La mort et l'immortalité
Comment certains philosophes (Swinburne, Hasker) tirent-ils parti du dualisme entre âme et corps pour établir la possibilité de l'immortalité, et quelles sont les réponses naturalistes ?
La question de la possibilité de l'immortalité représente l'une des questions philosophiques les plus anciennes et les plus pressantes. Des philosophes contemporains comme Richard Swinburne et William Hasker utilisent le dualisme substantiel (substance dualism) entre l'âme et le corps comme fondement philosophique pour établir la possibilité de l'immortalité. Cette position fait l'objet de critiques sévères de la part des philosophes naturalistes qui rejettent le dualisme à sa base.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains croyants :
« L'immortalité est une vérité religieuse qui n'a pas besoin de justification philosophique. » Ceci constitue une fuite devant la question. Même si l'on croit religieusement en l'immortalité, la question philosophique de sa possibilité logique et métaphysique demeure légitime. Les philosophes musulmans et chrétiens à travers l'histoire (d'Ibn Sīnā à saint Thomas d'Aquin) ont fourni des arguments philosophiques pour l'immortalité, ils ne se sont pas contentés de la foi.
« Le dualisme est évident intuitivement, car la conscience est différente de la matière. » Simplification erronée. L'intuition commune selon laquelle l'esprit est « différent » du corps ne suffit pas à prouver le dualisme substantiel. La différence entre les propriétés phénoménales (phenomenal properties) et les substances séparées (separate substances) est une différence philosophique subtile qui nécessite des arguments sophistiqués.
Du côté de certains naturalistes :
« La science moderne a prouvé que l'esprit n'est qu'une activité cérébrale, donc le dualisme est une superstition. » Affirmation précipitée. La relation entre l'activité neuronale et la conscience (hard problem of consciousness) demeure une énigme philosophique et scientifique. Même si tout événement mental est corrélé à un événement neuronal, cela ne tranche pas la question métaphysique sur la nature de la relation (identité ? supervision ? interaction ?).
« L'immortalité n'est que des souhaits humains pour faire face à la peur de la mort. » Analyse psychologique réductionniste. Même si la croyance en l'immortalité a des motivations psychologiques, cela ne tranche pas sa vérité ou sa fausseté. Les motivations psychologiques pour croire en quelque chose sont séparées de sa vérité objective. Il s'agit là d'un sophisme génétique (genetic fallacy).
Pourquoi ces réponses sont-elles inadéquates
Elles échouent à traiter la complexité philosophique de la question. Le problème n'est pas « voulons-nous l'immortalité ? » ou « la religion l'enseigne-t-elle ? », mais « l'immortalité est-elle possible métaphysiquement ? Et si elle est possible, quelles sont les conditions de sa possibilité ? »
L'argument de Swinburne pour le dualisme et l'immortalité
Richard Swinburne dans « The Evolution of the Soul » (1997) présente un argument sophistiqué pour le dualisme substantiel. Son argument principal :
L'argument de la concevabilité logique : Je peux concevoir mon existence sans mon corps (par exemple, comme un esprit désincarné), mais je ne peux pas concevoir mon existence sans ma conscience. Ce qui est logiquement concevable est métaphysiquement possible (principe de la philosophie modale). Donc, je ne suis pas identique à mon corps, mais je suis une âme/esprit qui peut exister séparément.
L'argument de l'identité à travers le temps : Mon corps change complètement (toutes ses cellules sont remplacées), mais je demeure la même personne. Ce qui garantit la continuité de mon identité n'est pas la continuité matérielle, mais la continuité de mon âme/esprit. Cela indique que mon identité véritable est liée à mon âme et non à mon corps.
Du dualisme à l'immortalité : Si l'âme est une substance séparée du corps, alors la mort du corps n'implique pas l'anéantissement de l'âme. L'âme est simple (elle n'a pas de parties), et ce qui n'a pas de parties ne se décompose pas. La mort est une décomposition des parties, donc l'âme simple est immortelle par nature.
Swinburne ajoute : cela ne prouve pas nécessairement l'immortalité, mais sa possibilité. La survie effective de l'âme après la mort nécessite une préservation divine.
L'argument de Hasker et le dualisme émergent
William Hasker dans « The Emergent Self » (1999) présente une formulation différente : le « dualisme émergent » (emergent dualism).
L'émergence plutôt que la séparation : L'âme n'est pas originellement une substance séparée du corps, mais émerge de la complexité biologique du cerveau. Mais dès qu'elle émerge, elle devient une substance indépendante ayant ses propres lois causales.
Les pouvoirs causaux descendants : L'âme émergée a une capacité causale « descendante » (downward causation) sur le cerveau. Cela explique l'interaction psycho-physique sans tomber dans le problème de l'interaction cartésienne.
