Religion et morale
La réalisme moral séculier (Parfit, Scanlon) suffit-il à fonder une morale objective sans Dieu ?
Le réalisme moral séculier — tel que développé par Derek Parfit dans "On What Matters" (2011-2017) et Thomas Scanlon dans "What We Owe to Each Other" (1998) — représente la plus forte tentative contemporaine de fonder une morale objective sans recourir à Dieu. Cette tentative mérite une analyse précise car elle défie l'affirmation traditionnelle selon laquelle « il n'y a pas de morale objective sans Dieu ». Le débat ici ne porte pas sur l'existence de Dieu, mais sur la question de savoir si la morale objective est logiquement possible sans présupposer son existence.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du théisme :
« La morale séculière n'est qu'opinion personnelle déguisée. » Erreur grave. Parfit et Scanlon sont des philosophes de premier plan dans l'académie anglo-américaine, et leurs arguments sont techniques et complexes. Les rejeter par un slogan sophistique témoigne d'une ignorance du débat contemporain.
« Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis. » Slogan célèbre de Dostoïevski, mais ce n'est pas un argument philosophique. Les réalistes moraux séculiers offrent une structure complexe pour fonder les normes morales sans Dieu. Rejeter cette structure nécessite une analyse, pas la simple répétition d'un slogan.
Et du côté de certains séculiers :
« Parfit et Scanlon ont prouvé que la morale n'a pas besoin de Dieu. » Dépassement. Ce qu'ils ont offert est un cadre théorique cohérent pour la morale séculière, mais ce cadre fait face à de sérieux défis. Le débat philosophique reste ouvert.
« Les arguments religieux pour la morale sont circulaires. » Accusation simpliste. Les arguments contemporains de la morale vers Dieu (chez Adams, Evans, Zagzebski) ne sont pas « Dieu dit X donc X est correct », mais des arguments complexes sur la meilleure explication des faits moraux.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent la simplification d'un débat philosophique profond en slogans. La vraie question : le réalisme moral séculier peut-il fournir une base suffisante pour la morale objective ? La réponse nécessite d'examiner la structure interne de ces théories.
Le réalisme de Parfit : les faits normatifs irréductibles
Parfit propose qu'il existe des faits normatifs (normative facts) objectifs et irréductibles aux faits naturels. Par exemple : « La torture pour le plaisir est mal » n'est pas simplement l'expression d'un sentiment ou d'un accord social, mais un fait objectif comme « 2+2=4 ».
L'argument fondamental : quand nous réfléchissons clairement à certains cas moraux (torturer un enfant innocent pour le plaisir), nous percevons directement que c'est mal. Cette perception n'est pas une déduction à partir d'autres prémisses, mais une connaissance a priori comme notre connaissance des faits mathématiques.
Parfit distingue entre trois types de faits :
- Faits naturels (l'eau est H2O)
- Faits mathématiques logiques (2+2=4)
- Faits normatifs (la torture pour le plaisir est mal)
Le troisième type, selon lui, est objectif et réel comme les deux premiers, mais irréductible à eux. Ces faits « flottent librement » (float free) dans la réalité, ne nécessitant pas de base métaphysique en Dieu ou la nature.
Force : Respecte notre intuition morale forte que certains actes sont objectivement mauvais, indépendamment des opinions ou cultures.
Faiblesse : Le « flottement libre » des faits normatifs semble métaphysiquement obscur. Comment ces faits existent-ils ? Où existent-ils ? Quelle est leur relation au monde naturel ?
Le contractualisme de Scanlon : ce qui ne peut être raisonnablement rejeté
Scanlon offre une approche différente. La morale, selon lui, se fonde sur le principe : un acte est mal s'il est interdit par des principes que personne ne peut raisonnablement rejeter, en tant que base d'un accord général contraignant.
La clé ici est « ne peut être raisonnablement rejeté » (reasonably reject). Ce n'est pas un rejet factuel (beaucoup de gens rejettent des principes moraux corrects), mais un rejet raisonnable du point de vue d'une personne cherchant des principes que tous peuvent accepter.
