L'expérience religieuse et spirituelle

Qu'est-ce que le « principe de crédulité » (principle of credulity) chez Swinburne, et réussit-il à conférer un caractère rationnel à l'expérience religieuse ?

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Richard Swinburne — philosophe de la religion britannique à l'université d'Oxford — a formulé dans son ouvrage "The Existence of God" (1979) et développé dans "The Christian God" (1994) ce que l'on appelle le « principe de crédulité » (Principle of Credulity). Ce principe constitue l'une des tentatives les plus influentes du XXe siècle pour conférer un caractère rationnel à l'expérience religieuse. Mais son évaluation exige une compréhension précise de sa structure épistémologique et de ses limites.

Réponses inadéquates qu'il convient d'éviter

Du côté de certains défenseurs du théisme :

« Swinburne a prouvé que toute expérience religieuse est véridique. » Déformation radicale. Le principe de crédulité ne dit pas que toute expérience religieuse est véridique, mais qu'elle mérite une considération prima facie à moins qu'il n'existe de fortes raisons d'en douter. La différence est fondamentale.

« Le principe rend l'athéisme irrationnel. » Affirmation hâtive. Swinburne soutient que les expériences religieuses fournissent une preuve, mais il ne prétend pas qu'elles obligent tout être rationnel à croire. L'athée peut posséder des raisons contraires qui annulent cette preuve selon lui.

« L'expérience religieuse est une preuve directe comme la perception sensorielle. » Simplification trompeuse. Swinburne lui-même distingue entre la force de la perception sensorielle et l'expérience religieuse, et reconnaît que la seconde est plus sujette à l'erreur.

Du côté de certains naturalistes :

« Swinburne veut justifier les hallucinations. » Accusation naïve. Swinburne est un philosophe analytique rigoureux, et son principe n'est pas un appel à accepter toute prétention, mais une tentative méthodique d'établir des critères épistémologiques pour traiter les expériences subjectives.

« Le principe est réfuté par la diversité des expériences religieuses. » Objection rapide qui nécessite un développement. Swinburne traite explicitement cette objection et fournit des critères pour distinguer entre les expériences contradictoires.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles partagent un échec à comprendre la nature épistémologique précise du principe de crédulité. Le principe n'est ni une « preuve » ni une « justification complète », mais une tentative de placer l'expérience religieuse dans un cadre épistémologique méthodique susceptible de discussion philosophique.

Structure du principe de crédulité

Formulation de base de Swinburne : « S'il semble à une personne S que X est présent, alors en l'absence de considérations spéciales, il est raisonnable pour elle de croire que X est effectivement présent. »

Ce principe n'est pas spécifique à la religion. Swinburne argumente qu'il s'agit d'un principe épistémologique général que nous appliquons dans la vie quotidienne :
- S'il me semble que je vois une table, je crois qu'il y a une table
- S'il me semble que j'entends un son, je crois qu'il y a un son
- S'il me semble que je me souviens d'un événement, je crois que l'événement a eu lieu

L'argument : sans ce principe, nous glissons vers un scepticisme global. Nous ne pouvons prouver la fiabilité de nos sens sans les utiliser, nous avons donc besoin d'une confiance initiale en eux.

Application à l'expérience religieuse : s'il semble à une personne qu'elle fait l'expérience de la présence de Dieu, alors en l'absence de fortes raisons d'en douter, il est raisonnable pour elle de croire qu'elle a effectivement fait l'expérience de Dieu.

Les « considérations spéciales » annulantes

Swinburne ne propose pas un principe aveugle. Il identifie quatre types de « considérations spéciales » qui annulent le principe :

1. Circonstances peu fiables : Si la personne est sous l'influence de drogues, ou dans un état psychologique perturbé, ou privée de sommeil, son expérience est moins fiable.

2. Incapacité à discriminer : S'il est établi que la personne ne peut distinguer entre X et des choses qui ressemblent à X dans des circonstances similaires. Par exemple, une personne dont les tests ont prouvé qu'elle ne distingue pas entre le bon et le mauvais vin ne peut être considérée comme fiable pour son « expérience » de dégustation.

3. Preuve contraire forte : Si nous avons une preuve forte que X n'existe pas. Par exemple, si une personne « voit » son ami quelque part, mais que nous savons avec certitude que l'ami est dans un autre pays.

4. Possibilité d'explication alternative plus forte : S'il existe une explication naturelle plus simple et plus forte pour l'expérience. Par exemple, « voir » des lumières dans le ciel peut s'expliquer par un avion ou un phénomène atmosphérique connu.

