Textes sacrés à travers les religions

Comment peut-on mobiliser la philosophie du discours divin chez Nicholas Wolterstorff et l'approche de Swinburne sur la révélation pour construire une comparaison méthodologique entre le Coran et l'Évangile sans leur attribuer directement cette démarche ?

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Le passage de la « philosophie de la révélation » comme concept abstrait aux « mécanismes d'analyse des textes sacrés » requiert des outils méthodologiques précis. Nicholas Wolterstorff dans « Le Discours divin » (Divine Discourse) et Richard Swinburne dans « La Révélation » (Revelation) ont proposé des cadres philosophiques qui peuvent être mobilisés pour comprendre comment les textes sacrés prétendent transmettre un message divin, sans nécessité d'adopter une position théologique spécifique envers aucun texte.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains croyants :

« Le Coran et l'Évangile ne peuvent être comparés car leur nature est radicalement différente. » Refus méthodologique non justifié. Même si les prétentions des deux textes concernant leur nature diffèrent, ces prétentions elles-mêmes peuvent être étudiées comparativement. La différence dans la nature prétentdue est précisément ce qui rend la comparaison philosophiquement intéressante : comment deux textes peuvent-ils prétendre transmettre un message divin par des mécanismes différents ?

« La philosophie de Wolterstorff est chrétienne, et Swinburne est biaisé en faveur du christianisme, ils ne conviennent donc pas pour analyser le Coran. » Confusion entre l'outil et son emploi. Wolterstorff et Swinburne ont développé des outils philosophiques généraux pour comprendre les prétentions à la révélation, même s'ils les ont appliqués principalement au christianisme. Les outils philosophiques — comme la distinction de Wolterstorff entre « parler » et « parole », ou les critères de Swinburne pour la vraie révélation — peuvent être appliqués à tout texte prétendant à la révélation.

Du côté de certains naturalistes :

« Tous les textes sacrés se ressemblent en ce qu'ils sont des prétentions humaines. » Réductionnisme qui fait perdre la richesse analytique. Même en supposant que tous les textes sont d'origine humaine, les différences dans leur manière de prétendre à la révélation et les mécanismes de justification de cette prétention demeurent philosophiquement intéressantes et méritent l'étude comparative.

« La comparaison méthodologique est impossible car chaque croyant lit son texte avec partialité. » Scepticisme excessif. La comparaison méthodologique est possible quand nous nous concentrons sur la structure logique des prétentions des textes, non sur leur véracité. Il est possible d'analyser comment chaque texte se présente sans avoir besoin d'évaluer sa véracité.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Les réponses partagent un refus de la possibilité de comparaison méthodologique, soit en invoquant la différence radicale, soit en invoquant la similitude absolue. Les deux positions nous cachent la possibilité d'une compréhension plus profonde de la manière dont fonctionnent les prétentions à la révélation dans différents textes.

Le cadre de Wolterstorff : le discours divin comme acte de parole

Wolterstorff analyse la révélation à travers la théorie des actes de parole (Speech Act Theory). L'idée centrale : quand une personne parle, il y a trois niveaux :
1. L'acte locutoire (locutionary act) : émettre des sons ou écrire des symboles
2. L'acte illocutoire (illocutionary act) : ce qui est accompli par la parole (promesse, ordre, information)
3. L'acte perlocutoire (perlocutionary act) : l'effet sur l'auditeur

Wolterstorff ajoute : une personne peut « s'approprier » (appropriate) la parole d'une autre pour qu'elle devienne sa parole. Par exemple : l'ambassadeur lit un message de son chef, ainsi la parole du chef passe par l'ambassadeur.

Application au Coran et à l'Évangile : Dans la perspective islamique traditionnelle, le Coran est la parole directe de Dieu via Gabriel puis Muhammad. Structure : Dieu ← Gabriel ← Muhammad ← Texte. Dans la perspective chrétienne des Évangiles, les Évangiles sont des témoignages humains sur les paroles et actes de Jésus qui est le Verbe de Dieu incarné. Structure : Dieu ← Jésus ← Témoins ← Texte.

