L'argument ontologique
Comment Descartes a-t-il formulé l'argument ontologique dans les « Méditations », et quelle est la différence entre sa formulation et celle d'Anselme ?
Dans son ouvrage « Méditations sur la philosophie première » (1641), René Descartes a proposé une nouvelle formulation de l'argument ontologique qui diffère fondamentalement de celle d'Anselme de Cantorbéry qui l'avait précédée de six siècles. Comprendre la différence entre les deux formulations est nécessaire pour évaluer la force et les points faibles de chacune.
Réponses inadéquates à éviter
De la part de certains croyants :
« Descartes n'a fait que répéter l'argument d'Anselme dans un langage différent. » Erreur historique et philosophique. Descartes ne connaissait pas l'argument d'Anselme lorsqu'il a formulé le sien (il l'a découvert plus tard par sa correspondance avec Mersenne). Plus important : la structure logique des deux arguments est radicalement différente, et la critique qui atteint l'un peut ne pas atteindre l'autre.
« Tous les arguments ontologiques prouvent l'existence de Dieu de manière catégorique. » Dépassement. Même les partisans contemporains de l'argument ontologique (Plantinga, Hartshorne) reconnaissent qu'il dépend de prémisses métaphysiques débattables. Prétendre qu'il s'agit d'une « preuve catégorique » affaiblit la position de foi au lieu de la renforcer.
Et de la part de certains critiques :
« Kant a détruit définitivement l'argument ontologique. » Exagération courante. La critique de Kant atteint certaines formulations (notamment la cartésienne), mais les formulations contemporaines (Modal Ontological Argument) dépassent sa critique. Prétendre à une « destruction définitive » ignore l'évolution du débat philosophique.
« L'argument ontologique n'est qu'une astuce linguistique. » Réduction abusive. L'argument soulève des questions métaphysiques profondes sur la nature de l'existence, de la nécessité et de la possibilité. Même les philosophes qui le rejettent (Russell, Quine) reconnaissent qu'il révèle des problématiques philosophiques sérieuses.
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles échouent à distinguer entre les différentes formulations et à comprendre la structure logique précise de chaque formulation. L'évaluation sérieuse requiert d'analyser chaque formulation dans son contexte philosophique.
Formulation d'Anselme (Proslogion, 1078)
Anselme part d'une définition : Dieu est « l'être tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand » (id quo maius cogitari non potest). L'argument procède comme suit :
1. Même l'insensé (insipiens) qui nie l'existence de Dieu comprend cette définition
2. Ce qui est compris existe au moins dans l'esprit
3. Mais l'existence dans la réalité est plus grande que l'existence dans l'esprit seulement
4. Si « l'être tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand » existait seulement dans l'esprit, on pourrait concevoir un être plus grand que lui (existant aussi dans la réalité)
5. C'est une contradiction
6. Donc « l'être tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand » existe dans la réalité
La structure ici : reductio ad absurdum — supposer le contraire de ce qu'on veut prouver mène à une contradiction.
Critique contemporaine de Gaunilo : on peut appliquer la même logique à « l'île parfaite » — ce qui est absurde. Anselme a répondu que l'argument ne s'applique qu'à l'être nécessaire, pas aux êtres possibles comme les îles.
Formulation de Descartes (Cinquième Méditation)
Descartes adopte une approche complètement différente. Il ne part pas du « plus grand être concevable », mais de l'analyse de l'idée de Dieu comme « être parfait à l'infini » :
1. J'ai une idée claire et distincte de Dieu comme être parfait à l'infini
2. La perfection infinie inclut toutes les perfections
3. L'existence est une perfection (c'est un défaut qu'une chose n'existe pas)
4. Donc l'existence est incluse dans l'essence de Dieu
5. Séparer l'existence de Dieu revient à séparer la somme des angles du triangle = 180° du triangle
6. Donc Dieu existe nécessairement
La structure ici : analyse conceptuelle — l'existence fait partie de l'essence de Dieu, comme les propriétés du triangle font partie de son essence.
Différences fondamentales entre les deux formulations
Première différence : point de départ
- Anselme : concept relatif (« plus grand que »)
- Descartes : concept absolu (« perfection infinie »)
C'est une différence importante. L'argument d'Anselme dépend de la comparaison (existence dans la réalité > existence dans l'esprit). L'argument de Descartes dépend de l'analyse conceptuelle directe.
