Religion et morale
Si la morale n'était qu'un simple commandement divin, le meurtre deviendrait-il bon si Dieu l'ordonnait ?
Il s'agit d'une question philosophique profonde posée par Platon il y a 2400 ans dans le dialogue « Euthyphron », et qui fait encore l'objet de débats intenses aujourd'hui. Cette question nous place face à un dilemme : le bien est-il bon parce que Dieu l'a ordonné, ou Dieu l'ordonne-t-il parce qu'il est bon ? Si nous disons le premier, il semble que la morale devienne arbitraire. Si nous disons le second, il semble qu'il existe un critère du bien indépendant de Dieu.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants : « Dieu n'ordonnerait jamais le meurtre, donc la question n'a pas de sens » — ceci ignore les exemples bibliques et coraniques où il y a un ordre divin de combattre ou de tuer dans certains contextes. « Ce que Dieu ordonne est bon par définition, point final » — ceci ne répond pas à la question philosophique mais l'ignore.
Du côté de certains athées : « Ceci prouve que la morale religieuse est contradictoire » — c'est précipité, car les philosophes croyants ont développé des réponses sophistiquées. « La morale est objective sans Dieu » — ceci nécessite une justification, car d'où vient l'objectivité de la morale dans un monde purement matériel ?
Analyse précise du dilemme
Le dilemme d'Euthyphron présente deux options, toutes deux apparemment problématiques :
La première option : Le commandement divin pur — le bien n'est bon que parce que Dieu l'a ordonné. Le problème : ceci rend la morale arbitraire. Si Dieu ordonnait le meurtre aléatoire, cela deviendrait bon. Ceci va à l'encontre de notre intuition morale profonde.
La seconde option : La morale indépendante — Dieu ordonne le bien parce qu'il est bon en soi. Le problème : ceci semble placer un critère du bien au-dessus de Dieu ou en dehors de lui, ce qui limite sa souveraineté absolue.
Positions sérieuses dans le débat
Premièrement, la théorie du commandement divin modifiée. Certains philosophes (comme Robert Adams) affirment : Dieu ordonne ce qu'il ordonne en se basant sur sa nature bonne par nécessité. Dieu ne « choisit » pas d'être bon — le bien fait partie de sa nature éternelle. Donc il ne peut pas ordonner le mal pur.
L'avantage : ceci préserve le rôle de Dieu dans l'établissement de la morale sans la rendre arbitraire.
Deuxièmement, la théorie de la nature divine. La morale n'est pas constituée de « commandements » externes de Dieu, mais un reflet de sa nature. L'amour est bon parce que Dieu est amour, la justice est bonne parce que Dieu est juste. La morale est enracinée dans l'essence de Dieu, non dans ses commandements arbitraires.
Ceci transcende le dilemme : ni la morale n'est indépendante de Dieu, ni elle n'est arbitraire.
Troisièmement, la distinction entre types de commandements. Certains philosophes distinguent entre :
- Commandements moraux essentiels (ne tue pas l'innocent, ne sois pas injuste) — ceux-ci reflètent la nature de Dieu
- Commandements contextuels ou législatifs (règles spécifiques à un temps et lieu) — ceux-ci peuvent changer
Quatrièmement, la position naturaliste. Certains philosophes affirment que la morale est fondée dans la nature humaine ou la raison ou l'utilité, indépendamment des commandements divins. Mais ceci fait face à son propre défi : d'où vient le caractère normatif de la nature ou de la raison ?
Application à l'exemple du meurtre
Dans la plupart des théories morales religieuses sérieuses, le meurtre aléatoire d'innocents reste un mal même si nous supposions hypothétiquement un commandement divin en ce sens. Pourquoi ? Parce que :
- Dans la théorie de la nature divine : ceci contredit la nature juste et miséricordieuse de Dieu
- Dans la théorie du commandement modifiée : le Dieu nécessairement bon ne peut pas ordonner le mal pur
- Même les commandements divins de combat dans les textes religieux sont limités par des contextes et conditions
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le dilemme d'Euthyphron reste l'un des défis les plus importants en philosophie de la religion. Les philosophes croyants contemporains (comme William Craig et Richard Swinburne) ont développé des réponses sophistiquées qui transcendent la dichotomie simple. Le débat aujourd'hui porte sur : peut-on établir une morale objective sans référence transcendante ? Et si la référence est nécessaire, quelle est exactement sa nature ?
Pour une lecture avancée
- Niveau intermédiaire : la formulation contemporaine de William Craig de l'argument moral
- Niveau avancé : la critique d'Erik Wielenberg de la nécessité divine pour la morale
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