Religion et morale

Le « théisme éthique terrestre » de Robert Adams réussit-il à fonder les valeurs morales dans la nature divine, ou tombe-t-il dans un dilemme d'Euthyphron révisé ?

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Cette question aborde l'une des tentatives philosophiques les plus développées pour dépasser le dilemme classique d'Euthyphron. Robert Merrihew Adams — le philosophe américain spécialisé en philosophie de la religion et en éthique — a développé dans son ouvrage "Finite and Infinite Goods" (1999) une théorie sophistiquée qui tente de fonder la morale dans la nature divine sans tomber dans le piège de l'arbitraire ou de la circularité. La question posée : a-t-il vraiment réussi ?

Réponses inadéquates à éviter

Du côté de certains défenseurs du monothéisme :

« Le dilemme d'Euthyphron est résolu depuis le Moyen Âge. » Affirmation simpliste. Le dilemme se renouvelle sous des formes contemporaines, et les tentatives classiques de résolution (comme la théorie ash'arite ou celle de Thomas d'Aquin) ne traitent pas tous les défis contemporains. Adams lui-même reconnaît que les solutions classiques sont insuffisantes.

« Dieu est source de la morale par nécessité, point de discussion. » Position fidéiste, non philosophique. Même si nous acceptons que Dieu est source de la morale, la question philosophique demeure : comment ? Et quelle est la nature de cette relation ? La foi n'élimine pas le besoin d'analyse philosophique.

« Adams a résolu le dilemme définitivement. » Exagération. Adams lui-même est plus modeste, et reconnaît que sa théorie fait face à des défis. Le débat philosophique autour d'elle reste continu et actif.

Du côté de certains critiques :

« Le dilemme d'Euthyphron détruit toute tentative de fonder la morale religieusement. » Généralisation hâtive. Le dilemme pose un défi sérieux, mais ne ferme pas définitivement la porte. Des tentatives sophistiquées comme celle d'Adams méritent une évaluation précise.

« Adams cache la circularité par un langage complexe. » Accusation qui nécessite une preuve. La complexité de la théorie peut être nécessaire pour traiter la complexité de la question, non une tentative de camouflage.

« L'éthique séculaire est meilleure que toute éthique religieuse. » Jugement de valeur préalable. La question n'est pas laquelle est « meilleure » mais si la théorie d'Adams est philosophiquement cohérente ou non.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles partagent le fait d'ignorer les détails philosophiques précis de la théorie d'Adams et la nature du défi qu'elle affronte. Le débat sérieux exige une compréhension précise de la théorie et du dilemme dans sa formulation contemporaine.

Le dilemme d'Euthyphron : formulation classique et contemporaine

Dans le dialogue « Euthyphron » de Platon, Socrate pose la question : les actions sont-elles bonnes parce que les dieux les aiment, ou les dieux les aiment-ils parce qu'elles sont bonnes ?

La première branche signifie que la morale est arbitraire — si les dieux aimaient le meurtre, il deviendrait bon. La seconde branche signifie que la morale est indépendante des dieux — quel besoin avons-nous alors d'eux en morale ?

La formulation contemporaine est plus développée :
- Si l'action est bonne seulement parce que Dieu la commande, alors la morale est arbitraire et sans fondement rationnel.
- Si Dieu commande l'action parce qu'elle est bonne de manière indépendante, alors la morale est indépendante de Dieu.
- Dans les deux cas, fonder la morale en Dieu semble problématique.

La théorie d'Adams : structure de base

Adams développe ce qu'il appelle la "Modified Divine Command Theory" avec trois éléments interconnectés :

Premièrement : le Bien suprême (The Good) est identique à la nature divine.
Dieu ne « commande » pas le bien depuis l'extérieur de sa nature, mais sa nature même est le critère du bien. Cela dépasse la première branche du dilemme — la morale n'est pas arbitraire car elle est enracinée dans une nature nécessaire, non accidentelle.