Application aux différentes expériences religieuses

Problème de la diversité : un chrétien fait l'expérience du Christ, un musulman fait l'expérience de Dieu, un hindou fait l'expérience de Krishna. Comment les concilier ?

La réponse de Swinburne est à plusieurs niveaux :

Premièrement, beaucoup d'expériences religieuses sont générales (sentiment du sacré, de l'absolu, d'amour infini) et ne sont pas spécifiques à une religion particulière. Ces expériences sont compatibles à travers les religions.

Deuxièmement, les expériences spécifiques (vision du Christ, audition du Coran) nécessitent une évaluation supplémentaire. La personne est-elle capable de distinguer entre le Christ et d'autres êtres ? Quel est son arrière-plan religieux ? L'expérience est-elle cohérente avec ses autres croyances religieuses ?

Troisièmement, l'existence d'expériences contradictoires n'annule pas le principe, mais exige une application plus soigneuse des critères. De même que l'existence d'illusions d'optique n'annule pas la confiance dans la vision en général.

Critique du principe selon différentes perspectives

Critique naturaliste (Mackie, Martin) :

John Mackie dans "The Miracle of Theism" (1982) argumente que l'expérience religieuse diffère radicalement de la perception sensorielle :
- La perception sensorielle est générale et partagée, l'expérience religieuse est privée et rare
- La perception sensorielle est vérifiable en commun, l'expérience religieuse est purement subjective
- La perception sensorielle est nécessaire à la survie, l'expérience religieuse ne l'est pas

Michael Martin ajoute : les explications naturalistes (psychologiques, neurologiques, sociales) de l'expérience religieuse sont plus simples et plus compatibles avec la science contemporaine.

Critique épistémologique (Alston, Plantinga) :

Paradoxe : certains philosophes croyants critiquent le principe de Swinburne pour des raisons différentes !

William Alston dans "Perceiving God" (1991) soutient que Swinburne place des critères trop élevés. L'expérience religieuse, selon Alston, constitue une « pratique doxastique » (doxastic practice) indépendante ayant ses propres critères, qui ne doit pas être soumise aux critères de la perception sensorielle.

Plantinga considère que l'accent sur l'« expérience » fait manquer le point le plus important : la croyance en Dieu peut être une « croyance de base correcte » (properly basic belief) qui n'a pas besoin de justification par l'expérience.

Critique féministe et culturelle :

Grace Jantzen et Pamela Sue Anderson critiquent l'hypothèse implicite de Swinburne selon laquelle l'expérience religieuse « typique » est celle de l'homme occidental chrétien. Les expériences des femmes, des mystiques orientaux, des peuples indigènes — toutes défient le cadre épistémologique qu'il suppose.

Évaluation contemporaine

Force du principe de crédulité :
- Il évite le scepticisme excessif
- Il place l'expérience religieuse dans un cadre épistémologique général
- Il fournit des critères discutables
- Il permet un rôle à l'expérience sans la rendre absolue

Faiblesse du principe :
- La différence qualitative entre expérience religieuse et sensorielle est plus grande que ne le reconnaît Swinburne
- Les critères annulants peuvent être trop rigoureux ou trop lâches selon l'application
- Il ne résout pas le problème de la diversité religieuse de manière satisfaisante
- Il suppose un cadre épistémologique occidental qui peut ne pas être universel

Développements du débat (2018-2026)

Le courant de « l'épistémologie incarnée » (embodied epistemology) développe une nouvelle compréhension de l'expérience religieuse qui dépasse la dualité cartésienne sujet/objet. Cela pourrait changer les termes du débat.

Le courant des « neurosciences religieuses » fournit de nouvelles données sur les bases neurologiques de l'expérience religieuse. Cela complique la situation : l'existence d'une base neurologique renforce-t-elle l'explication naturaliste ou confirme-t-elle que les humains sont « programmés » pour percevoir le divin ?

Le courant du « pluralisme critique » tente de développer un principe de crédulité plus sensible à la diversité culturelle et religieuse, sans tomber dans un relativisme absolu.

Conclusion à la lumière de la méthode cumulative

Le principe de crédulité chez Swinburne fournit un cadre utile mais non décisif. Il réussit à montrer que rejeter totalement l'expérience religieuse n'est pas justifié épistémologiquement, mais il ne prouve pas sa véracité complète. Dans le cadre d'une méthode de probabilité rationnelle (rajḥān ʿaqlī), l'expérience religieuse constitue une donnée parmi de multiples données. Sa force justificatrice varie selon la nature de l'expérience, ses circonstances et sa cohérence avec d'autres données. Le croyant et l'athée peuvent tous deux accepter le principe en principe, mais son application à des cas spécifiques reste sujet à débat légitime.

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