La révélation

Quelles sont les théories classiques islamiques sur la modalité de la révélation (ashʿarites, muʿtazilites, soufies), et laquelle est la plus défendable philosophiquement ?

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Les théories classiques islamiques sur la modalité de la révélation constituent l'un des sujets les plus profonds du kalām et de la philosophie islamique. La question du « comment » le Prophète se connecte-t-il à l'invisible, et comment la parole divine se transmet-elle aux humains, fut posée dès les premiers siècles et produisit des théories élaborées qui méritent une étude sérieuse, particulièrement dans le contexte du dialogue contemporain entre philosophie et religion.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains théologiens contemporains :

« La révélation est une affaire de l'invisible dont on ne peut questionner la modalité. » Fuite devant une question légitime. Les théologiens classiques eux-mêmes — ashʿarites et muʿtazilites — ont étudié la modalité en détail. Questionner la modalité n'annule pas le caractère invisible mais tente de comprendre les conditions de sa possibilité.

« La théorie ashʿarite est la croyance des gens de la Sunna, le reste sont des innovations. » Réductionnisme historique. L'ashʿarisme lui-même évolua à travers les siècles et comprend des positions diverses. Les muʿtazilites et les soufis apportèrent des contributions philosophiques dignes d'une évaluation objective.

« La défendabilité philosophique est un critère occidental qui ne convient pas à la révélation. » Confusion entre méthode et objet. La défendabilité philosophique signifie la capacité à résister aux objections rationnelles — ce que pratiquèrent les théologiens classiques eux-mêmes.

Du côté de certains critiques laïcs :

« Toutes les théories du kalām sont des tentatives de rationaliser la superstition. » Rejet préalable plutôt qu'évaluation. Les théories du kalām tentent de répondre à de véritables questions philosophiques : comment l'infini peut-il se connecter au fini ? Quelle est la nature de la connaissance prophétique ?

« Les théories se contredisent, ce qui prouve la fausseté de la révélation. » Saut logique. La diversité des théories sur un phénomène n'annule pas le phénomène lui-même. En philosophie de l'esprit contemporaine, les théories sur la conscience se diversifient sans que cela nie l'existence de la conscience.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent l'ignorance du fait que la question de la « modalité de la révélation » est une question philosophique sérieuse qui croise l'épistémologie (comment connaissons-nous ?), la métaphysique (comment l'absolu se connecte-t-il au relatif ?), et la philosophie de l'esprit (quelle est la nature de l'expérience religieuse ?). L'évaluation sérieuse requiert de comprendre chaque théorie dans son contexte philosophique et d'évaluer sa force explicative.

La théorie ashʿarite : la création directe de la parole psychique

Les ashʿarites — d'al-Ashʿarī (m. 324h) à al-Bāqillānī, al-Juwaynī et al-Ghazālī — développèrent une théorie complexe distinguant entre :

─ La parole psychique (kalām nafsī) : le sens subsistant dans l'essence divine, éternel et incréé.
─ La parole verbale : les mots et lettres entendus/lus, créés.

La modalité de la révélation selon eux : Dieu crée dans le Prophète une perception directe de la parole psychique, puis l'inspire pour l'exprimer par des mots arabes. Gabriel est un intermédiaire, mais son rôle est de transmettre l'inspiration, non de créer le sens.

Force philosophique : résout le problème « comment la parole de Dieu peut-elle être éternelle et le Coran temporel ? » par la distinction entre niveaux. Préserve la transcendance divine (Dieu ne s'incarne pas dans les créatures).

Faiblesse philosophique : la distinction entre parole psychique et verbale peut sembler artificielle. Comment vérifier la conformité du verbal au sens psychique ? La dépendance à l'inspiration soulève des questions épistémologiques.

La théorie muʿtazilite : la création externe et la perception prophétique

Les muʿtazilites — de Wāṣil ibn ʿAṭāʾ au cadi ʿAbd al-Jabbār — rejetèrent l'idée de parole psychique. Selon eux : le Coran est entièrement créé, Dieu l'a créé dans la Table gardée ou en Gabriel.

La modalité de la révélation : Gabriel reçoit la parole créée et la transmet au Prophète. Le Prophète l'entend d'une audition particulière (qui peut être interne) et la mémorise. Pas d'« inspiration » au sens ashʿarite, mais transmission objective.

Force philosophique : plus simple et claire. Évite la distinction complexe entre psychique et verbal. Rend la révélation objectivement vérifiable (parole déterminée qui est transmise).

Faiblesse philosophique : le problème de la « création du Coran » suscita une controverse doctrinale. Si le Coran est créé comme les autres créatures, qu'est-ce qui le distingue ? Comment comprendre « parole de Dieu » s'il n'est pas un attribut subsistant dans Son essence ?