Exemple : le principe « ne mentez pas sauf pour sauver une vie » peut être défendu car il protège l'intérêt de tous dans la confiance mutuelle, avec une exception raisonnable. Le principe « mentez quand vous voulez » ne peut être défendu car tous le rejetteraient raisonnablement — il détruit la possibilité de communication fiable.
Force : Fournit une procédure claire pour déterminer les principes moraux sans recourir à une autorité externe.
Faiblesse : Présuppose que la « raisonnabilité » est un concept objectif neutre, alors que les critères de raisonnabilité peuvent différer entre cultures et individus. Peut aussi produire un relativisme déguisé.
La critique théiste : le problème de fondation
Les philosophes théistes (Robert Adams, William Craig, Linda Zagzebski) soulèvent une critique fondamentale : même si nous acceptons qu'il existe des faits moraux objectifs, la question reste : qu'est-ce qui explique l'existence de ces faits ?
Chez Adams dans "Finite and Infinite Goods" (1999) : les faits moraux nécessitent un « ancrage » (grounding) dans la réalité. Les mathématiques peuvent « flotter librement » car elles sont purement abstraites, mais la morale concerne des êtres conscients et leurs actions. Comment des faits « flottants » affectent-ils le monde de la conscience et de l'action ?
La critique plus profonde : même si nous acceptons le réalisme de Parfit, pourquoi devrions-nous nous soucier de ces faits moraux ? S'ils sont simplement des faits « flottants » sans relation à notre nature ou but, qu'est-ce qui les rend contraignants pour nous ?
Dieu — en tant que créateur et source du bien — fournit une explication unifiée : les faits moraux sont objectifs car enracinés dans la nature de Dieu, et contraignants car nous sommes créés à son image et pour un but moral.
Le problème de l'obligation morale
Même si le réalisme séculier réussit à établir l'objectivité de la morale, reste le problème de l'obligation (moral obligation). Pourquoi dois-je faire ce qui est juste, surtout quand cela va à l'encontre de mon intérêt ?
Scanlon répond : parce que vous voulez vivre dans des relations justifiables aux autres. Mais si cela ne m'importe pas ? Si j'étais un « égoïste rationnel » (rational egoist) ?
La théorie théiste offre une réponse plus forte : l'obligation morale n'est pas simplement « ce qu'il faut faire si vous voulez X », mais un engagement absolu découlant de la nature de la création et du but ultime de l'humain.
Les réponses séculières contemporaines
Sharon Street dans "A Darwinian Dilemma" (2006) retourne la critique : si nos croyances morales sont le produit de l'évolution pour des fins de survie, comment faire confiance qu'elles se connectent à des faits moraux objectifs (qu'ils soient naturels ou divins) ? Cela affecte aussi le réalisme théiste.
David Enoch dans "Taking Morality Seriously" (2011) défend le « réalisme robuste » (robust realism) et propose que rejeter le réalisme moral a un coût pratique inacceptable : nous vivons comme si la morale était objective, et la théorie qui nie cela échoue à expliquer notre expérience.
Évaluation critique
Le réalisme moral séculier offre un cadre internement cohérent pour la morale objective. Mais il fait face à des défis :
1. Le défi métaphysique : Comment les faits normatifs existent-ils ? Le « flottement libre » semble une réponse insatisfaisante.
2. Défi de l'obligation : Même si la morale est objective, pourquoi dois-je m'y conformer ?
3. Le défi explicatif : Le théisme offre une explication unifiée (morale + conscience + ordre + but), tandis que le réalisme séculier semble fragmenté.
4. Défi de la connaissance morale : Comment connaissons-nous les faits moraux s'ils sont non-naturels ? L'intuition morale peut être trompeuse.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat entre réalisme moral séculier et théiste reste vivant dans l'académie. Il n'y a pas de consensus. Les deux positions ont de forts défenseurs et de sérieux critiques.
Du point de vue du « rajḥān ʿaqlī » : le réalisme séculier est logiquement possible, mais il paie un prix métaphysique (faits flottants obscurs) et pratique (faiblesse de l'obligation). La théorie théiste offre une explication plus simple et plus complète, mais elle nécessite d'accepter l'existence de Dieu.