Le concept d'être nécessaire
Quelle est la distinction d'Ibn Sīnā entre le nécessaire par soi, le nécessaire par autre chose et le possible, et cette classification conserve-t-elle encore son importance dans la philosophie contemporaine ?
La distinction entre l'existence nécessaire et possible chez Ibn Sīnā constitue l'une des réalisations les plus brillantes et profondes de l'histoire de la métaphysique. Cette classification tripartite — nécessaire de l'existence par soi (wājib al-wujūd bi-dhātihi), nécessaire de l'existence par autre chose (wājib al-wujūd bi-ghayrihi), possible de l'existence (mumkin al-wujūd) — continue d'être discutée dans la philosophie analytique contemporaine sous différentes appellations, et forme la base d'arguments cosmologiques sophistiqués. Comprendre les subtilités de cette distinction et ses applications contemporaines est nécessaire pour toute discussion sérieuse de la nécessité et de la possibilité en philosophie de la religion.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs de la tradition :
« La classification d'Ibn Sīnā est complète et définitive et n'a besoin d'aucun développement. » Position figée. Ibn Sīnā lui-même était novateur en son temps, et son esprit philosophique exige de continuer le développement. La logique modale (Modal Logic) contemporaine offre des outils plus précis pour formuler ses intuitions, et ceci constitue un honneur rendu à son génie, non une diminution de celui-ci.
« La philosophie analytique contemporaine a totalement ignoré Ibn Sīnā. » Inexact. Des philosophes comme Robert Wisnovsky, Peter Adamson et Jon McGinnis travaillent à intégrer les insights d'Ibn Sīnā dans les discussions contemporaines. La revue « Oxford Studies in Medieval Philosophy » publie régulièrement des recherches sur la contribution avicennienne à la métaphysique contemporaine.
Du côté de certains contemporains :
« Les distinctions d'Ibn Sīnā ne sont que des jeux verbaux médiévaux. » Accusation superficielle révélant une ignorance de l'histoire de la philosophie. Alexander Prior et Saul Kripke — parmi les plus importants philosophes de la logique du XXe siècle — ont développé des idées très similaires aux distinctions d'Ibn Sīnā sans connaître directement son œuvre. Ceci confirme la profondeur de la perspicacité avicennienne.
« La logique modale moderne a dépassé toutes les classifications anciennes. » Exagération. La logique modale offre un langage formel plus précis, mais les intuitions philosophiques fondamentales d'Ibn Sīnā gardent leur pertinence. Son concept de « nécessité intrinsèque » correspond à des concepts contemporains comme « la nécessité métaphysique » et « l'indépendance existentielle ».
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Elles échouent à voir à la fois la continuité et la discontinuité entre Ibn Sīnā et la philosophie contemporaine. L'évaluation sérieuse requiert de comprendre la classification avicennienne dans son contexte, puis de suivre comment des idées similaires se sont développées dans la philosophie contemporaine.
Structure de la classification avicennienne
Dans « al-Shifāʾ », « al-Najāt » et « al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt », Ibn Sīnā divise les existants en :
Nécessaire de l'existence par soi : Ce dont on ne peut concevoir l'inexistence, et dont l'existence vient de soi, non d'autre chose. Ceci n'est qu'unique chez Ibn Sīnā — Dieu. Ses caractéristiques :
- Totalement simple (sans composition)
- Son existence est son essence même
- N'a pas besoin de cause
- Absolument nécessaire dans tous les mondes possibles
Possible de l'existence par soi : Ce dont on peut concevoir l'existence et l'inexistence en ne considérant que son essence. Tout ce qui n'est pas Dieu. Ses caractéristiques :
- A besoin d'une cause externe pour exister
- Son essence diffère de son existence
- Peut exister ou ne pas exister
Nécessaire de l'existence par autre chose : Ceci n'est pas une troisième catégorie séparée, mais l'état du possible quand sa cause existe. Le possible dont la cause existe devient nécessaire par autre chose — c'est-à-dire nécessaire à condition que sa cause existe.
Cette dernière distinction est extrêmement précise : le soleil est « possible par soi » (on peut concevoir son inexistence), mais il est « nécessaire par autre chose » tant que sa cause existe. Ceci résout un problème ancien : comment les possibles peuvent-ils exister nécessairement dans un monde gouverné par le nécessaire de l'existence ?
Formulation dans le langage de la logique modale contemporaine
La philosophie analytique contemporaine utilise des symboles tels que :
- □ (nécessaire)
- ◇ (possible)
- → (implique)
Avec ce langage, on peut formuler les distinctions d'Ibn Sīnā :
Nécessaire de l'existence par soi : □(existence de x) ∧ ¬∃y(y ≠ x ∧ y cause l'existence de x)
[L'existence de x est nécessaire, et il n'existe aucun y différent de x qui cause son existence]
Possible de l'existence : ◇(existence de x) ∧ ◇(¬existence de x)
[L'existence de x est possible et son inexistence est possible]
Nécessaire par autre chose : ∃y(y cause x) → □(existence de x)
[Si la cause de x existe, alors l'existence de x est nécessaire]
Cette formulation révèle la précision d'Ibn Sīnā : « le nécessaire par autre chose » est une nécessité conditionnelle, non absolue.
