Contradictions et problèmes dans les textes
Quelle est la différence entre l'« abrogation » (naskh) dans la tradition islamique et l'objection orientaliste selon laquelle elle constitue une preuve de modification humaine de la révélation ?
L'abrogation (naskh) dans la tradition islamique est un phénomène complexe et développé, qui diffère radicalement de la conception orientaliste qui y voit une « modification humaine de la révélation ». Comprendre cette différence nécessite d'analyser la structure épistémologique de ces deux positions et leurs contextes historiques.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs de la tradition :
« L'abrogation est un miracle divin que les orientalistes ne comprennent pas. » Simplification défaillante. L'abrogation est un phénomène qui a sa logique interne dans les sciences coraniques, et certains orientalistes (comme John Wansbrough et Andrew Rippin) l'ont étudiée en profondeur, même si leurs conclusions diffèrent.
« Les orientalistes veulent seulement déformer l'islam. » Généralisation inexacte. La critique de l'abrogation par certains orientalistes découle d'hypothèses méthodologiques différentes, pas nécessairement d'une hostilité. Comprendre ces hypothèses est plus important que de les rejeter idéologiquement.
Du côté de certains orientalistes :
« L'abrogation est une preuve catégorique de manipulation humaine du texte. » Saut logique. L'abrogation dans le contexte islamique a une justification théologique cohérente au sein du système de révélation progressive. Passer de « existence d'abrogation » à « donc le texte est humain » ignore le cadre théologique islamique.
« L'abrogation est une contradiction évidente dans le Coran. » Réduction. L'abrogation dans la compréhension islamique n'est pas une contradiction mais une gradation législative intentionnelle. Cette distinction est fondamentale pour comprendre le sujet.
Structure de l'abrogation dans la tradition islamique
L'abrogation dans ses fondements coraniques s'appuie sur des versets explicites :
- « Tout verset que Nous abrogeons ou que Nous faisons oublier, Nous en apportons un meilleur, ou un semblable » (La Vache : 106)
- « Et quand Nous remplaçons un verset par un autre - et Allah sait mieux ce qu'Il révèle » (Les Abeilles : 101)
Évolution du concept d'abrogation à travers les siècles :
Ier-IIe siècles de l'hégire : L'abrogation au sens large incluait la spécification, la restriction et l'explication. Abū ʿUbayd al-Qāsim ibn Sallām (m. 224 H.) dans « al-Nāsikh wa-l-Mansūkh » mentionne des centaines de versets abrogés.
IIIe-IVe siècles : Rétrécissement du concept. Al-Shāfiʿī (m. 204 H.) dans « al-Risāla » a limité l'abrogation à la suppression complète du jugement. Al-Naḥḥās (m. 338 H.) a réduit les versets abrogés à des dizaines.
Ve siècle et après : Davantage de restriction. Al-Suyūṭī (m. 911 H.) dans « al-Itqān » n'affirme catégoriquement que l'abrogation de 20 versets. Al-Dihlawī (m. 1176 H.) dans « al-Fawz al-Kabīr » les réduit à seulement 5 versets.
Logique théologique de l'abrogation
L'abrogation dans la compréhension islamique repose sur des principes :
1. Gradation législative : Les jugements progressent avec l'évolution de la première société musulmane. Exemple : l'interdiction du vin par étapes.
2. Sagesse divine transcendante : Dieu connaît ce qui convient à chaque étape. L'abrogation n'est pas un « retour en arrière » mais une planification divine préalable.
3. Test d'obéissance : Le changement des jugements teste la réponse des croyants au commandement divin indépendamment de son contenu.
4. Distinction entre constantes et variables : Les croyances et l'éthique fondamentale ne sont pas abrogées, les législations détaillées peuvent l'être.
Critique orientaliste et ses présupposés
John Wansbrough dans « Quranic Studies » (1977) a proposé que l'abrogation soit la preuve du développement du texte coranique sur deux siècles. Patricia Crone et Michael Cook dans « Hagarism » (1977) ont vu l'abrogation comme un mécanisme pour résoudre les contradictions résultant de la compilation de textes de différentes périodes.
Cette critique repose sur des présupposés :
- Le texte religieux doit être absolument fixe
- Le changement dans les jugements indique une intervention humaine
- L'évolution législative n'est pas compatible avec la révélation divine
Fossé méthodologique
Le désaccord fondamental réside dans la conception de la nature de la révélation :
Conception islamique : La révélation est un processus étendu (23 ans) qui interagit avec la réalité. L'abrogation fait partie du plan divin, ce n'est pas une correction d'erreur.
Conception orientaliste classique : Part du modèle de révélation toranique (tablettes écrites une seule fois) ou chrétienne (incarnation unique). Tout changement est lu comme preuve d'édition humaine.
Développements contemporains du débat
Du côté islamique :
- Naṣr Ḥāmid Abū Zayd dans « Mafhūm al-Naṣṣ » (1990) a tenté de développer une compréhension historique de l'abrogation sans abandonner la sacralité du texte
- Ṭāhā Jābir al-ʿAlwānī dans « Lā Naskh fī l-Qurʾān » (2007) a nié l'abrogation au sens traditionnel
- Jasser Auda dans « Maqāṣid al-Maqāṣid » (2013) a présenté une lecture finaliste qui dépasse l'abrogation littérale
Du côté orientaliste :
- Angelika Neuwirth dans « Der Koran als Text der Spätantike » (2010) étudie le Coran comme un texte cohérent ayant sa logique interne
- Nicolai Sinai dans « The Qur'an: A Historical-Critical Introduction » (2017) présente une approche plus compréhensive de l'abrogation
Point central
L'abrogation dans la tradition islamique n'est pas une « modification » de la révélation mais fait partie de sa structure. Cela diffère radicalement de la « modification humaine » que présupposent certains orientalistes. La première suppose une révélation dynamique interactive, la seconde suppose une manipulation d'un texte qui était censé être fixe.
Du point de vue de la préférence rationnelle (rajḥān ʿaqlī)
L'étude de l'abrogation nécessite :
1. Comprendre le contexte historique de l'évolution du concept
2. Analyser la logique interne de la théorie islamique
3. Critiquer les présupposés préalables des deux côtés
4. Rechercher un terrain commun pour le dialogue académique
Où en sommes-nous aujourd'hui
Le débat a dépassé la polémique idéologique vers une recherche académique plus profonde. Les études contemporaines tentent de comprendre l'abrogation dans son contexte historique et théologique, tout en maintenant la distance critique. Cela ouvre de nouveaux horizons pour le dialogue entre la tradition islamique et les études académiques contemporaines.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : La théorie de l'abrogation chez les juristes tardifs
- Niveau avancé : L'abrogation dans les études coraniques occidentales contemporaines
- John Burton, The Sources of Islamic Law: Islamic Theories of Abrogation (Edinburgh UP, 1990)
- David S. Powers, "The Exegetical Genre nāsikh wa-mansūkh" in Approaches to the History of the Interpretation of the Qur'an (Oxford, 1988)
- أحمد حسن، نظرية النسخ في الشرائع السماوية (دار النهضة العربية، 1988)
- Page « Family: Quranic Studies - Abrogation » sur le site