L'immortalité comme possibilité : Dès que l'âme émerge comme substance indépendante, sa survie après la destruction du corps devient possible. Hasker est moins engagé que Swinburne envers l'immortalité naturelle de l'âme, mais il considère que le dualisme émergent ouvre la porte à sa possibilité.
Les principales réponses naturalistes
Objection des neurosciences (Paul Churchland, Patricia Churchland) :
Toute fonction mentale est liée à une activité neuronale spécifique. Les dommages cérébraux affectent la personnalité, la mémoire, la conscience. Cela indique que l'esprit dépend entièrement du cerveau. Si le cerveau est détruit, comment l'âme survivrait-elle ?
Réponse des dualistes : la corrélation n'implique pas l'identité. L'âme peut avoir besoin du cerveau pour s'exprimer dans le monde matériel, sans être identique à lui. Comme un pianiste qui a besoin d'un instrument en bon état, mais dont la compétence est séparée de l'instrument.
Objection de l'économie ontologique (Jaegwon Kim) :
Le dualisme multiplie les entités sans nécessité. Si nous pouvons expliquer tous les phénomènes mentaux par les processus neuronaux, pourquoi supposer l'existence d'une âme séparée ? Le rasoir d'Occam privilégie l'explication la plus simple.
Réponse des dualistes : la conscience, les qualia et l'expérience subjective ne peuvent être réduites aux processus neuronaux. Le « problème difficile » (hard problem) de la conscience requiert des entités supplémentaires.
Objection du problème de l'interaction (Kim, Dennett) :
Comment une substance non matérielle (l'âme) peut-elle avoir un effet causal sur une substance matérielle (le cerveau) ? Cela viole les lois de la physique, notamment la loi de conservation de l'énergie.
Réponse des dualistes : les lois de la physique ne sont pas nécessairement causalement fermées. L'interaction peut se produire au niveau quantique, ou les lois physiques elles-mêmes peuvent permettre une intervention non matérielle dans des circonstances particulières.
Les positions intermédiaires contemporaines
Dualisme de propriétés (David Chalmers) : La conscience est une propriété fondamentale de l'univers comme la masse et la charge, mais n'est pas une substance séparée. Cela préserve la spécificité de la conscience sans s'engager dans le dualisme substantiel complet.
Fonctionnalisme non réductif (Tim Crane) : Les états mentaux sont des fonctions, mais ne peuvent être réduits aux états physiques qui les réalisent. Cela ouvre un espace pour l'immortalité sans dualisme explicite.
Réalisme informationnel (Max Tegmark) : La conscience est de l'information organisée d'une manière particulière. S'il est possible de préserver et transférer cette information, l'immortalité est possible même dans un cadre naturaliste.
Évaluation critique contemporaine
Le débat entre dualistes et naturalistes a atteint un point d'équilibre délicat :
Points forts de la position dualiste :
- Prend au sérieux la conscience et l'expérience subjective
- Explique les intuitions morales et religieuses sur la valeur de la personne
- Fournit un fondement pour l'immortalité et la responsabilité morale
Ses points faibles :
- Difficulté à expliquer l'interaction psycho-physique
- Tension avec l'image scientifique du monde
- Absence de preuves empiriques directes pour l'âme séparée
Points forts de la position naturaliste :
- Harmonie avec les sciences naturelles
- Simplicité ontologique
- Succès dans l'explication de nombreux phénomènes mentaux
Ses points faibles :
- Difficulté à expliquer la conscience et les qualia
- Tension avec les intuitions morales et existentielles
- Difficulté à fonder la responsabilité et le sens
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat tend vers des positions plus précises et complexes. Le dualisme explicite est rare parmi les philosophes professionnels, mais des formes modifiées (dualisme de propriétés, émergence forte) gagnent du terrain. En revanche, le naturalisme réductionniste explicite fait face à des défis croissants du problème difficile de la conscience.
La méthode du « jugement rationnel pondéré » (rajḥān ʿaqlī) indique que chacune des deux positions a ses coûts. Le choix de l'une d'elles dépend du poids que l'on accorde aux différentes considérations : harmonie scientifique, explication de la conscience, intuitions morales, etc.
Pour la lecture avancée
- Niveau avancé : le débat sur l'identité personnelle chez Derek Parfit et ses implications sur la possibilité de l'immortalité
- Richard Swinburne, The Evolution of the Soul (Oxford UP, revised ed. 1997)
- William Hasker, The Emergent Self (Cornell UP, 1999)
- Paul M. Churchland, Matter and Consciousness (MIT Press, 3rd ed.)