Critique historique des textes religieux
Qu'est-ce que « l'hypothèse documentaire » (Documentary Hypothesis) de Julius Wellhausen dans l'étude de la Torah, et comment les juifs religieux la traitent-ils ?
Cette question se situe au cœur du conflit entre la critique historique des livres sacrés et la foi religieuse traditionnelle. L'hypothèse documentaire représente l'un des développements les plus importants de l'étude académique de la Torah, et les réactions juives à son égard révèlent la diversité des approches pour traiter la critique scientifique des textes sacrés.
Réponses insuffisantes à éviter
De la part de certains religieux :
« L'hypothèse de Wellhausen n'est qu'un antisémitisme déguisé en science. » Il est vrai que Wellhausen portait des idées problématiques sur le judaïsme, mais cela n'invalide pas automatiquement sa méthode scientifique. L'hypothèse a beaucoup évolué après lui, et elle est adoptée par des savants juifs et chrétiens sans agenda hostile.
« La critique historique de la Torah détruit nécessairement la foi. » Simplification erronée. De nombreux savants croyants concilient critique historique et foi, comme nous le verrons.
De la part de certains critiques séculiers :
« L'hypothèse documentaire a scientifiquement prouvé que la Torah est une composition humaine. » Exagération. L'hypothèse propose une explication de la composition littéraire du texte, mais elle ne tranche pas la question théologique de la révélation.
« Les juifs religieux rejettent en bloc la critique scientifique. » Inexact. Les réponses juives sont diverses et complexes, du rejet total à l'acceptation partielle en passant par la réinterprétation.
Qu'est-ce que l'hypothèse documentaire ?
L'hypothèse documentaire (Documentary Hypothesis) ou JEDP est une théorie qui explique la composition des cinq premiers livres de la Torah (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome). Elle fut développée par des savants allemands au 19e siècle, notamment Julius Wellhausen dans son ouvrage « Prolegomena zur Geschichte Israels » (1878).
Les observations qui ont mené à l'hypothèse :
─ Les répétitions : Récits répétés avec des détails différents (par exemple deux récits de la création dans la Genèse).
─ Les noms divins : Alternance entre « YHWH » et « Elohim ».
─ Les styles différents : Variation dans la langue, le vocabulaire et les préoccupations.
─ Les contradictions apparentes : Dans les législations, les chronologies et les détails.
Les quatre sources supposées :
J (Yahwist/Yahviste) : 10e-9e siècle av. J.-C., utilise le nom « YHWH », style narratif vivant, se concentre sur Juda.
E (Elohist/Élohiste) : 9e-8e siècle av. J.-C., utilise « Elohim », se concentre sur le Nord (Israël).
D (Deuteronomist/Deutéronomiste) : 7e siècle av. J.-C., lié aux réformes du roi Josias, style oratoire.
P (Priestly/Sacerdotal) : 6e-5e siècle av. J.-C., après l'exil babylonien, s'intéresse aux rites et aux généalogies.
Selon l'hypothèse, un ou des rédacteurs (R) ont rassemblé ces sources dans le texte final.
Développements post-wellhausiens
L'hypothèse a beaucoup évolué :
─ La critique littéraire moderne : Certains savants voient les sources comme des écoles littéraires plutôt que des documents séparés.
─ La datation révisée : Nouvelle datation des sources, particulièrement J et E.
─ Les modèles alternatifs : Hypothèse supplémentaire (Supplementary), hypothèse fragmentaire (Fragmentary).
─ Le scepticisme postmoderne : Certains savants doutent de la possibilité même de reconstruire les sources.
Réactions des juifs religieux
1. Rejet total (orthodoxie haredi) :
Ils rejettent l'hypothèse en bloc. Toute la Torah vient de Moïse par révélation divine. Les répétitions et différences ont des explications traditionnelles dans le Talmud et le Midrash. La critique historique s'oppose à la foi.
Représentants : La plupart des rabbins haredi, les yeshivot (écoles religieuses) traditionnelles.
2. Défense académique (orthodoxie moderne) :
Ils tentent de réfuter l'hypothèse par des outils académiques. Ils soulignent la faiblesse des preuves, les contradictions entre critiques, les alternatives interprétatives. Certains acceptent une critique littéraire limitée tout en préservant l'origine mosaïque.
Représentants : Umberto Cassuto dans « The Documentary Hypothesis » (1961), Joshua Berman dans « Inconsistency in the Torah » (2017).
3. Conciliation limitée (orthodoxie ouverte) :
Ils acceptent certaines insights de la critique historique tout en préservant la sainteté du texte. Peut-être Moïse a-t-il utilisé des sources antérieures sous inspiration divine. Ou le texte a subi une rédaction limitée qui n'affecte pas l'essence.
Représentants : Mordechai Breuer avec sa théorie des « Aspects » (Aspects Theory), David Weiss Halivni.
4. Acceptation avec réinterprétation (judaïsme conservateur et réformé) :
Ils acceptent la critique historique mais réinterprètent le sens de la révélation. La révélation n'est pas une dictée littérale mais une inspiration graduelle à travers l'histoire. La sainteté réside dans le sens, non dans la composition historique.
Représentants : Abraham Joshua Heschel, les écoles rabbiniques non-orthodoxes.
Modèles conciliatoires créatifs
Théorie des « Aspects » de Mordechai Breuer :
Dieu a révélé à Moïse un texte multidimensionnel reflétant différents aspects divins. Ce que les critiques voient comme « sources » sont des « voix » divines intentionnelles dans un texte unique.
Théorie flexible de la « Torah du Ciel » :
Certains penseurs orthodoxes contemporains distinguent entre « Torah du Ciel » (principe de foi) et les détails de comment cela s'est produit historiquement.
Les défis théologiques
L'hypothèse soulève des questions profondes :
─ Si Moïse n'a pas écrit la Torah, quelle est la source de son autorité ?
─ Comment comprendre la révélation si le texte résulte d'une évolution historique ?
─ Quelle relation entre critique historique et pratique religieuse ?
Positions islamiques et chrétiennes comparées
Les chrétiens ont affronté le même défi et leurs réponses ont varié du rejet fondamentaliste à l'acceptation libérale. Les catholiques après Vatican II acceptent la critique historique tout en préservant l'inspiration.
Les musulmans suivent le débat avec prudence. Certains y voient une confirmation de la vision coranique sur la corruption des livres antérieurs. D'autres craignent l'extension de méthodes similaires au Coran.
Où en sommes-nous aujourd'hui
L'hypothèse documentaire n'est plus le consensus qu'elle était. Mais la critique historique de la Torah continue sous de nouvelles formes. Le fossé entre étude académique et étude religieuse se resserre dans certains cercles et s'élargit dans d'autres.
La leçon profonde : la relation entre foi et critique historique est complexe. Ni le rejet total ni l'acceptation naïve ne suffisent. Un traitement mature exige une compréhension profonde des deux méthodes et de leurs limites.
Pour une lecture avancée
─ Niveau avancé : La critique historique du Coran et sa comparaison avec la critique de la Torah
─ Julius Wellhausen, Prolegomena to the History of Israel (1878)
─ Umberto Cassuto, The Documentary Hypothesis and the Composition of the Pentateuch (1961)
─ Joel Baden, The Composition of the Pentateuch (Yale UP, 2012)
─ Joshua Berman, Ani Maamin: Biblical Criticism, Historical Truth, and the Thirteen Principles of Faith (2020)
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