La morale objective
Y a-t-il un « bien » et un « mal » objectifs, ou la morale n'est-elle qu'une affaire d'opinions et de cultures ?
Cette question figure parmi les plus anciennes et les plus profondes questions philosophiques, et elle revêt une importance particulière dans le débat sur l'existence de Dieu. Le meurtre est-il « vraiment mal », ou simplement quelque chose que nous n'aimons pas ? La justice est-elle une « vertu objective », ou simplement un accord social ? La réponse à cette question influence notre vision du monde, notre façon de vivre, et peut-être nos croyances.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« Sans Dieu, il n'y a pas de morale, point final. » Trop hâtif. Même si cela était vrai (ce qui est débattu), le simple fait de le répéter ne convaincra pas celui qui cherche un argument. Beaucoup d'athées mènent une vie morale engagée et ont des justifications philosophiques pour leur morale. L'argument le plus fort serait : si la morale est vraiment objective, cela soulève la question de sa source.
« Les athées n'ont pas de morale. » Erreur factuelle et argumentative. Factuellement, beaucoup d'athées sont très moraux. Argumentativement, la question n'est pas « les athées se comportent-ils moralement ? » mais « comment justifient-ils l'objectivité de la morale ? ». Confondre les deux questions affaiblit l'argument.
Du côté de certains athées :
« La morale a évolué, donc elle n'est pas objective. » Saut logique. Même si notre capacité à percevoir la morale a évolué, cela ne nie pas son objectivité. Notre capacité à percevoir les mathématiques a aussi évolué, mais cela ne signifie pas que 2+2=4 soit une « opinion personnelle ». L'évolution peut expliquer « comment » nous percevons la morale, non « si » elle est objective.
« La morale est relative parce que les cultures diffèrent. » Observation superficielle. Certes, les cultures diffèrent sur de nombreux détails, mais il existe des valeurs fondamentales partagées de façon remarquable : la justice, la compassion, l'honnêteté, le courage. Même les différences apparentes peuvent refléter des applications différentes de principes communs, non l'absence de principes.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Elles partagent une simplification excessive d'une question complexe. La question de l'objectivité morale n'est pas seulement religieuse, mais profondément philosophique. Des philosophes athées comme Derek Parfit et Thomas Nagel défendent l'objectivité morale, tandis que certains croyants (théorie du commandement divin extrême) peuvent rendre la morale arbitraire.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, le réalisme moral (Moral Realism). Position qui considère qu'il existe des faits moraux objectifs, indépendants de nos opinions. « Torturer pour le plaisir est mal » n'est pas simplement une opinion, mais un fait. Cette position a des versions religieuses (la morale se fonde sur la nature de Dieu) et des versions séculières (la morale consiste en des faits nécessaires comme les mathématiques).
Deuxièmement, le relativisme moral. Position qui considère que la morale dépend de la culture ou de l'individu, non de faits objectifs. Ce qui est « juste » dans une culture peut être « mal » dans une autre, et il n'y a pas de critère neutre pour juger. Cette position est répandue en anthropologie culturelle et dans certains courants philosophiques contemporains.
Troisièmement, l'expressivisme moral (Emotivism). Position qui considère que les jugements moraux sont simplement des expressions d'émotions, non des affirmations sur des faits. Dire « le meurtre est mal » signifie seulement « je n'aime pas le meurtre ! » ou « hou au meurtre ! ». Cette position fut développée par des philosophes comme A. J. Ayer au XXe siècle.
Quatrièmement, le constructivisme moral (Constructivism). Position intermédiaire qui tente d'éviter le relativisme absolu et le réalisme rigide. La morale est « construite » par des agents rationnels dans des conditions idéales, mais elle n'est pas arbitraire. John Rawls et Christine Korsgaard sont parmi les plus éminents représentants de ce courant.
Cinquièmement, la théorie du commandement divin modifiée. Position qui considère que la morale se fonde sur la nature de Dieu, non sur ses commandements arbitraires. Dieu est bon par nature, et la morale reflète cette nature. Cela évite le dilemme d'Euthyphron (le bien est-il bien parce que Dieu l'a ordonné, ou Dieu l'a-t-il ordonné parce qu'il est bien ?).
Où en sommes-nous dans ce débat aujourd'hui
La plupart des philosophes spécialisés tendent vers une forme de réalisme moral (56% dans l'enquête PhilPapers 2020), malgré les désaccords profonds sur ses détails. Le relativisme absolu est moins populaire en philosophie académique qu'on pourrait le penser à partir du débat populaire.
Concernant la relation avec l'existence de Dieu, beaucoup de philosophes considèrent que l'objectivité morale — si elle est réelle — nécessite une explication. L'argument moral pour l'existence de Dieu (Moral Argument) affirme : si la morale est objective, la meilleure explication de cette objectivité est l'existence de Dieu. Cet argument fait l'objet d'un débat sérieux, avec de solides défenses (William Lane Craig, Robert Adams) et de fortes critiques (Erik Wielenberg, Shelly Kagan).
Pour une lecture approfondie
Si vous souhaitez approfondir :
- Niveau intermédiaire : l'argument moral dans la formulation de C.S. Lewis dans « Le Christianisme tout simple »
- Niveau avancé : débat Craig-Kagan sur la morale sans Dieu (Yale 2009)
- Page famille « Moral Argument » sur le site
- Michael Huemer, "Ethical Intuitionism" (2005) — défense séculière du réalisme moral
- Robert Adams, "Finite and Infinite Goods" (1999) — défense religieuse du réalisme moral