Argument de contingence et nécessité
Comment Ibn Sīnā formule-t-il l'argument de la contingence dans « al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt », et quelle est sa relation avec la preuve de saint Thomas d'Aquin ?
Ibn Sīnā — al-Shaykh al-ra'īs (m. 428 H/1037) — a formulé dans « al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt » la formulation classique la plus précise de l'argument de la contingence et de la nécessité, qu'il a appelée « burhān al-ṣiddīqīn » (preuve des véridiques). Cette formulation a influencé de manière radicale Thomas d'Aquin au XIIIe siècle, bien qu'Aquin ait modifié la preuve pour qu'elle s'accorde avec son cadre théologique chrétien. Comprendre la relation entre les deux formulations révèle un développement philosophique profond qui transcende les cultures et les religions.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du patrimoine islamique :
« Aquin n'est qu'un transmetteur d'Ibn Sīnā. » Réduction dommageable. Aquin a étudié Ibn Sīnā en profondeur (via les traductions latines), mais il a introduit des modifications substantielles qui reflètent ses préoccupations théologiques particulières. L'équité exige de reconnaître à la fois l'originalité et l'influence.
« Burhān al-ṣiddīqīn est plus fort que les cinq voies. » Comparaison qui nécessite un examen minutieux. Les deux preuves diffèrent dans leur point de départ et leur objectif. Ibn Sīnā part de l'analyse du concept d'existence lui-même, Aquin part de l'observation cosmique. Chacune a sa force et ses points faibles.
Du côté de certains chercheurs occidentaux :
« Aquin a corrigé les erreurs métaphysiques d'Ibn Sīnā. » Affirmation qui nécessite une contextualisation. Les modifications qu'Aquin a introduites étaient pour des raisons théologiques (comme le rejet de l'éternité du monde) plutôt que des corrections purement philosophiques. Juger de la « justesse » requiert des critères clairs.
« Ibn Sīnā est un néoplatonicien, Aquin un vrai aristotélicien. » Simplification d'une complexité philosophique. Tous deux mélangent aristotélisme et néoplatonisme de différentes manières. Ibn Sīnā est aristotélicien en logique et en physique, néoplatonicien en théologie. Aquin intègre également des éléments néoplatoniciens malgré son cadre aristotélicien.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent l'échec à saisir la nature complexe de l'influence philosophique à travers les cultures. La relation entre Ibn Sīnā et Aquin n'est ni une transmission simple ni une correction unilatérale, mais un dialogue philosophique profond qui a façonné le développement de la métaphysique occidentale.
La formulation d'Ibn Sīnā dans « al-Ishārāt »
Dans la quatrième section d'« al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt », Ibn Sīnā formule burhān al-ṣiddīqīn avec une précision extrême. La preuve part de l'analyse du concept d'existence lui-même, non de l'observation du monde :
Première prémisse : Tout existant est soit nécessaire par essence (wājib al-wujūd bi-dhātih), soit contingent (mumkin al-wujūd).
- Nécessaire : ce dont l'existence provient de son essence, dont on ne peut concevoir l'inexistence.
- Contingent : ce pour quoi les deux aspects de l'existence et de l'inexistence sont équivalents au regard de son essence.
Deuxième prémisse : Le contingent a besoin d'un facteur déterminant (murajjiḥ) qui détermine son existence plutôt que son inexistence.
Ce facteur déterminant ne peut provenir de l'essence même du contingent (sinon il ne serait pas contingent), il doit donc être extérieur.
Analyse logique :
- Si le facteur déterminant est contingent, il a besoin lui aussi d'un facteur déterminant.
- On ne peut avoir de régression infinie dans les facteurs déterminants (car une chaîne de contingents reste entièrement contingente).
- On ne peut avoir de circularité (que A détermine l'existence de B, et B celle de A).
Conclusion : Il faut aboutir à un nécessaire par essence, qui est le premier facteur déterminant qui n'a pas besoin de facteur déterminant.
Ibn Sīnā affirme que c'est la « preuve des véridiques » parce qu'elle n'a pas besoin d'examiner les créatures, mais part de l'analyse de l'existence elle-même. Les véridiques « témoignent par Lui, non de Lui » — c'est-à-dire qu'ils déduisent d'autres choses de l'Être nécessaire, et non l'inverse.
Développement d'Ibn Sīnā : unité et simplicité
Ibn Sīnā ajoute que l'être nécessaire doit être :
- Un : s'il y en avait deux, ils partageraient la nécessité et différeraient en autre chose, ils seraient donc composés.
- Simple : sans composition, car le composé a besoin de ses parties.
- Savant et puissant : car les perfections existentielles émanent de sa perfection essentielle.
