Rationalité et foi humaine
Quelle est la différence entre « rationnel » et « épistémiquement justifié » en philosophie de la religion, et pourquoi Plantinga s'intéresse-t-il à cette distinction ?
Cette distinction entre « rationnel » (rational) et « épistémiquement justifié » (epistemically justified) constitue l'une des contributions les plus importantes d'Alvin Plantinga à l'épistémologie religieuse contemporaine. La distinction est subtile mais décisive, car elle change radicalement la manière dont nous évaluons épistémiquement les croyances religieuses. Comprendre cette différence est nécessaire pour saisir le projet épistémologique de Plantinga et sa critique de l'évidentialisme classique.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains défenseurs de la foi :
« Les deux termes sont synonymes, la distinction entre eux est une complication philosophique inutile. » Erreur conceptuelle. La distinction a des implications décisives sur la manière de défendre la rationalité de la foi. Confondre les deux concepts conduit à tomber dans le piège de l'évidentialisme classique qui exige des preuves et des arguments pour toute croyance, alors que Plantinga veut dépasser complètement cette exigence.
« Plantinga dit que la foi n'a pas besoin de justification. » Lecture erronée. Plantinga ne nie pas l'importance de la justification, mais distingue entre deux types d'évaluation épistémique. Une croyance peut être parfaitement rationnelle sans être justifiée au sens évidentialiste classique. Cela ne signifie pas que la justification n'est pas importante, mais que la rationalité ne s'y réduit pas.
Du côté de certains critiques naturalistes :
« La distinction n'est qu'un artifice verbal pour échapper à l'exigence de preuves. » Accusation superficielle. La distinction repose sur une analyse épistémologique profonde de la nature de la connaissance et de la justification. Plantinga n'échappe pas à l'exigence de rationalité, mais redéfinit ce que signifie qu'une croyance soit rationnelle en premier lieu.
« Si la foi est rationnelle sans justification, alors n'importe quelle croyance peut être rationnelle. » Sophisme de la pente glissante. Plantinga ne dit pas que toute croyance sans justification est rationnelle, mais pose des conditions précises pour qu'une croyance soit rationnelle sans justification inférentielle : qu'elle résulte de facultés cognitives fonctionnant correctement dans un environnement approprié et orientées vers la vérité.
Pourquoi ces réponses sont inadéquates
Le problème commun à ces réponses est l'incompréhension du contexte épistémologique plus profond de la distinction. Plantinga travaille dans le cadre d'une révolution épistémologique plus large du XXe siècle, qui défie le modèle fondationaliste classique (foundationalism) et évidentialiste (evidentialism) de la connaissance. La distinction entre rationnel et justifié fait partie de ce projet plus vaste.
La distinction fondamentale
Épistémiquement justifié (Epistemically Justified) : Une croyance est justifiée si la personne possède des raisons, des preuves ou des arguments qui la soutiennent, et peut accéder à ces raisons et les présenter sur demande. Ce concept est internaliste — il concerne ce à quoi la personne peut accéder depuis l'intérieur de sa conscience épistémique.
Exemple : Ma croyance que « 2+2=4 » est justifiée parce que je peux fournir la preuve mathématique. Ma croyance que « le soleil se lèvera demain » est justifiée parce que je peux me référer à la régularité de la nature et aux lois physiques.
Rationnel (Rational) : Une croyance est rationnelle si elle résulte de facultés cognitives fonctionnant correctement (properly functioning cognitive faculties) dans un environnement approprié à ces facultés, et qu'elles sont orientées vers la production de croyances vraies. Ce concept est externaliste — il n'exige pas de la personne qu'elle soit consciente du processus qui a produit la croyance.
Exemple : La croyance d'un enfant que « ma maman m'aime » peut être parfaitement rationnelle (résultant de facultés cognitives saines qui détectent l'amour véritable) sans être justifiée (l'enfant ne peut fournir d'arguments philosophiques sur la nature de l'amour).