Deuxièmement : l'obligation morale (Moral Obligation) naît des commandements divins.
Mais pas de n'importe quel dieu, mais du Dieu aimant par nature. Les commandements moraux sont les commandements d'un être parfaitement aimant, et cela garantit qu'ils ne sont pas arbitraires. Cela dépasse l'accusation d'arbitraire sans abandonner le rôle du commandement divin.

Troisièmement : la distinction entre « le bien » (Good) et « le juste obligatoire » (Right/Obligatory).
Les actions peuvent être bonnes sans être moralement obligatoires. L'obligation vient du commandement divin, mais la bonté est enracinée dans la nature divine. Cette distinction permet plus de complexité que la dichotomie simple.

Comment Adams dépasse-t-il le dilemme ?

Adams rejette la dichotomie stricte du dilemme. Au lieu de « soit Dieu commande le bien parce qu'il est bien, soit il est bien parce que Dieu le commande », Adams propose : Dieu commande ce qui s'accorde avec sa nature aimante, et sa nature est le critère du bien lui-même.

Cela revient à dire : Dieu ne « choisit » pas d'être aimant, mais l'amour est une partie nécessaire de sa nature. Et ses commandements découlent de cette nature, ils ne sont donc ni arbitraires ni indépendants de lui.

Exemple illustratif : quand Dieu commande la justice, ce n'est pas parce que la justice est « bonne en soi » de manière indépendante, ni parce qu'il a « décidé » arbitrairement de rendre la justice bonne. Mais parce que la justice reflète sa nature juste, et son commandement découle de son désir que la création reflète sa perfection.

La critique philosophique : dilemme d'Euthyphron révisé

Les critiques proposent qu'Adams n'a pas résolu le dilemme mais l'a transféré à un autre niveau :

Première critique : dilemme de la nature divine.
Si la nature de Dieu est le critère du bien, nous demandons : la nature de Dieu est-elle bonne parce qu'elle se caractérise par certaines qualités (amour, justice, miséricorde), ou ces qualités sont-elles bonnes parce qu'elles sont des attributs de Dieu ?

Si nous disons le premier, nous revenons à des critères indépendants de Dieu. Si nous disons le second, nous revenons à l'arbitraire — si la nature de Dieu était cruelle, la cruauté deviendrait bonne.

Deuxième critique : problème de la nécessité métaphysique.
Adams répond que la nature de Dieu est nécessaire, non accidentelle. Mais cela pose une question : qu'est-ce qui rend une nature particulière « nécessaire » ? Si la nécessité est indépendante de Dieu, nous revenons à des critères externes. Si Dieu détermine sa nécessité, nous tombons dans la circularité.

Troisième critique : problème de la connaissance morale.
Même si nous acceptons que la nature de Dieu est le critère du bien, comment connaissons-nous cette nature ? Si nous disons par révélation, nous tombons dans la circularité (nous avons besoin de critères moraux pour évaluer les prétentions de révélation). Si nous disons par raison, alors la raison a donc une capacité indépendante de connaître le bien.

La défense d'Adams et les défenses ultérieures

Adams et ceux qui l'ont suivi (comme William Alston et Robert Adams) répondent :

À la première critique : Il n'y a pas de sens à demander « pourquoi la nature de Dieu est-elle bonne ? » car Dieu est le Bien suprême par définition. Ce n'est pas de l'arbitraire mais une nécessité conceptuelle — comme la question « pourquoi les célibataires ne sont-ils pas mariés ? »

Mais les critiques répondent : la différence est que « célibat » est une définition linguistique, tandis que « bien » est un concept normatif. Relier le concept normatif à un être particulier nécessite une justification.

À la deuxième critique : La nécessité métaphysique de la nature divine n'est pas « imposée » de l'extérieur ou par Dieu lui-même, mais c'est simplement un fait fondamental (brute fact). Certains faits sont fondamentaux et n'ont pas besoin d'explication plus profonde.