La formulation d'Aquin dans les Cinq Voies
Thomas d'Aquin (m. 1274) dans la « Somme théologique » (Summa Theologiae I.2.3) formule cinq voies pour prouver l'existence de Dieu. La troisième voie — par la contingence et la nécessité — est la plus proche de la preuve d'Ibn Sīnā :
Formulation de la troisième voie :
1. Nous trouvons dans la nature des choses qui peuvent exister ou ne pas exister (qui naissent et périssent).
2. Ce qui peut ne pas exister, à un moment donné n'existait pas.
3. Si tout était contingent, il y aurait eu un temps où rien n'existait.
4. Si rien n'existait, rien n'aurait pu commencer à exister (de rien ne vient rien).
5. Puisque les choses existent maintenant, tout n'est pas contingent.
6. Il doit exister quelque chose de nécessaire.
Puis Aquin ajoute : ce nécessaire tient sa nécessité soit de lui-même soit d'autre chose. On ne peut avoir de régression infinie dans les nécessaires dérivés, il faut donc aboutir à un nécessaire par soi, « et c'est ce que tous appellent Dieu ».
Différences substantielles entre les deux formulations
Point de départ :
- Ibn Sīnā : analyse conceptuelle de l'existence (du possible logique au nécessaire).
- Aquin : observation empirique (des êtres périssables au nécessaire).
Structure :
- Ibn Sīnā : preuve a priori qui n'a pas besoin d'observer le monde.
- Aquin : preuve a posteriori qui part de l'observation.
Conclusion :
- Ibn Sīnā : l'être nécessaire un et simple, avec des attributs déduits de la nécessité.
- Aquin : le Dieu chrétien, en affirmant que les attributs sont connus par révélation.
Traitement de l'éternité du monde :
- Ibn Sīnā : le monde est éternel comme effet éternel d'une cause éternelle.
- Aquin : rejette théologiquement l'éternité du monde, mais accepte que la preuve fonctionne même en supposant l'éternité.
Influence et développement
Aquin a étudié Ibn Sīnā via les traductions latines de Tolède, notamment à travers al-Ghazālī (« Maqāṣid al-falāsifa » traduit) et Ibn Rushd. L'influence est manifeste dans :
- L'usage de la distinction entre contingent et nécessaire
- Le rejet de la régression infinie dans les causes
- Le lien entre simplicité et unité
Mais Aquin a modifié la preuve pour qu'elle s'accorde avec :
- La théologie chrétienne (création ex nihilo)
- La tradition aristotélicienne latine
- Le besoin d'une preuve « par le bas » qui convient à la raison naturelle
Critique contemporaine des deux formulations
Kant dans la « Critique de la raison pure » a attaqué la preuve ontologique et ses extensions. Sa critique touche plus la formulation d'Ibn Sīnā que celle d'Aquin, car Ibn Sīnā est plus proche de la preuve a priori. Mais les défenseurs contemporains (comme Mullā Ṣadrā et ses disciples) ont développé des réponses.
La critique analytique contemporaine (Hume, Russell, Mackie) vise :
- Le concept de nécessité métaphysique
- La possibilité de régression infinie
- Le passage de la nécessité logique à l'existence effective
Positions contemporaines
Des philosophes musulmans contemporains (Muḥammad Bāqir al-Ṣadr, Murtaḍā Muṭahharī) défendent la formulation d'Ibn Sīnā avec des développements.
Les philosophes du néo-thomisme (Gilson, Maritain) préfèrent la formulation d'Aquin mais reconnaissent la profondeur de la perspicacité avicennienne.
Les philosophes analytiques de la religion (Plantinga, Craig) développent de nouvelles formulations qui bénéficient des deux traditions.
Où en sommes-nous aujourd'hui
La relation entre la formulation d'Ibn Sīnā et celle d'Aquin reste un sujet de recherche active. Les études comparatives révèlent :
- La profondeur de l'influence islamique sur la philosophie scolastique
- La possibilité du dialogue philosophique à travers les cultures
- La continuité des grandes questions métaphysiques
Dans le cadre du rajḥān ʿaqlī (raisonnement prépondérant), les deux preuves offrent une contribution : Ibn Sīnā par l'analyse conceptuelle profonde, Aquin par le lien avec l'observation. Ensemble, elles forment partie de l'accumulation des preuves rationnelles de la divinité.
Pour une lecture avancée
─ Niveau avancé : la critique de Mullā Ṣadrā envers Ibn Sīnā et la primauté de l'existence
─ Niveau avancé : le débat contemporain sur la nécessité métaphysique
─ Ibn Sīnā, « al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt » avec le commentaire de Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī
─ Thomas Aquinas, Summa Theologiae I.2.3
─ Herbert Davidson, Proofs for Eternity, Creation and the Existence of God in Medieval Islamic and Jewish Philosophy (Oxford, 1987)
─ Jon McGinnis, Avicenna (Oxford, 2010)
─ Page « Classical Arguments: Contingency » sur le site