Évolution et design

Quel est l'argument de Simon Conway Morris sur la « convergence évolutive » (evolutionary convergence) comme preuve théiste possible, et réussit-il ?

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Au cœur du débat contemporain entre évolution et design, Simon Conway Morris — paléontologue à l'université de Cambridge et expert mondial de l'« explosion cambrienne » — se distingue par un argument unique qui ne s'oppose pas à l'évolution mais l'exploite théistiquement. Dans son ouvrage principal "Life's Solution: Inevitable Humans in a Lonely Universe" (2003) et ses travaux ultérieurs, Morris a développé l'argument de la convergence évolutive comme indicateur d'une orientation téléologique dans l'univers. Cet argument dépasse le débat traditionnel entre « évolution ou design » pour poser une question plus profonde : l'évolution elle-même est-elle dirigée ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du théisme :

« Morris a prouvé que l'évolution est dirigée divinement. » Simplification fallacieuse. Morris est un biologiste évolutionniste professionnel qui accepte entièrement les mécanismes darwiniens. Son argument n'est pas contre l'évolution mais concerne l'interprétation d'un pattern particulier en son sein (la convergence). Il ne prétend pas à une « preuve » mais propose des « indicateurs » qui méritent réflexion dans un contexte plus large.

« La convergence réfute le darwinisme. » Erreur fondamentale. La convergence évolutive est un phénomène reconnu en biologie évolutive depuis Darwin lui-même. Morris n'utilise pas la convergence pour réfuter l'évolution, mais pour poser une question sur sa signification plus profonde. Confondre « critique de l'interprétation réductionniste » et « rejet de la théorie scientifique » affaiblit l'argument.

Du côté de certains naturalistes :

« Morris n'est qu'un créationniste déguisé. » Accusation sans fondement. Morris est un paléontologue avec un dossier académique remarquable, ses contributions à la compréhension du Cambrien sont reconnues internationalement. Ses livres sont publiés chez Cambridge University Press et discutés dans des revues scientifiques sérieuses. Rejeter ses arguments par classification idéologique constitue un échappatoire face à leur contenu.

« La convergence a une explication darwinienne simple : des pressions sélectives similaires produisent des solutions similaires. » Ceci est partiellement correct mais ne traite pas la profondeur de l'argument de Morris. La question n'est pas « pourquoi les solutions convergent-elles ? » mais « pourquoi les solutions possibles sont-elles limitées de cette façon ? » et « pourquoi semblent-elles dirigées vers la complexité et la conscience ? » L'explication darwinienne mécanique ne répond pas à ces questions de second niveau.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent une incompréhension de la nature précise de l'argument de Morris. Il n'attaque pas l'évolution ni ne défend le design direct, mais propose une lecture des patterns évolutifs qui indique des « contraintes structurelles » (structural constraints) dans l'univers rendant l'émergence de la vie complexe et de la conscience quasi inévitable. C'est une position tierce entre créationnisme et darwinisme réductionniste.

Structure de l'argument de convergence chez Morris

La convergence évolutive est le phénomène par lequel des organismes non apparentés évolutivement développent des formes ou fonctions similaires. Les exemples sont innombrables :

- L'œil complexe a évolué indépendamment 40+ fois (vertébrés, mollusques, arthropodes).
- Le vol a évolué indépendamment chez les insectes, ptérosaures, oiseaux, chauves-souris.
- L'écholocation chez les chauves-souris et dauphins.
- L'intelligence sociale chez les primates, dauphins, corvidés, poulpes.
- La photosynthèse C4 a évolué 60+ fois indépendamment chez les plantes.

Morris compile des centaines d'exemples et pose : ce pattern indique que l'« espace morphologique » (morphological space) n'est pas ouvert sans limites, mais contraint par des canaux définis. L'évolution semble « découvrir » des solutions préexistantes dans la structure de la réalité, plutôt qu'« inventer » des solutions aléatoires.

Plus important : Morris retrace la convergence non seulement dans les formes simples, mais dans les fonctions complexes : perception, conscience, intelligence, comportement social. Son argument est que l'évolution tend quasi inévitablement vers la complexité et la conscience — ce qui requiert explication.

