Rationalité et foi humaine
Qu'est-ce que le « principe de crédulité » (principle of credulity) selon Swinburne, et réussit-il à conférer de la rationalité à l'expérience religieuse ?
Richard Swinburne (1934-) est considéré comme l'un des plus éminents philosophes contemporains de la religion qui ont tenté d'établir une méthode rationnelle rigoureuse pour évaluer les croyances religieuses. Dans son ouvrage « The Existence of God » (1979, deuxième édition 2004), Swinburne a développé le « principe de crédulité » (Principle of Credulity) comme partie intégrante de son projet plus large visant à démontrer que la foi en Dieu est un rajḥān ʿaqlī justifié.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains croyants :
« Les expériences religieuses sont une preuve catégorique de l'existence de Dieu. » Dépassement. Swinburne lui-même ne prétend pas que le principe de crédulité offre une preuve catégorique, mais un rajḥān ʿaqlī dans le cadre d'un argument cumulatif. Prétendre au caractère catégorique affaiblit la position philosophique.
« Quiconque critique Swinburne est un athée partial. » Accusation improductive. Les critiques de Swinburne incluent autant des philosophes de la religion croyants (comme William Alston) que des athées (comme J.L. Mackie). La critique méthodique est nécessaire au développement des arguments.
Et du côté de certains critiques :
« Les expériences religieuses ne sont que des illusions psychologiques. » Réductionnisme injustifié. Même si certaines expériences religieuses ont des explications psychologiques, cela ne nie pas la possibilité que d'autres soient authentiques. Swinburne traite cette objection en détail.
« Le principe de crédulité est philosophiquement naïf. » Malentendu. Swinburne fournit une justification épistémologique sophistiquée du principe, s'appuyant sur la théorie de la connaissance contemporaine. Rejeter le principe sans traiter ses arguments constitue une simplification du débat.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Elles partagent l'échec de comprendre la subtilité et la complexité de l'argument de Swinburne. Le principe de crédulité n'est pas une affirmation simple mais partie d'une structure épistémologique sophistiquée qui mérite une analyse minutieuse.
Qu'est-ce que le principe de crédulité ?
Formulation de base de Swinburne : « Si il semble à quelqu'un (du point de vue épistémologique) que x existe, alors en l'absence de considérations particulières, il est probable que x existe effectivement. »
Autrement dit : si une personne fait l'expérience de ce qui lui semble être une expérience avec Dieu, elle a le droit épistémologique initial de faire confiance à son expérience, à moins qu'il n'existe de fortes raisons d'en douter.
Le principe s'applique à tous les types de perception :
- Si il me semble que je vois une table, il y a probablement une table.
- Si il me semble que j'entends un son, il y a probablement un son.
- Et de même : si il me semble que je fais l'expérience de la présence de Dieu, Dieu existe probablement.
La justification philosophique du principe
Premier argument : la nécessité pratique. Sans un tel principe, nous tombons dans le scepticisme radical. Si nous exigions une preuve indépendante pour chaque perception, nous ne pourrions justifier aucune croyance. Même la perception sensible ordinaire dépend d'une acceptation initiale des phénomènes.
Deuxième argument : la cohérence épistémologique. Nous appliquons ce principe implicitement dans notre vie quotidienne. Quand je vois un chat, je ne demande pas de preuve indépendante que ce que je vois est effectivement un chat. J'accepte ma perception à moins d'avoir une raison de douter.
Troisième argument : l'équité épistémologique. Si nous appliquons le principe à la perception sensible, la cohérence exige de l'appliquer aux autres types de perception, y compris religieuse, à moins de trouver une différence pertinente essentielle.
Quatrième argument : l'alternative n'est pas applicable. L'alternative consiste à exiger une justification indépendante pour chaque perception. Mais cela conduit à une régression infinie ou à un cercle logique. Finalement, nous devons accepter certaines perceptions comme point de départ.
Conditions d'application et exceptions
Swinburne ne dit pas que toute expérience religieuse doit être automatiquement acceptée. Il pose des conditions :
Première condition : l'absence de « considérations particulières » (Special Considerations).
- Si la personne est sous l'influence de drogues, son expérience est douteuse.
- Si elle souffre d'un trouble psychique connu pour produire des hallucinations religieuses.
- Si les circonstances ne sont pas propices à une perception fiable.
Deuxième condition : absence de contradiction avec une connaissance établie.
- Si quelqu'un prétend avoir vu Dieu lui ordonner de tuer des innocents, cela contredit la conception fondamentale de Dieu comme bien absolu.
- Une expérience qui contredit des vérités établies nécessite une preuve plus forte.
