La connaissance morale

L'argument « évolutionnaire contre le naturalisme » (EAAN) de Plantinga réussit-il s'il est appliqué spécifiquement à la connaissance morale, ou s'effondre-t-il face à des objections propres à ce domaine ?

AvancéM3-T5-Q48 min de lecture

Cette question soulève une application spécialisée de l'un des arguments contemporains les plus célèbres en philosophie de la religion. Alvin Plantinga, dans "Warrant and Proper Function" (1993) et "Where the Conflict Really Lies" (2011), a développé un argument puissant contre le naturalisme. La question : l'argument réussit-il s'il est spécialisé dans la connaissance morale ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs de l'argument :

« L'argument de Plantinga réussit dans tous les domaines avec la même force. » Généralisation hâtive. La connaissance morale a des caractéristiques épistémiques distinctives qui peuvent affecter l'argument. Chaque domaine de connaissance nécessite une analyse particulière.

« La morale prouve Dieu, donc l'argument réussit automatiquement. » Circularité évidente. On ne peut présupposer ce que nous essayons de prouver. L'argument doit se tenir par lui-même, non dépendre de sa conclusion.

« L'évolution n'explique pas la morale, donc l'argument est correct. » Saut logique. Même si l'évolution échoue à expliquer complètement la morale, cela ne signifie pas que EAAN réussit automatiquement. Il faut prouver que le naturalisme + évolution sapent spécifiquement la fiabilité de nos croyances morales.

Du côté de certains critiques :

« La morale évolutionnaire explique tout, donc l'argument échoue. » Affirmation exagérée. La morale évolutionnaire explique certains aspects (coopération, altruisme de parentèle), mais elle fait face à des défis dans l'explication d'autres aspects (devoirs universels, droits des étrangers, sacrifice radical).

« La connaissance morale est subjective, donc l'argument ne s'applique pas. » Erreur méta-éthique. Même si certains jugements moraux sont culturellement relatifs, cela ne nie pas l'existence de vérités morales objectives (comme l'erreur de la torture sans raison). L'argument vise la fiabilité de nos croyances sur ces vérités.

« L'argument est religieux déguisé, donc il faut le rejeter. » Erreur méthodologique. L'argument est philosophique dans sa structure, partant de prémisses que le naturaliste accepte. Le fait qu'il conduise à des conclusions soutenant le théisme ne l'invalide pas.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles évitent l'engagement technique avec les détails de l'argument lors de son application spécifiquement à la connaissance morale. La connaissance morale a des caractéristiques épistémiques uniques qui affectent la manière dont l'argument fonctionne.

Structure de l'argument original de Plantinga (EAAN)

L'argument dit : Si le naturalisme philosophique et l'évolution darwinienne sont tous deux vrais, alors la probabilité que nos facultés cognitives soient fiables est très faible. Pourquoi ?

1. L'évolution sélectionne pour le comportement adaptatif, non pour les croyances vraies. Ce qui importe pour la survie est le comportement réussi, indépendamment de la vérité des croyances qui le causent.

2. Le contenu des croyances est invisible à la sélection naturelle. De nombreuses croyances fausses peuvent produire un comportement adaptatif. Exemple de Plantinga : un être peut croire que les tigres sont des « dieux gentils qui veulent se lier d'amitié avec lui dans l'au-delà », donc il les fuit et survit.

3. Donc : P(R|N&E) est faible. La probabilité de fiabilité de nos facultés (R) en supposant le naturalisme (N) et l'évolution (E) est faible.

4. Celui qui accepte N&E doit douter de la fiabilité de ses facultés. Cela inclut sa faculté d'évaluer N&E elle-même.

5. Donc : N&E se défait elle-même. Le naturalisme évolutionnaire sape sa propre base épistémique.

Application d'EAAN à la connaissance morale

En spécialisant l'argument dans la connaissance morale, de nouvelles considérations apparaissent :

Première force : La séparation plus claire entre adaptation et vérité morale.

Dans la connaissance empirique, on peut dire : « connaître l'emplacement de la nourriture et des prédateurs est adaptatif, et la vérité aide l'adaptation, donc l'évolution sélectionne indirectement pour la vérité. » Mais en morale, la séparation est plus claire :

─ Ce qui aide à la survie et à la reproduction n'est pas nécessairement moralement correct.
─ Beaucoup de comportements adaptatifs (agression contre les étrangers, égoïsme génétique, discrimination contre le différent) semblent moralement erronés.
─ Beaucoup de croyances morales nobles (droits humains universels, devoir d'aider les étrangers lointains) ne sont manifestement pas adaptatives.

Cela renforce EAAN : Si l'évolution sélectionne pour des croyances morales qui aident la survie indépendamment de leur vérité, alors la fiabilité de nos intuitions morales est fortement suspecte.

Deuxième force : Les « explications de justification révélatrices » (Debunking Explanations) sont plus fortes.

Sharon Street dans "A Darwinian Dilemma for Realist Theories of Value" (2006) a développé un argument parallèle : Si nos croyances morales sont le produit de pressions évolutionnaires, et ces pressions n'ont aucun rapport avec les vérités morales indépendantes, alors cela « révèle » (debunks) la fiabilité de ces croyances.

Exemple : nous tendons à favoriser nos proches. L'explication évolutionnaire : les gènes qui font que leurs porteurs aident leurs proches (qui partagent des gènes avec eux) se répandent davantage. Cette explication ne pointe vers aucune vérité morale sur le « devoir de favoriser les proches ». Donc la tendance est suspecte dans sa fiabilité.

