Le Big Bang et le commencement de l'univers
Comment les scientifiques et philosophes naturalistes tels que Lawrence Krauss et Sean Carroll ont-ils répondu à l'utilisation théiste du théorème du Big Bang ?
L'utilisation théiste du théorème du Big Bang a fait face à des défis sérieux de la part de scientifiques et philosophes naturalistes éminents. Lawrence Krauss et Sean Carroll représentent les voix contemporaines les plus fortes dans ce débat.
Réponses inadéquates à éviter
De la part de certains croyants : « Krauss et Carroll esquivent la vérité évidente » est une simplification dommageable. Tous deux sont des physiciens théoriques réputés avec de sérieuses contributions académiques. « Leurs réponses ne sont que de l'athéisme idéologique » est une erreur. Leurs arguments s'appuient sur la physique contemporaine complexe.
De la part de certains naturalistes : « La science a prouvé que l'univers n'a pas besoin de créateur » est un saut injustifié. La science décrit les mécanismes, elle ne répond pas à la question métaphysique plus profonde.
Position de Lawrence Krauss dans "A Universe from Nothing" (2012)
L'argument central : redéfinir le « néant ». Krauss définit le « néant » comme un champ quantique dans son état d'énergie le plus bas. Ce « néant quantique » peut générer des particules via les fluctuations quantiques.
Mécanisme de genèse proposé :
- Le vide quantique est instable par nature
- Les fluctuations quantiques génèrent des particules virtuelles
- Dans des conditions spéciales, ces fluctuations peuvent générer un univers
Problème de l'énergie zéro. La somme de l'énergie dans l'univers = approximativement zéro (énergie positive de la matière + énergie négative de la gravité). Un univers avec une énergie zéro ne viole pas les lois de conservation.
La critique philosophique fondamentale : David Albert dans sa célèbre recension (New York Times, 2012) a clarifié que le « néant » de Krauss n'est pas un véritable néant. Les champs quantiques et les lois physiques sont « quelque chose » et non « rien ». La question métaphysique demeure : pourquoi les champs quantiques et les lois physiques existent-ils ?
Position de Sean Carroll
Dans "The Big Picture" (2016) et plusieurs articles académiques, Carroll présente une position plus développée :
L'argument du « naturalisme poétique ». L'univers n'a pas besoin d'explication extérieure. Les lois physiques et les conditions initiales sont des « faits bruts » (brute facts).
Critique de l'argument cosmologique du kalām. Carroll attaque la prémisse « tout ce qui a un commencement a une cause » :
- En physique quantique, des événements sans cause (désintégration radioactive)
- La causalité est un concept macroscopique, qui pourrait ne pas s'appliquer à l'univers dans son ensemble
- Le temps lui-même a commencé avec le Big Bang, donc la question du « avant » n'a pas de sens
Modèles cosmologiques alternatifs :
- Modèle Hartle-Hawking (« sans frontières ») : l'univers se referme sur lui-même dans le temps imaginaire
- Univers multiples : notre univers est l'un d'un nombre infini
- Univers cyclique : expansion et contraction éternelles
Traitement du réglage fin. Carroll présente trois réponses :
1. Principe anthropique : nous observons nécessairement un univers qui permet notre existence
2. Univers multiples : avec un nombre suffisant d'univers, l'un d'eux sera réglé
3. Peut-être que le réglage est une illusion : nous pourrions découvrir que les constantes sont interconnectées par nécessité
Autres réponses notables
Victor Stenger (The Fallacy of Fine-Tuning, 2011) : le réglage fin est exagéré. Des univers avec des constantes différentes pourraient produire une vie différente.
Lee Smolin (théorie de la sélection cosmique) : les univers « évoluent » via les trous noirs, et les univers producteurs de vie sont plus « reproductifs ».
Alexander Vilenkin : malgré sa démonstration du théorème BGV (avec Borde et Guth) qui indique un commencement de l'univers, il rejette la conclusion théiste. Il propose un « tunnel quantique depuis le néant ».
Points forts de ces réponses
- Elles s'appuient sur une physique mathématique avancée
- Elles traitent des complexités de la cosmologie contemporaine
- Elles proposent des alternatives logiques possibles à l'explication théiste
Points faibles philosophiques
Problème de la base métaphysique. Tous les modèles supposent l'existence de : lois physiques, mathématiques, logique, possibilité d'existence. Pourquoi l'un de ces éléments existe-t-il ?
Problème de l'explication ultime. Même si les univers multiples ou cycliques sont corrects, la question se déplace : pourquoi un mécanisme de génération d'univers existe-t-il ?
Problème de nécessité versus contingence. Les lois de la physique sont-elles logiquement nécessaires ou contingentes ? Si contingentes, elles ont besoin d'explication. Si nécessaires, c'est une affirmation métaphysique énorme.
Position contemporaine
Le débat continue avec force. Le camp théiste (Craig, Koons, Swinburne) développe les arguments. Le camp naturaliste (Krauss, Carroll, Vilenkin) présente des modèles alternatifs. Les philosophes des sciences (Maudlin, Albert) critiquent les deux camps.
Du point de vue de la probabilité rationnelle
Les réponses de Krauss et Carroll montrent que l'inférence du Big Bang vers le théisme n'est pas inévitable. Mais elles n'éliminent pas la probabilité rationnelle de l'explication théiste, surtout quand elle est jointe aux autres indices.
Où nous en sommes aujourd'hui
La cosmologie contemporaine ne tranche pas la question métaphysique. Les données scientifiques sont cohérentes avec le théisme et le naturalisme. La préférence dépend du cadre philosophique plus large.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : modèles de gravité quantique et leur impact sur la question
- Lawrence Krauss, A Universe from Nothing (Free Press, 2012)
- Sean Carroll, The Big Picture (Dutton, 2016)
- William Lane Craig & Sean Carroll, God and Cosmology (Debate transcript, 2014)
- Alexander Vilenkin, Many Worlds in One (Hill and Wang, 2006)
- Page « Family: Cosmological Arguments » sur le site