Deuxième différence : nature du raisonnement
- Anselme : preuve par l'absurde (reductio)
- Descartes : déduction directe à partir de l'analyse
Anselme montre que nier l'existence de Dieu mène à une contradiction. Descartes montre que l'existence de Dieu est incluse dans son concept directement.
Troisième différence : rôle de la pensée humaine
- Anselme : même celui qui nie Dieu doit tomber dans une contradiction
- Descartes : celui qui a une idée claire de Dieu voit sa nécessité
Anselme cherche à contraindre le négateur. Descartes s'appuie sur les « idées claires et distinctes » dans sa méthode philosophique.
Quatrième différence : relation au système philosophique
- Anselme : argument relativement indépendant
- Descartes : partie d'un système intégré incluant le cogito et le dualisme
Chez Descartes, l'argument ontologique est lié à sa théorie des idées innées et à son besoin de garantir la vérité des perceptions claires.
Points de force et de faiblesse différents
Force d'Anselme : simplicité et élégance logique. N'a pas besoin d'un système philosophique complexe.
Faiblesse d'Anselme : le passage de la « conception » à l'« existence » semble suspect. La critique de Kant sur l'existence comme « n'étant pas un prédicat réel » l'atteint directement.
Force de Descartes : le lien étroit entre essence et existence dans le cas de l'être infini semble plus fort que la simple comparaison.
Faiblesse de Descartes : la dépendance aux « idées claires et distinctes » et à la théorie des idées innées. Qui n'accepte pas le cadre cartésien n'acceptera pas l'argument.
Critique kantienne et son impact différent
La critique célèbre de Kant — « l'existence n'est pas un prédicat réel » — atteint les deux formulations différemment :
Contre Descartes : la critique est directe. Descartes traite explicitement l'existence comme une perfection/prédicat. Kant dit : l'existence n'est pas une qualité ajoutée à l'essence, mais la « position » de la chose dans la réalité. 100 thalers conçus = 100 thalers existants du point de vue du contenu conceptuel.
Contre Anselme : la critique est moins directe. Anselme ne dit pas explicitement que l'existence est un prédicat, mais que « l'existence dans la réalité » rend la chose « plus grande ». Les partisans contemporains d'Anselme (Malcolm, Hartshorne) ont développé des lectures qui évitent la critique de Kant.
Développements contemporains
Les formulations contemporaines (Modal Ontological Argument chez Plantinga) sont plus proches de l'esprit d'Anselme que de Descartes :
1. Il est possible qu'existe un être maximalement grand nécessaire
2. S'il est possible qu'existe un être nécessaire, il existe dans un monde possible
3. L'être nécessaire, s'il existe dans un monde possible, existe dans tous les mondes
4. Donc l'être maximalement grand nécessaire existe dans notre monde
Cette formulation évite le problème de « l'existence comme prédicat » mais elle dépend de l'acceptation de la première prémisse, qui est controversée.
Où en sommes-nous aujourd'hui dans ce débat
Il n'y a pas de consensus philosophique. L'argument ontologique reste l'un des arguments les plus controversés :
- Les philosophes de la religion croyants sont divisés : certains (Plantinga, van Inwagen) le défendent, d'autres (Swinburne, Craig) le rejettent
- Les philosophes athées le rejettent généralement, mais à des degrés divers : certains (Oppy, Sobel) respectent sa complexité philosophique
- Position intermédiaire (agnosticisme méthodologique) : l'argument révèle des questions métaphysiques profondes plus qu'il ne les tranche
Leçon méthodologique
La différence entre les formulations d'Anselme et de Descartes montre que « l'argument ontologique » n'est pas un seul argument mais une famille d'arguments. L'évaluation précise requiert d'analyser chaque formulation avec ses propres outils. Ceci s'applique à tous les arguments philosophiques classiques — le diable (et l'ange) est dans les détails.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : logique modale et argument ontologique contemporain chez Plantinga
- Niveau avancé : critique d'Oppy de l'argument ontologique modal et réponses de van Inwagen
- Descartes, Méditations sur la philosophie première (Cinquième Méditation)
- Brian Davies & Brian Leftow (eds.), The Cambridge Companion to Anselm (2004)
- Graham Oppy, Ontological Arguments (Stanford Encyclopedia of Philosophy)
- Page « Ontological Arguments Through History » sur le site