Religion et morale
Les athées peuvent-ils être moraux de manière fiable ?
Cette question fait partie des plus controversées dans les débats entre croyants et athées. De nombreux croyants la posent comme argument contre l'athéisme, et de nombreux athées s'en offusquent car elle remet en question leur moralité. La question n'est pas fondamentalement sur le comportement des individus, mais sur le fondement philosophique de la morale : peut-on établir un système moral cohérent sans la foi en Dieu ?
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« L'athée ne peut pas être moral car il ne croit pas en Dieu. » Ceci confond deux niveaux : le comportement moral effectif et le fondement philosophique de la morale. La réalité observable montre de nombreux athées qui se comportent avec une haute moralité — ils font des dons aux œuvres caritatives, aident les nécessiteux, respectent la loi. Nier cette réalité affaiblit la crédibilité du dialogue.
« L'athée moral vole sa morale à la religion sans le savoir. » Réponse qui contient une supposition non démontrée. De nombreux principes moraux (ne pas tuer, ne pas voler, aider les nécessiteux) existent dans des cultures diverses, religieuses et non religieuses. Prétendre que toute morale est « volée à la religion » nécessite une preuve historique et anthropologique solide.
« Sans crainte du châtiment divin, il n'y a pas de dissuasion du mal. » Vision étroite des motivations humaines. Les humains ont de multiples motivations pour le comportement moral : l'empathie naturelle, le désir d'une bonne réputation, le sentiment d'appartenance à la société, la satisfaction psychologique de faire le bien. Réduire toute morale à la « crainte du châtiment » est une simplification défaillante.
Du côté de certains athées :
« La religion est la cause de la plupart des maux, et les athées sont plus moraux. » Exagération et généralisation. L'histoire montre des maux commis au nom de la religion, et des maux commis au nom d'idéologies séculaires (Staline, Mao, Pol Pot). La morale et le mal ne sont monopolisés par aucun camp.
« La morale a évolué biologiquement, et nous n'avons pas besoin de Dieu pour l'expliquer. » Ceci explique comment certaines tendances morales ont émergé (l'empathie envers les proches par exemple), mais ne résout pas la question philosophique : pourquoi devons-nous suivre ces tendances ? L'évolution biologique explique « ce qui est », non « ce qui doit être ». La brèche entre description et normativité demeure.
« Je suis moral et athée, et c'est une preuve suffisante. » Confusion entre expérience personnelle et question philosophique. La question n'est pas « existe-t-il des athées moraux ? » (la réponse : oui certainement), mais « quel est le fondement philosophique de leur morale, et est-il cohérent ? ».
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles évitent toutes le cœur de la question philosophique. La vraie question n'est pas sur le comportement individuel, mais sur la possibilité d'établir un système moral objectif et contraignant sans référence transcendante. C'est une question philosophique profonde débattue par les philosophes depuis des siècles, et qui ne se résout pas en pointant vers des exemples individuels ou en attaquant l'autre camp.
Positions sérieuses dans ce débat
Premièrement, la position « la morale nécessite un fondement transcendant ». De nombreux philosophes croyants (et certains athées comme Nietzsche) voient que les jugements moraux objectifs nécessitent une source qui transcende l'humain. Sans cette source, la morale devient de simples préférences personnelles ou des accords sociaux susceptibles de changer. Dostoïevski l'a formulé : « Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis. » Cela ne signifie pas que les athées ne se comportent pas moralement, mais qu'ils manquent d'un fondement philosophique solide pour leur morale.
Deuxièmement, la position de « la morale séculaire objective ». Des philosophes séculiers comme Kant ont tenté d'établir une morale objective basée sur la raison seule. « L'impératif catégorique » chez Kant dit : agis de sorte que le principe de ton action puisse devenir une loi universelle. D'autres comme Sam Harris tentent d'établir la morale sur « l'épanouissement des êtres conscients ». Ce sont des tentatives sérieuses, mais elles font face à une critique philosophique : d'où vient le caractère contraignant de ces principes ? Et pourquoi devrais-je me soucier de l'épanouissement des autres ?
Troisièmement, la position de « la morale comme construction sociale ». Certains philosophes acceptent que la morale soit une construction humaine sociale, mais voient cela comme suffisant. Les sociétés développent des règles morales pour organiser la vie commune, et ces règles acquièrent une force par le consensus social et l'intérêt mutuel. Cette position est franche, mais fait face à un problème : comment critiquer les pratiques morales d'autres sociétés (l'esclavage, le génocide) si la morale n'est qu'un accord social ?
Quatrièmement, la position de « la morale naturelle aristotélicienne ». Un courant philosophique (Alasdair MacIntyre, Philippa Foot) tente de faire revivre la morale aristotélicienne : l'humain a une certaine nature, et la morale est ce qui réalise l'épanouissement de cette nature. Cela ne requiert pas une foi religieuse directe, mais exige d'accepter l'idée de « nature humaine » et de « finalité » — concepts rejetés par de nombreux philosophes contemporains.
Remarques sur les études statistiques
Les études sociales montrent une image complexe :
- Dans certaines sociétés, les religieux donnent davantage aux œuvres caritatives
- Dans d'autres sociétés (Scandinavie par exemple), des niveaux élevés de morale sociale avec des taux d'athéisme élevés
- Les prisons américaines contiennent un pourcentage d'athées inférieur à leur proportion dans la société (mais cela peut s'expliquer par des facteurs sociaux et économiques)
Ces études ne tranchent pas la question philosophique sur le fondement de la morale, mais montrent que la relation entre foi et comportement moral n'est ni simple ni univoque.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat philosophique continue et n'est pas tranché. Le seul consensus est que la question est plus complexe qu'elle n'y paraît. La plupart des philosophes sérieux — croyants et athées — s'accordent sur :
1. L'existence d'athées qui se comportent avec une haute moralité est un fait qui ne peut être nié
2. La question du fondement philosophique de la morale reste un défi pour la pensée séculaire
3. Les systèmes moraux religieux ont aussi leurs défis (le dilemme d'Euthyphron par exemple)
4. Le dialogue entre les différentes positions est utile et nécessaire
La position la plus mature est de reconnaître la complexité de la question, et d'éviter les jugements hâtifs sur la morale d'autrui basés uniquement sur leurs croyances métaphysiques.
Pour lecture avancée
─ Niveau intermédiaire : le dilemme d'Euthyphron et le défi de la morale religieuse
─ Niveau avancé : le réalisme moral contre l'antiréalisme dans la philosophie contemporaine
─ Page « Morality and Ethics » sur le site god-database.org
─ Charles Taylor, Sources of the Self (sur la morale moderne et ses racines)