Religion et morale

Quelle est la différence entre la théorie du commandement divin chez les Ashʿarites et la théorie de la loi naturelle chez Aquinas ?

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Le débat entre la théorie du commandement divin chez les Ashʿarites et la théorie de la loi naturelle chez Aquinas représente l'un des désaccords les plus profonds en philosophie morale religieuse. Comprendre la différence entre ces deux approches est nécessaire pour saisir comment l'éthique se fonde dans les traditions philosophiques islamique et chrétienne.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains Ashʿarites contemporains : « La théorie d'Aquinas fait de la raison un juge du révélé » est une simplification dommageable. Aquinas ne rend pas la raison indépendante de Dieu, mais considère que la raison découvre ce que Dieu a déposé dans les natures des choses. « La loi naturelle s'oppose à la transcendance divine » confond transcendance et arbitraire abusif.

Du côté de certains Thomistes : « Les Ashʿarites rendent l'éthique arbitraire et dénuée de sens » relève de la caricature. Les Ashʿarites ont des justifications précises pour leur position relative à la liberté de la volonté divine et à la sagesse. « La théorie du commandement divin mène au nihilisme éthique » est une exagération qui ne tient pas compte du contexte théologique ashʿarite.

La théorie du commandement divin chez les Ashʿarites

Le principe chez les Ashʿarites : le bien (ḥusn) et le mal (qubḥ) sont légaux, non rationnels. Ce que Dieu a ordonné est bien, ce qu'Il a interdit est mal. Il n'existe pas de valeur éthique intrinsèque dans les actes indépendamment du commandement et de l'interdiction divins.

Le fondement théologique (kalām) : la liberté absolue de la volonté divine. Rien n'est obligatoire pour Dieu, et Il ne peut être questionné sur ce qu'Il fait. S'Il ordonnait ce que nous considérons aujourd'hui comme « mal », cela deviendrait bien par le seul fait de Son commandement. Ceci n'est pas de l'arbitraire mais une transcendance de la volonté divine par rapport aux contraintes.

La dimension épistémologique : la raison humaine ne peut saisir le bien et le mal de manière objective et indépendante. Ce que nous considérons comme « évidemment bon » peut n'être qu'une habitude sociale ou une inclination psychologique. La révélation seule est source de connaissance éthique certaine.

La théorie de la loi naturelle chez Aquinas

Le principe chez Aquinas : trois niveaux de loi interconnectés :
- La loi éternelle (Lex Aeterna) : la sagesse divine qui gouverne la création
- La loi naturelle (Lex Naturalis) : participation de la créature rationnelle à la loi éternelle
- La loi humaine (Lex Humana) : application de la loi naturelle aux cas particuliers

Le fondement métaphysique : les choses ont des natures et des fins (teloi). Le bien est ce qui réalise la fin de la chose. La raison peut saisir ces fins et donc connaître le bien et le mal de manière objective, mais cette connaissance reste dépendante de Dieu qui a créé ces natures.

La dimension épistémologique : la raison découvre la loi morale, elle ne l'invente pas. Les principes fondamentaux (préservation de la vie, reproduction, vie sociale, connaissance de la vérité) sont saisis par la raison naturelle même sans révélation spéciale.

Points de divergence fondamentaux

Source de l'obligation morale. Chez les Ashʿarites : la volonté divine directement. Chez Aquinas : la nature des choses telle que Dieu l'a créée.

Rôle de la raison. Chez les Ashʿarites : révélatrice du commandement divin seulement, non fondatrice du jugement éthique. Chez Aquinas : percevant la loi morale déposée dans les natures.

Relation entre révélation et raison. Chez les Ashʿarites : la révélation est source unique de connaissance éthique certaine. Chez Aquinas : la révélation complète et confirme ce que la raison perçoit, et ajoute ce qui dépasse sa capacité.

Le dilemme d'Euthyphron. Les Ashʿarites choisissent explicitement la première corne : le bien est bien parce que Dieu l'a ordonné. Aquinas tente une position médiane : Dieu ordonne le bien parce qu'il est cohérent avec Sa nature bonne elle-même.

Forces et faiblesses de chaque théorie

La théorie du commandement divin ashʿarite est forte dans : la transcendance divine absolue, la simplicité conceptuelle, éviter de rendre l'éthique indépendante de Dieu. Elle est faible dans : la difficulté d'expliquer les intuitions éthiques communes, le défi face au problème de l'arbitraire divin.

La théorie thomiste de la loi naturelle est forte dans : l'explication des intuitions éthiques partagées, la possibilité de dialogue éthique avec les non-croyants, la cohérence avec le réalisme moral. Elle est faible dans : la complexité métaphysique, la dépendance sur des concepts aristotéliciens qui peuvent ne pas être nécessaires.

Positions du débat contemporain

Dans la philosophie islamique contemporaine : tentatives de conciliation (Taha Abdurrahman), renaissance de la position muʿtazilite sur la justice et l'amélioration et la dégradation rationnelles (Mohammed Abed al-Jabri), défense renouvelée de la position ashʿarite (Saʿīd Fūda).

Dans la philosophie chrétienne contemporaine : théorie du commandement divin modifiée (Modified Divine Command Theory) chez Robert Adams et Philip Quinn, tentatives de développer la loi naturelle sans la métaphysique aristotélicienne (John Finnis).

Convergences inattendues

Malgré la divergence apparente, il existe des convergences importantes. Les deux positions affirment que Dieu est la source ultime de l'éthique. Toutes deux rejettent le relativisme moral absolu. Toutes deux font face aux défis de la philosophie morale séculière contemporaine.

Dans le contexte de god-database, les deux positions contribuent à l'argument rationnel (rajḥān ʿaqlī) en faveur du monothéisme : l'existence d'un débat philosophique profond sur les fondements de l'éthique dans le cadre monothéiste montre la richesse de ce cadre et sa capacité à traiter les questions fondamentales.

Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat

Le débat n'est pas tranché, mais il a évolué. Le défi contemporain n'est pas seulement de choisir entre les deux théories, mais de développer une théorie éthique monothéiste qui intègre les intuitions des deux et dépasse leurs points faibles, tout en répondant aux défis contemporains des neurosciences, de l'anthropologie et de la philosophie morale évolutionnaire.

Pour une lecture avancée

─ Niveau avancé : théories du commandement divin contemporaines et la critique de Wes Morriston
─ al-Bāqillānī, al-Tamhīd fī al-Radd ʿalā al-Mulḥida (fondements de la théorie ashʿarite)
─ Aquinas, Summa Theologica I-II, qq. 90-97 (fondements de la théorie de la loi naturelle)
─ Hourani, Reason and Tradition in Islamic Ethics (Cambridge, 1985)
─ Pages « Divine Command Theory » et « Natural Law Theory » sur le site

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