Argument de contingence et nécessité
Pourquoi ne suffit-il pas de dire que l'univers « existe tout simplement » sans chercher une cause à son existence ?
Cette question touche au cœur de la philosophie. Pourquoi posons-nous la question « pourquoi ? » en premier lieu ? Pourquoi n'acceptons-nous pas que l'univers « existe et c'est tout » ? Certains considèrent que la recherche des causes ultimes est une perte de temps. Mais cette position — malgré sa simplicité apparente — fait face à de profonds défis philosophiques.
Réponses insuffisantes qu'il faut éviter
Du côté de certains croyants : « Il est évident que toute chose a une cause, donc l'univers a nécessairement une cause. » C'est précipité. Il n'est pas « évident » que toute chose ait une cause — c'est un principe philosophique qui nécessite une justification. « Les athées esquivent la question évidente. » Ce n'est pas nécessairement une esquive, mais une position philosophique qui a ses arguments. « La science elle-même cherche les causes, comment s'arrêterait-elle à l'univers ? » Bon argument mais qui nécessite un développement précis.
Du côté de certains athées : « La question 'pourquoi' n'a pas de sens concernant l'univers dans son ensemble. » Affirmation forte qui nécessite une justification — pourquoi la question serait-elle dénuée de sens ? « Si Dieu n'a pas besoin de cause, pourquoi l'univers en aurait-il besoin ? » Question légitime mais qui suppose que Dieu et l'univers appartiennent à la même catégorie ontologique. « L'univers est éternel, il n'a pas besoin d'explication. » Même s'il était éternel (ce qui fait l'objet d'un débat scientifique), la question de la cause de son existence reste posée.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, la position du « fait brut » (Brute Fact). Bertrand Russell dans son célèbre débat avec Copleston (1948) : « L'univers existe tout simplement, et c'est tout ce qu'il y a à dire. » Cette position considère que la recherche d'une explication ultime de l'univers est une erreur méthodologique — tout ne nécessite pas d'explication. L'univers lui-même est le fait fondamental qui ne s'explique pas.
Deuxièmement, la position du principe de raison suffisante (PSR). Leibniz et d'autres : toute chose existante a une explication suffisante de son existence, soit dans la nécessité de sa nature, soit dans une cause extérieure. Nier ce principe conduit à des conséquences difficiles — pourquoi les choses n'apparaîtraient-elles pas du néant de façon aléatoire ? Pourquoi l'univers semble-t-il ordonné et compréhensible ?
Troisièmement, la position de distinction entre le possible et le nécessaire. La philosophie islamique classique (Avicenne notamment) : l'univers par sa nature est « possible dans l'existence » (mumkin al-wujūd) — on peut concevoir son inexistence sans contradiction. Tout possible nécessite un agent d'existence (mūjid). Seul « l'être nécessaire » (wājib al-wujūd) — Dieu dans la conception religieuse — n'a pas besoin de cause extérieure.
Quatrièmement, la position du naturalisme méthodologique. Certains philosophes acceptent la recherche des causes à l'intérieur de l'univers, mais refusent la question de la cause de l'univers lui-même. Sean Carroll par exemple considère que les lois fondamentales de la physique constituent le point d'arrêt raisonnable.
Pourquoi est-il difficile d'accepter « l'univers existe tout simplement » ?
Premièrement, notre expérience quotidienne et scientifique. Tout ce que nous voyons a des causes — de la chute de la pomme à la rotation des galaxies. S'arrêter soudainement à l'univers paraît arbitraire.
Deuxièmement, l'intelligibilité de l'univers. Si l'univers était un « fait brut » sans cause, pourquoi obéit-il à des lois mathématiques précises ? Pourquoi l'esprit humain peut-il le comprendre ? Einstein : « Ce qu'il y a de plus incompréhensible dans l'univers, c'est qu'il soit compréhensible. »
Troisièmement, la possibilité logique du néant. Nous pouvons concevoir l'inexistence de l'univers sans tomber dans une contradiction logique. Ceci diffère de concevoir un « carré circulaire » par exemple. Si le néant est logiquement possible, l'existence nécessite une explication.
Quatrièmement, le problème de la sélectivité. Si nous acceptons que certaines choses « existent tout simplement », comment déterminons-nous lesquelles ? Pourquoi l'univers et non ses parties ? Pourquoi ne pas dire que toute chose « existe tout simplement » et abolir la science ?
Témoignages de l'histoire de la science et de la philosophie
Même les physiciens qui ne croient pas en un Dieu personnel, comme Einstein et Hawking, ne se sont pas arrêtés à « l'univers existe tout simplement ». Ils ont cherché une « théorie du tout » expliquant pourquoi l'univers est tel qu'il est. Steven Weinberg dans « Les Trois Premières Minutes » : « Plus l'univers semble compréhensible, plus il semble dépourvu de finalité » — mais il n'a pas dit « il n'a pas besoin d'être compris ».
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat continue et reste vivant. Des philosophes respectables des deux côtés. Mais beaucoup considèrent que refuser la question « pourquoi l'univers existe-t-il ? » nécessite une justification forte, pas seulement « je ne veux pas poser la question ». L'approche cumulative place cette question parmi d'autres questions sur l'ordre, la conscience et la morale, ce qui fait pencher la balance vers l'idée que l'univers a une source qui le transcende.
Pour une lecture avancée
─ Niveau intermédiaire : la différence entre explication scientifique et explication philosophique de l'existence
─ Niveau avancé : critique d'Alexander Pruss de la position du « fait brut »
─ Traité de Leibniz sur le principe de raison suffisante
─ William Lane Craig & J.P. Moreland (eds.), The Blackwell Companion to Natural Theology, chapitre sur l'argument cosmologique