquement détectable, mais existe métaphysiquement
- Les effets relativistes (dilatation temporelle, contraction des longueurs) sont réels mais résultent du mouvement relatif à ce référentiel
Cette interprétation préserve toutes les prédictions empiriques de la relativité tout en permettant la théorie A du temps. Mais elle demeure controversée :
- Elle semble contraire à l'esprit de la relativité (qui rejette les référentiels privilégiés)
- Elle ajoute une structure métaphysique indétectable
- La plupart des physiciens la rejettent
Tentatives de formulation sans la théorie A
Certains philosophes contemporains tentent de formuler l'argument kalam sans s'engager envers la théorie A :
Alexander Pruss et Robert Koons proposent des formulations basées sur :
- La causalité comme relation explicative plutôt que temporelle
- Le « commencement » comme limite topologique de l'espace-temps
- Le principe de raison suffisante plutôt que la causalité temporelle
Ces tentatives sont prometteuses mais font face à des défis :
- La « causalité atemporelle » est-elle intelligible ?
- Une limite topologique peut-elle nécessiter une « cause » ?
- S'agit-il vraiment de « l'argument kalam » ou d'un argument différent ?
Craig lui-même critique ces tentatives, considérant qu'elles perdent la force intuitive de l'argument original.
Le débat plus profond : nature du temps et causalité
La question révèle un débat philosophique plus profond sur la nature du temps et de la causalité :
D'un côté, la défense de la théorie A possède de fortes raisons philosophiques :
- L'expérience directe du devenir temporel
- Le besoin d'expliquer le changement et le mouvement
- Le lien entre causalité et temps
D'un autre côté, la théorie B présente des avantages :
- La compatibilité avec la physique contemporaine
- La simplicité ontologique
- L'évitement des paradoxes temporels
Le débat ne se résout pas facilement et croise des questions profondes en philosophie des sciences et métaphysique.
Les positions contemporaines (2020-2024)
Le débat a évolué dans de nouvelles directions :
Certains philosophes (Tim Maudlin, Craig Callender) développent des théories « hybrides » du temps qui tentent de concilier l'intuition phénoménologique et la physique contemporaine.
Des physiciens-philosophes comme Carlo Rovelli suggèrent que le temps lui-même est émergent (emergent) et non fondamental, complexifiant davantage le débat.
La cosmologie quantique propose de nouvelles possibilités : les modèles « sans frontière » (no-boundary proposals) de Hawking-Hartle défient le concept même de « commencement ».
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Le débat sur la théorie du temps et l'argument kalam montre la complexité de l'évaluation rationnelle :
- L'argument kalam possède une force intuitive et philosophique, mais fait face à des défis de la physique contemporaine
- Les tentatives de conciliation (Craig) ou de reformulation (Pruss) ont chacune des forces et faiblesses
- Le débat révèle les limites de notre connaissance actuelle sur la nature du temps et de la causalité
Dans l'approche du rajḥān ʿaqlī, la position équilibrée :
- Reconnaître la force de l'argument kalam comme argument philosophique
- Admettre les défis de la physique contemporaine
- Rester ouvert aux développements futurs en physique et philosophie
- Ne pas s'appuyer sur cet argument seul, mais l'intégrer dans un système cumulatif
Conclusion : L'argument kalam dans la formulation de Craig fait face à un défi réel de la relativité, mais cela n'annule pas sa valeur dans une argumentation cumulative.
Où nous situons-nous dans ce débat aujourd'hui
Aucun consensus, mais la carte du débat a changé. Dans la période 2020-2026, trois tendances se sont cristallisées : la première représentée par Craig et ses partisans qui ont continué à développer l'interprétation néo-lorentzienne, tirant profit des discussions de physique quantique sur le référentiel privilégié (particulièrement dans les interprétations de Broglie-Bohm). La seconde représentée par des philosophes comme Pruss et Koons qui tentent de libérer entièrement l'argument kalam de l'engagement envers la théorie A, via des formulations basées sur le principe de raison suffisante et la causalité métaphysique. La troisième représentée par des philosophes de la physique (Maudlin, Callender, Rovelli) qui reposent la question de la nature du temps lui-même — est-il fondamental ou émergent ? — d'une manière qui rend la dichotomie traditionnelle A/B simpliste a priori. Le débat est passé de la question « la théorie A est-elle correcte ? » à une question plus profonde : « la dichotomie A/B est-elle le cadre approprié pour le débat ? », et c'est un développement qualitatif qui rend tout jugement catégorique dans quelque direction que ce soit prématuré.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī (méthode du site)
Le rajḥān ʿaqlī traite cette problématique comme un facteur de pondération plutôt que de résolution. Car l'argument kalam dans la formulation de Craig porte une force philosophique réelle — même les critiques reconnaissent sa rigueur logique — mais son engagement envers la théorie A introduit un élément de fragilité conditionnelle : sa force persuasive varie proportionnellement à la plausibilité de la théorie A elle-même. Dans le système cumulatif, cela signifie que l'argument kalam n'est pas traité comme une preuve indépendante décisive, mais comme un indice qui interagit avec d'autres indices (réglage fin, conscience, fondement moral). Si son engagement temporel s'affaiblit, le système ne s'effondre pas mais son poids relatif diminue. C'est précisément ce qui distingue l'approche du rajḥān des méthodes qui suspendent la certitude à un seul argument : la reconnaissance que chaque argument possède un domaine de force et un domaine de faiblesse, et que l'évaluation rationnelle réside dans l'équilibrage global plutôt que dans le pari sur une preuve individuelle.