Troisième condition : possibilité d'examen et d'évaluation.
- Les expériences religieuses authentiques tendent à produire une transformation morale positive.
- Elles sont cohérentes avec les expériences d'autres personnes à travers les cultures et les époques.
- Elles ne produisent pas de croyances contradictoires intérieurement.
Les principales réponses philosophiques
Objection de Mackie (J.L. Mackie) : Les expériences religieuses sont moins fiables que les sensorielles parce qu'elles :
- ne sont pas susceptibles d'examen public direct.
- diffèrent radicalement entre les cultures.
- ont des explications naturelles alternatives.
Réponse de Swinburne :
- Beaucoup de perceptions sensibles sont aussi privées (mal de dents par exemple).
- La différence culturelle n'annule pas l'existence d'un noyau commun.
- L'existence d'explications alternatives possibles n'annule pas l'explication religieuse.
Objection d'Alston (William Alston) : Swinburne exagère la force du principe. Il vaut mieux parler de « pratiques perceptuelles » différentes ayant chacune ses critères internes.
Développement d'Alston : Dans « Perceiving God » (1991), Alston a développé une théorie plus détaillée de la perception religieuse comme « pratique épistémologique » autonome, ayant ses propres critères d'évaluation.
Objection de Martin (Michael Martin) : « Principe d'incrédulité » correspondant : si il semble à une personne que Dieu n'existe pas (dans une expérience d'absence divine), alors il n'existe probablement pas.
Réponse des défenseurs de Swinburne : Ne pas percevoir quelque chose n'est pas percevoir son inexistence. Ne pas voir d'électrons ne signifie pas que je perçois leur non-existence.
Développements contemporains
L'approche neurocognitive : Les études neuroscientifiques modernes (Newberg, d'Aquili) montrent que les expériences religieuses ont des corrélations neurologiques distinctives. Cela soutient-il leur fiabilité ou les explique-t-il naturellement ? Le débat continue.
Théorie de la diversité religieuse : Comment appliquons-nous le principe de crédulité quand des expériences religieuses conduisent à des croyances contradictoires ? Acceptons-nous toutes ? Ou avons-nous besoin de critères supplémentaires pour distinguer ?
L'approche bayésienne : Certains philosophes (comme Richard Otte) reformulent le principe de crédulité dans le langage des probabilités bayésiennes, permettant une évaluation plus précise de la force de la preuve.
Évaluation critique
Points forts :
- Il fournit un cadre épistémologique cohérent pour traiter les expériences religieuses.
- Il évite le scepticisme excessif et la naïveté épistémologique.
- Il s'harmonise avec nos pratiques épistémologiques ordinaires.
- Il permet un rôle pour l'expérience religieuse dans le débat rationnel.
Points faibles :
- Difficulté à distinguer entre expériences fiables et non fiables.
- Le défi de la diversité d'expériences religieuses contradictoires.
- La question du degré de force de la preuve fournie par les expériences.
- Possibilité d'explications naturelles alternatives.
Position du point de vue du rajḥān ʿaqlī
Du point de vue de la méthode du site, le principe de crédulité apporte une contribution précieuse mais limitée :
- Précieuse : Il place l'expérience religieuse dans un cadre épistémologique rationnel.
- Limitée : Il ne fournit pas à lui seul un rajḥān ʿaqlī fort, mais nécessite d'être intégré avec d'autres indices.
Les expériences religieuses, selon le principe de crédulité, constituent un indice parmi les six indices (l'indice humain ou fiṭra), mais elles nécessitent une évaluation dans le système complet.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le principe de crédulité reste influent dans la philosophie contemporaine de la religion, mais la plupart des philosophes le voient comme partie d'un tableau plus large, non comme argument autonome. L'évolution vers des approches plus sophistiquées (comme la théorie des pratiques perceptuelles chez Alston, ou les approches bayésiennes) reflète la maturité du débat philosophique.
Pour la lecture avancée
- Niveau avancé : Les expériences religieuses et l'explication optimale - comparaison des approches
- Richard Swinburne, The Existence of God (Oxford UP, 2004), Ch. 13
- William Alston, Perceiving God (Cornell UP, 1991)
- Michael Martin, Atheism: A Philosophical Justification (Temple UP, 1990), Ch. 6
- Caroline Franks Davis, The Evidential Force of Religious Experience (Oxford UP, 1989)
- Jerome Gellman, Experience of God and the Rationality of Theistic Belief (Cornell UP, 1997)
- Kai-man Kwan, The Rainbow of Experiences, Critical Trust, and God (Continuum, 2011)
- Page « Argument: Religious Experience » sur le site