Applications contemporaines
Dans l'argument cosmologique : Le philosophe américain Joshua Rasmussen dans « Necessary Existence » (2015) développe un argument qui ressemble beaucoup à celui d'Ibn Sīnā :
1. Il existe au moins un possible
2. Tout possible a besoin d'une explication pour son existence
3. Il ne peut pas y avoir que des existants possibles (sinon cercle ou régression)
4. Donc il existe au moins un nécessaire
Ceci est une formulation contemporaine de la démonstration d'Ibn Sīnā, utilisant le concept d'« explication » au lieu de « cause ».
Dans le débat sur la nécessité et les mondes possibles : David Lewis et Robert Adams ont discuté le concept de « nécessité » de manières qui rappellent Ibn Sīnā. Lewis distingue entre :
- La nécessité logique (ce qu'on ne peut nier sans contradiction)
- La nécessité métaphysique (ce qui ne peut être autrement dans aucun monde possible)
- La nécessité naturelle (ce qu'imposent les lois de la nature)
La distinction d'Ibn Sīnā entre « nécessaire par soi » et « nécessaire par autre chose » anticipe ces distinctions.
En philosophie des sciences : Le concept de « nécessaire par autre chose » apparaît dans les discussions sur la causalité et les lois naturelles. Les lois naturelles sont « nécessaires » en un sens, mais elles ne sont pas absolument nécessaires — elles sont « nécessaires par autre chose » (par la structure fondamentale de l'univers).
Objections contemporaines à la classification avicennienne
Objection de la composition : Le nécessaire de l'existence est-il vraiment simple ? La philosophie contemporaine débat de la possibilité qu'un existant soit à la fois complexe et nécessaire. Alvin Plantinga défend la possibilité de « complexité nécessaire » en Dieu.
Objection des univers multiples : S'il y a des univers multiples, chaque univers est-il « possible par soi, nécessaire par autre chose » ? Ceci complique l'image avicennienne simple.
Objection de la nécessité a posteriori : Saul Kripke a prouvé l'existence de vérités « nécessaires a posteriori » (comme « l'eau est H₂O ») — nécessaires mais ne pouvant être connues que par l'expérience. Ceci défie la division avicennienne simple.
Défenses contemporaines
Certains philosophes contemporains défendent l'esprit de la classification avicennienne avec des modifications :
Timothy O'Connor développe un concept de « Nécessité Fondamentale » (Fundamental Necessity) qui ressemble au « nécessaire de l'existence par soi » d'Ibn Sīnā, tout en acceptant la possibilité d'une certaine complexité interne.
Robert Koons dans « The Cosmological Argument » utilise une distinction entre « indépendant existentiellement » et « dépendant existentiellement » qui parallèle la distinction d'Ibn Sīnā.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La classification d'Ibn Sīnā reste influente, mais sous des formes transformées :
- « Nécessaire de l'existence par soi » correspond à des concepts comme « l'existant nécessaire » ou « l'indépendant existentiellement »
- « Possible de l'existence » correspond à « l'accidentel » ou « le dépendant »
- « Nécessaire par autre chose » correspond à « la nécessité conditionnelle » ou « la nécessité relative »
Le défi contemporain : comment concilier ces distinctions classiques avec les découvertes de la physique moderne (mécanique quantique, relativité) qui compliquent les concepts de causalité et de nécessité ?
La position selon la méthode du « raisonnement pondéré » (rajḥān ʿaqlī) : les distinctions d'Ibn Sīnā demeurent des outils conceptuels puissants pour comprendre la structure métaphysique de la réalité. Les développements contemporains les affinent et les modifient, mais ne les invalident pas. Elles font partie d'une accumulation cognitive qui fait pencher la balance vers l'existence d'un fondement nécessaire à l'être.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : La comparaison entre la nécessité d'Ibn Sīnā et la nécessité de Kripke
- Niveau avancé : L'application de la classification avicennienne au problème du fondement (Grounding)
- Jon McGinnis, Avicenna (Oxford UP, 2010)
- Robert Wisnovsky, Avicenna's Metaphysics in Context (Cornell UP, 2003)
- Joshua Rasmussen, Necessary Existence (Oxford UP, 2015)
- Timothy O'Connor, Theism and Ultimate Explanation (Blackwell, 2008)
- Page « Philosopher: Ibn Sina (Avicenna) » sur le site