Pourquoi Plantinga s'intéresse-t-il à cette distinction
La raison centrale : critiquer l'évidentialisme classique (classical evidentialism) qui affirme que la croyance religieuse n'est rationnelle que si elle est soutenue par des preuves et arguments suffisants. Cette critique a trois dimensions :
Premièrement : le problème d'application aux croyances de base. Beaucoup de nos croyances fondamentales (comme l'existence du monde extérieur, la fiabilité de la mémoire, l'existence d'autres esprits) ne peuvent être justifiées par des preuves non-circulaires, mais nous les considérons comme parfaitement rationnelles. Si l'évidentialisme était correct, ces croyances de base seraient irrationnelles — ce qui est absurde.
Deuxièmement : les croyances produites de manière basique. Certaines croyances sont produites directement par nos facultés cognitives sans inférence consciente. Ma vision d'un arbre produit la croyance « il y a un arbre » sans besoin d'inférence. Cette croyance est rationnelle (résultant de la faculté visuelle fonctionnant correctement) même si elle n'est pas justifiée inférentiellement.
Troisièmement : le sens du divin (Sensus Divinitatis). Plantinga propose — suivant Calvin — que les humains puissent posséder une faculté cognitive qui produit des croyances sur Dieu de manière basique (comme la faculté visuelle produit des croyances sur les arbres). Si cette faculté existe et fonctionne correctement, alors la croyance en l'existence de Dieu est rationnelle même sans arguments philosophiques.
Application à la foi religieuse
Selon la distinction de Plantinga, la croyance religieuse peut être :
1. Rationnelle sans être justifiée inférentiellement : Si elle résulte du sens du divin fonctionnant correctement, comme la croyance du croyant simple qui sent la présence de Dieu dans la prière sans connaître les arguments philosophiques.
2. Rationnelle et justifiée à la fois : Si elle est soutenue par de forts arguments philosophiques, comme la croyance du philosophe croyant qui a étudié les preuves cosmologiques et téléologiques.
3. Irrationnelle même si apparemment justifiée : Si elle résulte de facultés défectueuses, comme la croyance d'une personne souffrant de délire de grandeur qui croit être prophète et fournit des « preuves » complexes.
L'importance pour le débat contemporain
Cette distinction a changé le cours du débat en philosophie de la religion :
Du côté des croyants : Il n'est plus nécessaire de prouver l'existence de Dieu par des arguments philosophiques pour établir la rationalité de la foi. Il suffit que la foi résulte de facultés cognitives saines. Cela libère la foi simple de l'accusation d'irrationalité.
Du côté des critiques : Le débat est passé de « existe-t-il des preuves suffisantes ? » à « les facultés cognitives religieuses supposées existent-elles et sont-elles fiables ? » C'est un débat complètement différent, qui nécessite de nouveaux outils critiques.
Critique de la distinction
La distinction a fait l'objet de critiques de plusieurs côtés :
Des évidentialistes : La distinction ouvre la porte à l'acceptation de croyances étranges comme rationnelles. Comment distinguer entre un « sens du divin » authentique et des illusions psychologiques ?
Des épistémologues internalistes : Abandonner l'exigence d'accès conscient aux raisons rend la rationalité un concept vague et non-vérifiable.
Des naturalistes : L'idée de « facultés orientées vers la vérité » présuppose une conception téléologique, ce qui anticipe le résultat dans le débat sur l'existence de Dieu.
Où en sommes-nous aujourd'hui
La distinction entre rationnel et justifié est devenue largement acceptée en épistémologie contemporaine, même en dehors de la philosophie de la religion. Mais son application aux croyances religieuses reste controversée. Le débat aujourd'hui porte sur : les croyances religieuses ressemblent-elles aux croyances perceptuelles de base ? Ou constituent-elles un type spécial nécessitant des critères particuliers ?
Pour l'approche de god-database du rajḥān ʿaqlī cumulatif, cette distinction est utile : elle permet d'évaluer les croyances religieuses sous plusieurs angles (rationalité basique + justification inférentielle) sans réduire l'un à l'autre.
Pour une lecture avancée
─ Niveau avancé : critique de la Fonction Propre (Proper Function) et le problème de l'environnement de conception
─ Niveau avancé : le débat entre internalisme et externalisme dans la justification épistémique
─ Page « Reformed Epistemology » sur le site
─ Plantinga, "Reason and Belief in God" (1983)
─ Plantinga, Warrant: The Current Debate (1993)
─ BonJour, "Externalism/Internalism" in Companion to Epistemology (1992)