La rationalité et la perception
Si notre cerveau est le résultat d'une évolution visant à la survie, pouvons-nous avoir confiance en sa capacité à atteindre la vérité ?
Cette question fait partie des questions les plus profondes de la philosophie de l'esprit contemporaine, et elle est connue sous le nom d'« argument évolutionnaire de Plantinga contre le naturalisme » (EAAN). Si notre cerveau n'est que le produit d'un processus évolutionnaire aveugle visant uniquement à la survie, pourquoi aurions-nous confiance en sa capacité à nous mener à la connaissance de la vérité ? La survie peut parfois nécessiter des illusions utiles. Cette question place le naturalisme évolutionnaire face à un dilemme philosophique sérieux.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« L'évolution est un mythe, donc la question n'a pas de sens. » Ceci constitue un évitement de la question. Même si vous rejetez l'évolution biologique, la question philosophique demeure : si l'esprit résulte de processus purement naturels (quels qu'ils soient), qu'est-ce qui garantit qu'il atteigne la vérité ? Rejeter l'évolution ne résout pas le dilemme philosophique.
« Cela prouve que Dieu a créé l'esprit directement. » Il s'agit d'un saut précipité. La question pose un véritable dilemme pour le naturalisme, mais passer de « dilemme pour le naturalisme » à « preuve de la création directe » nécessite de nombreuses étapes intermédiaires. Il peut y avoir d'autres explications possibles.
« L'esprit est fiable parce que Dieu l'a rendu ainsi. » Ceci est circulaire. Nous utilisons l'esprit pour déduire l'existence de Dieu, puis nous disons que l'esprit est fiable parce que Dieu l'a rendu ainsi. Cela est correct dans un système de croyance intégré, mais ne répond pas à la question philosophique posée.
Du côté de certains naturalistes :
« L'évolution sélectionne pour la vérité parce que la vérité est utile à la survie. » Il s'agit d'une simplification excessive. De nombreuses croyances erronées peuvent être utiles à la survie (par exemple : exagérer l'estimation du danger). Et de nombreuses vérités peuvent être nuisibles à la survie (par exemple : réaliser l'inévitabilité de la mort peut causer une paralysie psychologique). La relation entre vérité et survie n'est pas simple.
« Nous savons que nos esprits atteignent la vérité parce que la science est réussie. » Il s'agit d'une autre circularité. Nous utilisons nos esprits pour juger du succès de la science, alors comment pouvons-nous utiliser le succès de la science pour prouver la fiabilité de nos esprits ? L'argument suppose ce qu'il veut prouver.
« La question est philosophique et n'a pas de sens. » Il s'agit d'un rejet de la philosophie elle-même. Mais ce rejet est lui-même une position philosophique ! Et dire que la question « n'a pas de sens » nécessite une justification philosophique, et nous entrons ainsi dans une contradiction interne.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles ignorent la profondeur du dilemme. La question ne porte pas sur l'évolution en soi, mais sur la possibilité de faire confiance à l'esprit s'il résulte de processus qui ne visent pas la vérité. Il s'agit d'une question épistémologique (cognitive) profonde qui mérite un traitement sérieux.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, l'argument original de Plantinga. Le philosophe Alvin Plantinga argumente que le naturalisme évolutionnaire se sape lui-même : si nos esprits ne sont que le produit de l'évolution, et que la probabilité que l'évolution produise des esprits qui atteignent la vérité est faible (parce que la survie ne nécessite pas nécessairement la vérité), alors nous ne pouvons pas faire confiance à nos esprits — y compris notre confiance en le naturalisme évolutionnaire lui-même ! Ceci constitue une contradiction interne.
Deuxièmement, la réponse naturaliste pragmatique. Des philosophes comme Patricia Churchland argumentent que l'évolution produit des esprits « assez bons » pour traiter avec le monde. Peut-être n'atteignons-nous pas la « vérité absolue », mais nous arrivons à des représentations utiles et relativement fiables de la réalité. Cela suffit pour la science et la vie.
Troisièmement, la position conciliatrice. Certains philosophes (comme Thomas Nagel, qui est athée) voient que le dilemme est réel et indique que le naturalisme matérialiste peut être incomplet. Peut-être l'esprit et la conscience font-ils partie intégrante de la nature de l'univers, et ne sont-ils pas simplement un produit accessoire. Cela n'implique pas nécessairement le théisme, mais ouvre la porte à des explications qui dépassent le matérialisme pur.
Quatrièmement, la position théiste évolutionnaire. Beaucoup de croyants acceptent l'évolution mais voient que Dieu l'a dirigée ou a garanti qu'elle aboutisse à des esprits capables de connaître la vérité. Cela résout le dilemme : l'évolution est un mécanisme, et Dieu est le garant du résultat. L'esprit est fiable parce que sa source ultime (Dieu) l'a voulu ainsi.
Cinquièmement, la position instrumentale (Instrumentalist). Certains philosophes abandonnent l'idée de « vérité absolue » et se contentent de dire que nos esprits sont des outils utiles. Nous n'avons pas besoin de faire confiance en leur capacité à atteindre la vérité absolue, il suffit qu'ils fonctionnent. Il s'agit d'une position pragmatique mais qui abandonne les prétentions cognitives fortes.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
L'argument de Plantinga est considéré comme l'un des arguments les plus forts de la philosophie de la religion contemporaine, et il a suscité un large débat. Même les athées qui le rejettent reconnaissent qu'il pose un défi sérieux. Beaucoup de philosophes voient qu'il ajoute un poids cumulatif en faveur de l'explication théiste de la réalité, même s'il ne constitue pas une « preuve définitive ». Le site place cet argument dans le parcours humain, comme partie de la réflexion sur la nature de l'esprit et de la connaissance humaine.
Pour une lecture approfondie
Si vous voulez approfondir :
- Niveau intermédiaire : explication simplifiée de l'argument de Plantinga et réponses des naturalistes
- Niveau avancé : formulation mathématique probabiliste de l'argument
- Page « Plantinga's EAAN » sur le site
- Alvin Plantinga, « Where the Conflict Really Lies » (2011)
- Article original de Plantinga (1993) dans la revue Noûs