Exploitation théiste de l'argument

Morris lui-même est chrétien, mais prudent dans le lien entre science et foi. Dans "Life's Solution", il propose que la convergence « s'accorde » avec une vision cosmique téléologique sans la « prouver ». Mais d'autres ont développé son argument théistiquement :

Premièrement : si l'évolution est contrainte par des structures fondamentales poussant vers la complexité et la conscience, d'où viennent ces structures ? Explication théiste : l'univers est conçu de manière à rendre l'émergence de la vie consciente quasi certaine.

Deuxièmement : la convergence extensive indique que les lois naturelles sont « ajustées » non seulement pour permettre la vie, mais pour l'orienter vers certaines formes. Ceci approfondit l'argument du réglage fin du niveau des constantes physiques au niveau des lois biologiques.

Troisièmement : l'émergence répétée de la conscience indique qu'elle n'est pas un « accident fortuit » mais un « but » intégré dans la structure universelle. Ceci s'accorde avec la conception théiste d'un univers créé pour une fin.

Réponses naturalistes

Stephen Jay Gould — avant sa mort — était le principal critique de Morris. Dans "Wonderful Life" (1989), Gould proposait que l'évolution soit radicalement aléatoire : si on rejouait le film de la vie, il en résulterait un monde totalement différent. La convergence, selon lui, constitue une exception soulignant la règle générale d'aléatoire.

Richard Dawkins accepte la convergence mais l'explique mécaniquement : les problèmes environnementaux sont limités, les solutions optimales sont limitées, donc la convergence est attendue sans besoin d'explication téléologique. Les « pics adaptatifs » (adaptive peaks) dans le paysage évolutif attirent les différentes lignées.

Sean Carroll et d'autres proposent que la convergence au niveau de la forme n'implique pas convergence au niveau du mécanisme moléculaire. Les différents yeux utilisent des protéines et gènes différents. Ceci affaiblit la revendication de « déterminisme structurel ».

Points forts et faibles

La force de l'argument de Morris réside dans sa globalité et sa documentation précise. Il présente des centaines d'exemples documentés, les reliant à un pattern général convaincant. De plus, il ne s'oppose pas à la science mais l'exploite, le rendant plus fort que les arguments de design traditionnels.

Sa faiblesse est que l'explication naturaliste de la convergence, bien qu'incomplète, reste possible. De plus, la transition de « l'évolution est dirigée » à « donc Dieu existe » nécessite des étapes supplémentaires. La convergence seule ne détermine pas la nature du « directeur » s'il existe.

Positions actuelles du débat

Le débat a évolué dans plusieurs directions. Andreas Wagner dans "Arrival of the Fittest" (2014) explore mathématiquement les « bibliothèques » de solutions possibles et propose qu'elles soient plus riches qu'imaginé, expliquant la convergence sans téléologie. Manfred Eigen et Peter Schuster développent des modèles de « paysages adaptatifs » qui prédisent mathématiquement la convergence.

De l'autre côté, Denton dans "Evolution: Still a Theory in Crisis" (2016) étend l'argument de Morris pour inclure les « archétypes » (archetypes) biologiques. Alister McGrath intègre la convergence dans une théologie naturelle contemporaine voyant l'évolution comme « méthode de création ».

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La convergence évolutive est un fait scientifique établi, mais son interprétation reste ouverte. L'argument de Morris est fort comme partie d'un pattern plus large d'indicateurs de téléologie cosmique, mais il n'est pas décisif seul. Les développements en biologie mathématique et génomique comparative approfondissent notre compréhension de la convergence mais ne tranchent pas la question philosophique.

La position raisonnable, dans le cadre du rajḥān ʿaqlī, est que la convergence extensive — spécialement dans les fonctions complexes comme la conscience — constitue une donnée importante s'ajoutant aux données du réglage fin et de l'ordre cosmique. Elle ne prouve pas le théisme mais le rend plus probable qu'un monde purement aléatoire.

Pour la lecture avancée

─ Niveau avancé : La convergence au niveau moléculaire et ses implications
─ Niveau avancé : Modèles de paysages adaptatifs et contraintes structurelles
─ Simon Conway Morris, Life's Solution (Cambridge UP, 2003)
─ Stephen Jay Gould, Wonderful Life (Norton, 1989)
─ Andreas Wagner, Arrival of the Fittest (Current, 2014)
─ Page « Phenomenon: Evolutionary Convergence » sur le site

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