Le temps et l'éternité

Comment Ibn Sīnā et Mullā Ṣadrā ont-ils traité la question de la relation entre le temps et l'éternité divine, et leur formulation est-elle cohérente avec la relativité temporelle d'Einstein ?

AvancéM2-T8-Q58 min de lecture

Cette question se situe au cœur de la métaphysique islamique et croise la physique contemporaine de manière fascinante. Le traitement par Ibn Sīnā et Mullā Ṣadrā de la question du temps et de l'éternité représente deux sommets de la philosophie islamique, et leur relation avec la relativité d'Einstein ouvre de nouveaux horizons au dialogue entre tradition et modernité.

Réponses insuffisantes qu'il convient d'éviter

Du côté de certains défenseurs de la tradition :

« Ibn Sīnā et Mullā Ṣadrā ont devancé Einstein dans la compréhension de la relativité du temps. » Affirmation exagérée. La relativité einsteinienne est une théorie physique mathématique précise, tandis que les conceptions d'Ibn Sīnā et Ṣadrā sont métaphysiques. Les similitudes existent mais l'affirmation d'antériorité scientifique constitue un dépassement injustifié.

« La philosophie islamique n'a pas besoin de la physique contemporaine. » Position isolationniste qui manque une opportunité d'enrichissement mutuel. Le dialogue entre métaphysique et physique peut approfondir notre compréhension des deux questions.

« Le temps chez les philosophes musulmans est un concept spirituel qui ne peut être comparé à la physique. » Réduction défaillante. Ibn Sīnā et Ṣadrā ont présenté des analyses précises de la nature du temps physique aux côtés de ses dimensions métaphysiques.

Et du côté de certains critiques :

« La philosophie ancienne est dépassée avec la relativité. » Rejet précipité. La relativité répond à des questions physiques spécifiques, tandis que les questions métaphysiques sur la nature du temps et de l'éternité demeurent ouvertes.

« Il n'y a aucune relation entre les conceptions métaphysiques et les théories physiques. » Séparation artificielle. L'histoire des sciences montre une interaction continue entre présupposés métaphysiques et théories scientifiques.

« Comparer la philosophie islamique à la physique contemporaine est un anachronisme. » Critique partiellement fondée, mais qui manque la possibilité du dialogue constructif entre différentes traditions intellectuelles.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent l'évitement de l'analyse précise des concepts et des possibilités de dialogue véritable entre métaphysique islamique et physique contemporaine.

La conception d'Ibn Sīnā : temps, dahr et sarmad

Ibn Sīnā dans al-Shifā' et al-Najāt distingue entre trois niveaux :

Le zamān (temps physique) : mesure du mouvement dans les variables. Lié au mouvement céleste (dans son système) et au changement matériel. Il a un passé, un présent et un futur. Susceptible de division et de décompte.

Le dahr : rapport du stable au variable. Comme le rapport des âmes célestes (dans son système) aux corps en mouvement. Ce n'est pas un temps au sens ordinaire, mais un « horizon » qui entoure le temps sans y être.

Le sarmad (éternité divine) : rapport du Nécessaire à tout ce qui est autre que lui. Ce n'est pas un « temps infini » mais une transcendance complète de la temporalité. Dieu « n'est pas dans le temps » selon Ibn Sīnā, mais le temps est dans sa puissance.

Point crucial : Dieu selon Ibn Sīnā connaît les temporalités « de manière non temporelle » (bi-nahwin ghayri zamāniyyin). Il connaît tous les événements temporels dans « un instant sarmadique unique » sans que sa science soit changeante ou renouvelée.

Le développement de Mullā Ṣadrā : mouvement substantiel et temps

Ṣadrā dans al-Asfār présente une révolution conceptuelle :

Le mouvement substantiel : ce n'est pas seulement le mouvement dans les accidents, mais dans la substance des choses. L'existence matérielle est « fluide » en elle-même. Cela fait du temps non pas simplement une « mesure du mouvement » mais une dimension existentielle authentique.

Modulation de l'être et du temps : l'être est modulé (ayant des degrés), et le temps suit le degré de l'être. Le temps du monde matériel diffère du temps du monde idéal qui diffère de l'éternité divine.

Les instants fluides : le temps selon Ṣadrā n'est pas un contenant où se produisent les choses, mais c'est le « flux de l'être » lui-même. Chaque instant est un renouvellement existentiel. Ceci est proche de l'idée de « devenir » (becoming) dans la philosophie contemporaine.

L'expérience intérieure du temps : Ṣadrā établit un lien entre les degrés existentiels et l'expérience temporelle. L'âme dans certains états (comme le dévoilement mystique) peut transcender le temps ordinaire et percevoir « d'un coup » ce qui nécessite un long temps dans la perception ordinaire.

La relativité d'Einstein : espace-temps et relativité

La relativité restreinte (1905) et générale (1915) ont changé notre compréhension du temps :

L'espace-temps (Spacetime) : le temps n'est pas absolu et séparé de l'espace, mais une quatrième dimension dans le tissu de l'espace-temps. Les événements se produisent en des points spatio-temporels.

Relativité de la simultanéité : il n'existe pas d'« instant cosmique » absolu. Deux événements simultanés dans un référentiel peuvent ne pas l'être dans un autre.

