Révélation et raison
Si la raison et la révélation s'opposent, laquelle doit-on privilégier ?
Cette question fait partie des plus profondes qui ont occupé les esprits musulmans, chrétiens et juifs pendant des siècles. En apparence, nous semblons face à deux choix contradictoires : soit nous suivons la raison et abandonnons le texte, soit nous suivons le texte et abandonnons la raison. Mais cette formulation même pourrait être trompeuse, car elle présuppose qu'une véritable opposition entre raison et révélation est possible en premier lieu. Examinons la question avec plus de profondeur.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« La révélation est toujours au-dessus de la raison, et la raison doit se soumettre. » Cette position semble pieuse, mais elle comporte un problème logique : comment avons-nous su que ceci est une révélation sinon par la raison ? La raison est ce qui évalue les preuves de l'authenticité de la prophétie, distingue entre le texte authentique et le falsifié, et comprend le sens du texte en premier lieu. Annuler la raison annule la possibilité de traiter avec la révélation elle-même.
« Si vous ne comprenez pas, le problème vient de votre raison, pas du texte. » Cette réponse présuppose que toute notre compréhension du texte est toujours correcte, et que tout problème soulevé par la raison est nécessairement erroné. Mais l'histoire de l'exégèse montre que les savants eux-mêmes ont divergé dans la compréhension des textes, et ont parfois changé d'avis. Si la compréhension était toujours évidente, nous n'aurions pas besoin des sciences de l'exégèse et des principes.
« La foi n'a pas besoin de raison. » Cette position contredit les textes religieux eux-mêmes. Le Coran est rempli d'appels à la réflexion, à la méditation et à l'observation. L'Évangile appelle à « aimer Dieu de tout son esprit ». La Torah insiste sur la sagesse et la compréhension. Les religions abrahamiques n'ont pas demandé une foi aveugle, mais une foi éclairée.
Et du côté de certains rationalistes :
« La raison est le seul critère, et la révélation n'est acceptée que si elle s'accorde avec la raison. » Cette position présuppose que la raison humaine est parfaite et illimitée. Mais la raison elle-même reconnaît ses limites : nous ne comprenons pas complètement beaucoup de phénomènes naturels, alors comment pouvons-nous affirmer que nos esprits peuvent juger de tout ce qui concerne l'invisible et les questions divines ? L'humilité épistémologique exige de reconnaître que la raison peut ne pas tout embrasser.
« Toute opposition prouve la fausseté de la révélation. » Cette conclusion est hâtive. L'opposition apparente peut être due à notre mauvaise compréhension du texte, ou à une insuffisance de notre connaissance scientifique actuelle, ou à une erreur dans les prémisses rationnelles dont nous sommes partis. Sauter de « cela me semble contradictoire » à « la révélation est fausse » est un saut logiquement injustifié.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Le problème commun de ces réponses est qu'elles présupposent une séparation complète entre raison et révélation, comme si elles étaient deux systèmes parallèles qui ne se rencontrent jamais. Mais la réalité est que raison et révélation sont imbriquées : la raison a besoin de la révélation pour répondre à des questions qui dépassent son champ direct, et la révélation a besoin de la raison pour être comprise et appliquée. La dualité tranchée est une simplification préjudiciable à une relation complexe.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, la position ash'arite classique. Les ash'arites — qui représentent le courant principal de la théologie sunnite — ont développé une position précise : raison et révélation ne s'opposent jamais réellement. Si une opposition apparaît, elle n'est qu'apparente. La solution consiste à réexaminer : soit notre compréhension du texte (peut-être le texte est-il métaphorique et non littéral), soit la prémisse rationnelle (peut-être ce que nous pensions rationnellement certain ne l'est-il pas). La règle : « Si le texte authentique et la raison explicite s'opposent, nous interprétons le texte ou nous en confions le sens [à Dieu]. »
Deuxièmement, la position conciliatrice d'Ibn Rushd. Ibn Rushd est allé plus loin dans l'affirmation de l'harmonie entre raison et révélation. Dans le « Faṣl al-maqāl », il argumente que la vérité ne s'oppose pas à la vérité, mais s'accorde avec elle et en témoigne. Si la démonstration rationnelle conduit à un résultat qui contredit l'apparence du texte, il faut interpréter le texte d'une interprétation qui s'accorde avec la démonstration. La philosophie et la révélation sont « deux sœurs de lait » — toutes deux mènent à la même vérité.
Troisièmement, la position maturidite. Les maturidites ont donné à la raison un rôle plus grand que les ash'arites. Selon eux, la raison est capable de connaître le bien et le mal en soi, et de percevoir l'obligation de remercier le bienfaiteur. La révélation vient confirmer ce que la raison a perçu et ajouter des détails législatifs. L'opposition est impossible car la source de la raison et de la révélation est une.
Quatrièmement, la position hiérarchique contemporaine. Certains penseurs contemporains voient que la relation n'est pas une opposition mais une hiérarchie fonctionnelle. La raison œuvre dans son domaine (sciences naturelles, logique, mathématiques), et la révélation répond aux questions de sens, de finalité et de morale. Chacune a sa sphère de compétence, et la complémentarité entre elles donne l'image complète.
Où nous situons-nous dans ce débat aujourd'hui
Le débat contemporain a dépassé la dualité tranchée. La plupart des penseurs sérieux — croyants et non-croyants — réalisent que la relation entre raison et foi est plus complexe qu'un « soit/soit ». Même dans les sciences naturelles, nous découvrons que la raison humaine est limitée et a besoin de présuppositions premières qui ne peuvent être prouvées rationnellement (comme la régularité de la nature). Et en contrepartie, la compréhension religieuse contemporaine réalise la nécessité de distinguer entre le texte divin et notre compréhension humaine de celui-ci, et que la compréhension humaine est susceptible de révision et de correction.
Pour une lecture avancée
─ Niveau intermédiaire : La règle de l'interprétation chez Fakhr al-Dīn al-Rāzī et ses conditions
─ Niveau avancé : L'épistémologie réformée chez Alvin Plantinga
─ Page « Reason and Revelation » sur le site
─ La discussion d'Ibn Taymiyya de la loi universelle dans « Dar' ta'āruḍ »