La différence fondamentale dans le cadre de Wolterstorff : le Coran se présente comme « discours divin direct » où Dieu est le locuteur direct dans le texte (« Dis », « Nous », « Nous »). Les Évangiles se présentent comme « témoignage sur un discours divin » où les rédacteurs rapportent ce que Jésus a dit et fait.

Le cadre de Swinburne : critères de la vraie révélation

Swinburne propose quatre critères pour évaluer une prétention à la révélation :
1. Le contenu : est-il cohérent avec ce que nous savons de Dieu par la raison naturelle ?
2. Les miracles : est-il soutenu par des miracles qui confirment son origine divine ?
3. L'impact moral : améliore-t-il moralement la vie de ses adeptes ?
4. La cohérence interne : le texte est-il cohérent intérieurement ?

Application comparative : Le Coran met l'accent sur le premier critère (l'unicité pure) et le quatrième (le défi de produire un équivalent). Les Évangiles mettent l'accent sur le deuxième critère (les miracles de Jésus et sa résurrection) et le troisième (la transformation morale des premiers croyants).

Notez : ceci est une analyse descriptive de la manière dont chaque texte présente son argument, non un jugement sur la véracité de l'un ou l'autre.

La construction comparative méthodologique

En utilisant les deux cadres, on peut construire une comparaison méthodologique sur trois axes :

1. Axe de l'autorité discursive : Dans le cadre de Wolterstorff, comment chaque texte établit-il son autorité ? Le Coran : autorité directe de Dieu comme locuteur. Les Évangiles : autorité testimoniale de témoins oculaires de Jésus.

2. Axe de la vérification : Dans le cadre de Swinburne, quelles preuves chaque texte offre-t-il ? Le Coran : le miracle linguistique et le défi. Les Évangiles : les miracles et la résurrection.

3. Axe de la médiation : Comment chaque texte traite-t-il la question de la médiation humaine ? Le Coran la minimise (Muhammad n'est qu'un transmetteur). Les Évangiles la reconnaissent (rédacteurs humains qui rapportent selon leurs styles).

L'utilité philosophique de cette comparaison

Cette analyse révèle que les textes sacrés ne se ressemblent pas dans leur manière de présenter la prétention à la révélation. Les différences ne sont pas superficielles mais reflètent des philosophies différentes concernant :
- La nature de la communication divine-humaine
- Le rôle de la médiation humaine dans la transmission de la révélation
- Les critères de vérification de la véracité du message
- La relation entre le langage humain et le message divin

Applications contemporaines

Ce cadre comparatif est utile dans :
- Le dialogue interreligieux : compréhension plus profonde des différences de fondements
- La philosophie analytique de la religion : développement de modèles plus précis pour comprendre les prétentions à la révélation
- L'herméneutique : comprendre comment la nature de la prétention du texte affecte son interprétation

Synthèse méthodologique

L'usage des outils de Wolterstorff et Swinburne nous permet une comparaison méthodologique sans tomber dans :
- Le jugement théologique sur la véracité d'aucun texte
- La réduction des différences ou leur exagération
- L'imposition du cadre d'un texte sur un autre

La comparaison demeure descriptive et analytique, aidant à comprendre comment chaque texte fonctionne selon sa logique interne, et c'est précisément ce dont a besoin le chercheur sérieux en philosophie comparée de la religion.

Pour une lecture avancée

─ Niveau avancé : la théorie de « l'appropriation double » chez Wolterstorff et son application au hadith prophétique
─ Niveau avancé : la critique de William Abraham aux critères de Swinburne et son développement de « l'épistémologie ecclésiale de la révélation »
─ Nicholas Wolterstorff, Divine Discourse (1995)
─ Richard Swinburne, Revelation: From Metaphor to Analogy (2007)
─ William Abraham, Crossing the Threshold of Divine Revelation (2006)

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