Dilatation temporelle : le temps passe à des rythmes différents selon la vitesse et la gravité. Une horloge en mouvement marche plus lentement qu'une horloge au repos (relativement).

L'univers-bloc (Block Universe) : interprétation courante de la relativité qui voit l'espace-temps comme un bloc quadridimensionnel, où passé, présent et futur « existent » ensemble. Le temps comme dimension ne diffère pas essentiellement des dimensions spatiales.

Points d'intersection et de différence

Intersections fascinantes :

1. Négation du temps absolu : Ibn Sīnā, Ṣadrā et la relativité s'accordent sur le fait que le temps n'est pas un contenant absolu newtonien. Le temps est lié à l'être/matière/énergie.

2. Multiplicité des niveaux de temporalité : Ṣadrā parle de temps différents pour différents degrés d'être. La relativité parle de temps relatifs différents selon le référentiel.

3. Vision globale du temps : l'idée d'Ibn Sīnā sur la science divine « non temporelle » des événements temporels ressemble à l'idée de « l'univers-bloc » où tous les événements existent dans l'espace-temps.

4. Le temps comme dimension existentielle : Ṣadrā voit le temps comme dimension de l'être fluide, et la relativité le voit comme dimension dans le tissu de l'espace-temps.

Différences fondamentales :

1. Nature mathématique versus métaphysique : la relativité est une théorie mathématique testable expérimentalement. Les conceptions d'Ibn Sīnā et Ṣadrā sont métaphysiques et transcendent la vérification expérimentale.

2. Causalité et finalité : les philosophes musulmans intègrent la finalité dans leur compréhension du temps. La relativité n'inclut pas de finalité, mais une description mathématique des relations spatio-temporelles.

3. Conscience et temps : Ṣadrā accorde une grande importance à la conscience dans la formation de l'expérience temporelle. La relativité (dans sa formulation purement physique) ne traite pas la conscience.

4. Transcendance divine : Ibn Sīnā et Ṣadrā affirment la transcendance absolue de Dieu par rapport au temps. La relativité ne traite pas cette question métaphysique.

Cohérence possible

La conciliation est-elle possible ? Oui, à certaines conditions :

Au niveau du temps physique : on peut lire Ibn Sīnā et Ṣadrā de manière à ce que le « zamān » chez eux soit cohérent avec l'espace-temps relatif. Tous deux rejettent le temps absolu newtonien.

Au niveau de la hiérarchie existentielle : on peut comprendre le « dahr » et le « sarmad » comme des niveaux métaphysiques transcendant l'espace-temps physique sans le contredire.

Au niveau de la science divine : l'idée de la science divine « atemporelle » des événements temporels peut être comprise par analogie avec la vision de « l'univers-bloc », tout en préservant la distinction entre perspective divine et structure physique.

Défis philosophiques

1. Problème du devenir : si l'univers-bloc est correct, comment comprendre le changement réel ? Ṣadrā insiste sur la réalité du mouvement substantiel, tandis que l'univers-bloc fait du changement une illusion.

2. Liberté et déterminisme : si le futur « existe » dans l'espace-temps, où est la liberté ? Les philosophes musulmans affirment la liberté humaine malgré la prescience divine.

3. Expérience temporelle : pourquoi expérimentons-nous le « passage » du temps si l'espace-temps est un bloc fixe ? Ṣadrā offre une explication via les degrés de l'âme, mais cela nécessite un développement.

Développements contemporains

Des philosophes contemporains développent ce dialogue :

- Seyyed Hossein Nasr : voit un accord profond entre la sagesse islamique et la nouvelle physique au niveau des principes métaphysiques.
- Muhammad Bāqir al-Ṣadr : dans Falsafatunā analyse la relation entre temps physique et perception temporelle.
- ʿAbd al-Raḥmān Badawī : dans « Le temps existentiel » lie tradition islamique et philosophie existentielle contemporaine.
- William Lane Craig : (bien que chrétien) utilise des arguments de la tradition islamique dans sa discussion sur le temps et l'éternité.

Du point de vue de la prédilection rationnelle (rajḥān ʿaqlī)

L'intégration entre les trois visions est possible

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Le dialogue entre métaphysique islamique et philosophie contemporaine du temps connaît une maturation remarquable dans la période 2020-2026. Sur le plan physique, les recherches en gravité quantique (quantum gravity) augmentent — comme chez Carlo Rovelli dans son modèle « atemporel » — ce qui remet en question le caractère fondamental du temps lui-même, et cela ouvre un nouvel espace aux approches de Ṣadrā sur la dépendance du temps à l'être. Les philosophes contemporains de la religion comme Dean Zimmerman et Alan Padgett réexaminent les modèles d'éternité divine (timeless eternity versus temporal eternity) avec des outils analytiques précis, et la tradition islamique entre dans ce débat de manière plus sérieuse via les travaux de chercheurs comme Mohammed Rustom et Sajjad Rizvi qui présentent Ṣadrā à un public anglophone. En parallèle, s'intensifie la critique naturaliste qui considère que tout discours sur la « transcendance de l'espace-temps » est vide de contenu empirique — critique forte qu'il convient de prendre au sérieux. Le débat n'est pas tranché, mais il est passé des comparaisons superficielles à une analyse structurelle véritable des concepts communs et divergents entre les deux traditions.

#avicenna-sadra-time-eternity