Cela soutient EAAN appliquée à la morale : l'évolution nous donne des tendances morales pour des raisons sans rapport avec la vérité morale.

Premier défi : La morale peut être adaptative de manières indirectes.

Le critique peut dire : la morale correcte aide à la coopération, et la coopération est adaptative. Donc l'évolution peut sélectionner pour la morale correcte.

Problèmes de cette réponse :

─ Elle explique seulement la morale de coopération intra-groupe, non les devoirs universels.
─ La coopération peut être réalisée par des règles « morales » erronées (racisme tribal par exemple).
─ Beaucoup de morale correcte (justice avec les ennemis) n'est pas adaptative.

La réponse fait face à un dilemme : soit elle réduit la morale à « ce qui aide la coopération » (et cela fait perdre à la morale sa signification), soit elle reconnaît l'existence de vérités morales indépendantes (et cela nous ramène au problème).

Deuxième défi : La connaissance morale peut être constructive, non évolutionnaire.

Le critique peut dire : oui, l'évolution nous a donné des tendances premières, mais nous construisons dessus par la raison. La connaissance morale mature est le produit de la pensée critique, non de l'instinct.

Problèmes de cette réponse :

─ La raison elle-même est produit de l'évolution. Si EAAN réussit, elle remet en question la fiabilité de la raison aussi.
─ La construction rationnelle part d'intuitions premières. Si celles-ci ne sont pas fiables, toute la construction est menacée.
─ L'histoire montre que la « raison » a justifié de nombreuses atrocités. La raison seule, sans base fiable, n'est pas suffisante.

Troisième défi : La nécessité conceptuelle de la fiabilité morale.

David Enoch dans "The Epistemological Challenge to Metanormative Realism" (2010) propose : nous ne pouvons abandonner la confiance en certains jugements moraux fondamentaux (comme l'erreur de la torture sans raison). C'est une nécessité conceptuelle pour l'efficacité pratique.

Réponse probable de Plantinga : cela confirme le problème, ne le résout pas. Si nous sommes « contraints » de faire confiance à des intuitions morales sans base fiable, cela approfondit l'impasse épistémique du naturaliste.

Quatrième défi : L'explication « par strates » au lieu de « détaillée ».

Certains naturalistes proposent : nous n'avons pas besoin d'explication évolutionnaire pour chaque jugement moral. Il suffit d'expliquer la capacité générale de pensée morale. Cette capacité peut être adaptative, même si elle produit des jugements non adaptatifs.

Problèmes de cette réponse :

─ Elle explique l'existence de la capacité, non sa fiabilité. Une capacité qui a évolué pour des fins adaptatives peut être non fiable pour accéder aux vérités.
─ Cela ressemble à dire : « l'évolution nous a donné la capacité d'imaginer, et l'imagination a produit les mathématiques. » Cela n'explique pas pourquoi les mathématiques sont correctes.
─ La capacité de « pensée morale » peut être simplement la capacité de rationaliser les intérêts évolutionnaires en langage moral.

Cinquième défi : La morale comme « vérités dépendantes-de-la-réponse ».

Certains philosophes (comme David Lewis dans ses œuvres tardives) proposent : les vérités morales ne sont pas totalement indépendantes de nos réponses. Le bien et le mal sont définis partiellement par ce à quoi nous répondons de certaines manières sous des conditions idéales.

Réponse probable de Plantinga : cela

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La période 2020-2026 a vu des développements notables dans cette intersection entre EAAN et connaissance morale. D'un côté, des philosophes comme Justin Clarke-Doane dans "Morality and Mathematics" (2020) ont continué d'approfondir le problème, montrant que les arguments de révélation évolutionnaire (debunking) touchent les mathématiques et la morale ensemble, élargissant ainsi la portée du défi que pose EAAN. D'un autre côté, des naturalistes comme Richard Joyce et Erik Wielenberg ont développé des réponses plus sophistiquées : Joyce en adoptant une théorie d'erreur morale (moral error theory) qui évite le problème en niant les vérités morales d'emblée, et Wielenberg en tentant de construire un réalisme moral naturaliste via le lien des vérités morales aux vérités naturelles par des relations de supervision (supervenience) nécessaires. Cependant, le débat le plus récent a révélé que les deux réponses font face à des difficultés structurelles : la première abandonne la connaissance morale au lieu de la sauver, et la seconde a besoin d'expliquer pourquoi les vérités morales suivent les vérités naturelles par nécessité sans base métaphysique plus profonde. Le débat reste ouvert et s'intensifie.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

La méthode du site traite cette question dans le cadre du rajḥān ʿaqlī cumulatif, non de la certitude dans une direction :

─ EAAN appliquée à la connaissance morale constitue une indication réelle contre le naturalisme, non une preuve définitive. La séparation entre adaptation et vérité morale est plus claire que dans la connaissance empirique, donnant à l'argument une force supplémentaire dans ce domaine.
─ Les objections spécialisées (constructive rationnelle, vérités dépendantes-de-la-réponse, explication par strates) affaiblissent partiellement l'argument mais ne l'annulent pas, car elles font toutes face à des problèmes structurels que nous avons montrés ci-dessus.
─ Cette indication s'ajoute à d'autres indications (argument moral indépendant, réglage fin, conscience) dans la construction d'un rajḥān ʿaqlī cumulatif qui rend l'explication théiste de la connaissance morale plus probable rationnellement que l'explication naturaliste, tout en reconnaissant que le naturaliste possède des ressources théoriques qui n'ont pas été complètement épuisées.

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