Mais cela affaiblit la prétention que Dieu « explique » la morale — si sa nature est un fait fondamental, alors la morale est aussi un fait fondamental, et quel est l'intérêt de la relier à Dieu ?

À la troisième critique : La connaissance morale est possible par des moyens multiples : l'intuition morale (fiṭra), la réflexion rationnelle, l'expérience morale, et la révélation comme source complémentaire, non unique. Pas de circularité car nous avons des sources cognitives multiples.

Développements contemporains

La théorie « Divine Nature Theory » chez Mark Murphy (2011) :
Il développe la théorie d'Adams en se concentrant sur le fait que Dieu n'est pas seulement le « critère » du bien mais la « base » de l'existence des valeurs morales métaphysiquement. Les valeurs ne sont pas des « qualités » de la nature divine mais des « émanations » nécessaires d'elle.

La théorie « Divine Attitude Theory » chez Linda Zagzebski (2004) :
Elle se concentre sur les attitudes divines (divine attitudes) au lieu des commandements ou de la nature. L'action est juste si Dieu parfait en sagesse et en amour l'approuve.

La critique « Explanatory Priority » chez Erik Wielenberg (2005) :
Il propose qu'Adams n'a pas résolu le problème de la priorité explicative : Dieu explique-t-il la morale, ou la morale explique-t-elle (partiellement) la nature de Dieu ? Si nous disons que

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

Dans la période entre 2020 et 2026, le débat a connu des développements remarquables. Du côté des défenseurs de la théorie d'Adams, T. Ryan Byerly (2023) a développé une formulation mise à jour qui relie la théorie de la nature divine à la théorie des vertus, tentant d'éviter la critique de la priorité explicative via un modèle d'« émanation nécessaire » des valeurs de la perfection divine. De même, Mark Murphy (2022) a continué à développer sa théorie avec une distinction plus fine entre les modes de fondement ontologique (grounding) et les niveaux d'explication. Du côté des critiques, Erik Wielenberg (2024) a approfondi sa critique en affirmant que toute théorie fondationnelle divine fait face à un « trilemme impossible » : l'arbitraire, ou la circularité, ou la reconnaissance de faits moraux fondamentaux indépendants. Des tentatives réconciliatrices ont aussi émergé, notamment chez Andrew Loke (2021) qui a suggéré que la relation entre la nature divine et les valeurs n'est pas explicative mais « constitutive » (constitutive), ce qui pourrait reformuler entièrement le dilemme. Le débat reste ouvert et actif, et les spécialistes ne se sont pas accordés sur une résolution dans quelque direction que ce soit.

Du point de vue de la pondération rationnelle (rajḥān ʿaqlī) — méthode du site

Ce débat est un modèle clair de la façon dont fonctionne la pondération rationnelle cumulative. Il n'existe pas de « preuve catégorique » du succès ou de l'échec de la théorie d'Adams. La lecture cumulative prend en compte :

─ La théorie d'Adams représente un progrès philosophique réel sur la théorie classique du commandement divin : elle dépasse l'accusation d'arbitraire simple et offre un cadre métaphysique cohérent internement dans une large mesure.

─ La critique du « dilemme d'Euthyphron révisé » est une critique sérieuse qui ne peut être ignorée : transférer le dilemme au niveau de la nature divine ne l'élimine pas mais le repose sous une forme plus profonde.

─ La réponse que la nature de Dieu est un « fait fondamental » est une réponse qui a son poids, mais elle affaiblit la force explicative espérée de relier la morale à Dieu, puisque l'interlocuteur peut adopter des faits moraux fondamentaux sans médiateur divin.

─ Le résultat : la théorie d'Adams rend la connexion entre Dieu et la morale plus raisonnable qu'elle ne l'était avant elle, mais elle ne ferme pas définitivement le dilemme. Le chercheur équitable reconnaît que les deux camps possèdent des outils philosophiques solides, et que la pondération dépend partiellement des engagements métaphysiques plus larges que chaque penseur adopte.

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