Le Big Bang et le commencement de l'univers

Le pape Pie XII avait-il raison quand il a vu dans le Big Bang une confirmation de la création divine ?

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Le pape Pie XII (1939-1958) fut le premier pape de l'histoire à aborder officiellement la théorie du Big Bang. Dans son célèbre discours à l'Académie pontificale des sciences en 1951, il considérait que cette nouvelle théorie scientifique s'accordait avec la doctrine chrétienne sur la création de l'univers. Mais avait-il raison d'établir ce lien ? La question est plus complexe qu'il n'y paraît et révèle d'importantes tensions entre science et théologie.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains croyants :

« Bien sûr qu'il avait raison ! La science a prouvé la création. » C'est précipité. Le Big Bang décrit « comment » l'univers a commencé, non « pourquoi » ou « par qui ». Passer directement d'un événement physique à une création divine nécessite de nombreuses étapes philosophiques. La science étudie les mécanismes, et la religion traite du sens et de la finalité — les mélanger directement nuit aux deux.

« Le pape est infaillible, donc ses paroles sont nécessairement correctes. » C'est mal comprendre l'infaillibilité papale. L'infaillibilité dans la doctrine catholique est très limitée et ne couvre pas les déclarations scientifiques ou les interprétations physiques. Le pape lui-même n'a pas prétendu que c'était une déclaration doctrinale contraignante.

Du côté de certains laïcs :

« Le pape exploite la science à des fins religieuses. » Accusation hâtive. Le pape tentait d'établir un dialogue avec la science moderne, ce qui est légitime. La question n'est pas dans son intention mais dans la validité du lien logique qu'il a établi.

« La science et la religion ne doivent jamais se mélanger. » C'est la position célèbre de Stephen Jay Gould (NOMA). Mais cette séparation totale est douteuse. Si l'univers a un commencement, cela soulève inévitablement des questions philosophiques : qu'est-ce qui l'a causé ? A-t-il besoin d'une cause ? La séparation totale entre les domaines n'est pas réaliste.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Toutes ces réponses ignorent la véritable complexité du sujet. Ce que fit le pape Pie XII était une tentative précoce de dialogue entre science et théologie, à une époque où la théorie du Big Bang était nouvelle et controversée. Mais sa tentative révéla de profondes difficultés méthodologiques dans le lien direct entre théories scientifiques et doctrines religieuses.

Le contexte historique important

En 1951, la théorie du Big Bang luttait encore contre la théorie de « l'état stationnaire » (Steady State) défendue par Fred Hoyle et d'autres. Ce qui enthousiasma le pape, c'est que le Big Bang semblait confirmer que l'univers avait un commencement temporel — ce qui s'accordait apparemment avec « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre ». Mais c'est là que réside le problème.

Georges Lemaître, le prêtre catholique et cosmologiste qui fut l'un des pionniers de la théorie du Big Bang, n'était pas satisfait du discours papal ! Lemaître lui-même mit en garde contre le mélange entre science et théologie de cette manière. Pourquoi ? Parce que lier la doctrine à une théorie scientifique rend la doctrine otage de l'évolution de la science. Et si nous découvrions demain que le Big Bang n'était qu'une étape dans un cycle éternel ? La doctrine s'effondrerait-elle ?

Positions sérieuses dans l'évaluation de la position papale

Premièrement, la position de « l'accord sans preuve ». De nombreux philosophes estiment que le pape avait partiellement raison : le Big Bang s'accorde mieux avec l'idée de création qu'avec la théorie d'un univers éternel et statique. Mais l'accord est une chose et la preuve en est une autre. La théorie scientifique rend la création plus « raisonnable », mais ne la prouve pas.

Deuxièmement, la position de « prudence méthodologique ». D'autres (comme Ian Barbour) considèrent que le pape commit une erreur méthodologique par un lien trop direct. La science étudie le « comment » et la religion traite du « pourquoi ». Le Big Bang nous dit comment l'univers évolua à partir d'un état dense et chaud, non pourquoi il exista à l'origine ou quelle en est la signification.

Troisièmement, la position de « lecture philosophique ». Des philosophes comme William Lane Craig estiment que le pape était sur la bonne voie, mais qu'il aurait dû être plus précis. L'argument n'est pas « le Big Bang prouve Dieu » mais « le Big Bang prouve que l'univers a un commencement, et tout ce qui a un commencement a besoin d'une cause, et la cause première est ce que nous appelons Dieu ». C'est un argument philosophique (l'argument cosmologique du kalām) qui utilise la science comme prémisse, non comme preuve directe.

Quatrièmement, la position de « distinction entre niveaux ». Une position plus développée distingue entre différents niveaux de causalité. Le Big Bang décrit la cause « horizontale » (comment l'univers naquit d'un état antérieur), tandis que la création divine traite de la cause « verticale » (pourquoi quelque chose existe plutôt que rien). Les deux niveaux ne se contredisent pas mais ne doivent pas être confondus.

Évaluation critique de la position papale

Au regard de tout cela, on peut dire que le pape Pie XII avait :

- raison de voir l'importance du dialogue entre science et religion
- raison de remarquer que la théorie d'un univers ayant un commencement était plus proche de la vision religieuse que celle d'un univers éternel
- tort (ou du moins fut précipité) dans le lien trop direct entre théorie scientifique et doctrine religieuse
- pas assez de prudence face aux risques de lier la foi à des théories scientifiques susceptibles d'évoluer

Il est frappant que le Vatican ait appris de cette expérience. Les papes ultérieurs furent plus prudents dans leur approche des théories scientifiques, insistant sur la distinction entre les domaines de la science et de la foi tout en préservant la possibilité de dialogue entre eux.

Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat

Le débat contemporain a dépassé la simple question « le Big Bang prouve-t-il la création ? » pour aborder des questions plus sophistiquées : quelle est la nature du temps au « moment » du Big Bang ? La question de « l'avant » Big Bang a-t-elle un sens ? L'univers quantique a-t-il besoin d'une cause au sens classique ? Des modèles comme « l'univers à partir de rien » de Krauss ou « l'intemporalité » chez Hawking posent de nouveaux défis au lien simple entre Big Bang et création divine.

Pour une lecture avancée

Si vous souhaitez approfondir :
- Niveau intermédiaire : la différence entre création à partir de rien (creatio ex nihilo) et formation à partir de matière préexistante
- Niveau avancé : les modèles d'univers multiples et leur impact sur l'argument cosmologique
- Page « Arguments cosmologiques » sur le site
- Helen De Cruz, « Religion et sciences cosmiques » (2017)

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