La théorie soufie/illuminationniste : la connexion existentielle

Les soufis philosophes — d'al-Ghazālī dans « Mishkāt al-anwār » à Ibn ʿArabī et Ṣadr al-Dīn al-Shīrāzī — développèrent une théorie radicalement différente.

Selon eux : la prophétie est un degré supérieur de connexion existentielle. Le Prophète s'élève (ou est élevé) à un rang où il se connecte à la réalité divine d'une connexion existentielle. La révélation est une théophanie des vérités divines dans le miroir du cœur prophétique poli.

Le mécanisme : ce n'est ni audition externe ni inspiration simple, mais « goût » et « dévoilement » et « contemplation ». Le Prophète perçoit les vérités dans l'instant de connexion, puis les traduit en langage humain.

Force philosophique : explique la diversité des modalités de révélation (vision, inspiration, parole directe). Lie la prophétie à l'expérience religieuse profonde. S'accorde avec certaines théories contemporaines en philosophie de l'expérience religieuse.

Faiblesse philosophique : soulève le problème de vérification : comment distinguer la vraie prophétie des illusions soufies ? Peut tendre vers l'unité de l'être problématique. Rend la révélation plus subjective que nécessaire.

Théories secondaires et développements

─ Les philosophes musulmans (al-Fārābī, Ibn Sīnā) : théorie de l'intellect agent. La prophétie est connexion à l'intellect agent (dixième intellect). Influencée par le néoplatonisme.

─ Ibn Rushd : tentative de conciliation entre vision philosophique et théologique. La prophétie comme perfection de la force imaginative et intellectuelle ensemble.

─ L'école māturīdite : proche de l'ashʿarisme avec des différences subtiles dans la compréhension de l'inspiration.

Évaluation philosophique comparative

Critères de défendabilité philosophique :
1. Cohérence interne
2. Capacité à répondre aux objections
3. Compatibilité avec les données textuelles et historiques
4. Force explicative

La théorie ashʿarite : forte pour préserver la transcendance et expliquer l'éternité du Coran. Faible pour expliquer le mécanisme de transmission du psychique au verbal. Face au défi de l'« arbitraire » : pourquoi ces mots précisément ?

La théorie muʿtazilite : forte en simplicité et clarté. Faible pour expliquer le caractère divin distinctif du Coran. Face au défi de l'« égalisation » : si le Coran est créé comme autre chose, quel est le secret de son caractère miraculeux ?

La théorie soufie : forte pour lier la révélation à l'expérience religieuse et expliquer sa diversité. Faible dans les critères de vérification objective. Face au défi de la « subjectivité » : comment distinguer la vraie révélation des expériences psychiques ?

Laquelle est la plus défendable philosophiquement aujourd'hui ?

Dans le contexte contemporain, nous observons :

─ La théorie ashʿarite développée (chez Muhammad Saʿīd Ramaḍān al-Būṭī, ʿAbd Allah Darāz) tente d'intégrer des perspectives de la philosophie du langage contemporaine pour renforcer la distinction psychique/verbal.

─ Des versions contemporaines de la théorie soufie (chez Seyyed Hossein Nasr, William Chittick) bénéficient de la philosophie de l'expérience religieuse chez James et Otto.

─ Des tentatives de conciliation (chez Fazlur Rahman, Naṣr Ḥāmid Abū Zayd) intègrent des éléments des différentes théories.

Le jugement du plus défendable diffère selon les critères et le contexte. Dans le contexte académique occidental, les théories qui intègrent la révélation à la philosophie de l'expérience religieuse (soufie modernisée) trouvent plus d'acceptation. Dans le contexte islamique traditionnel, la théorie ashʿarite développée conserve une grande force défensive.

Conclusion contemporaine

La discussion sur la modalité de la révélation n'est pas seulement historique. En philosophie de la religion contemporaine, des questions telles que :
─ Comment l'infini peut-il communiquer avec le fini ?
─ Quelle est la nature de la connaissance religieuse ?
─ Comment distinguer la vraie révélation de la fausse ?

Restent posées avec force. Les théories classiques du kalām offrent de riches ressources intellectuelles pour répondre, à condition de les développer en adéquation avec les défis contemporains.

La position la plus défendable aujourd'hui pourrait être un pluralisme critique : reconnaître que chaque théorie saisit un aspect d'une réalité complexe. La révélation peut inclure des éléments d'inspiration (ashʿarite), de transmission objective (muʿtazilite), et d'expérience existentielle (soufie), dans une synthèse qui dépasse les théories unilatérales.

Pour la lecture avancée

─ Niveau avancé : critique d'Ibn Rushd d'Ibn S[īnā]

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