Liberté et responsabilité
La position de Molina concernant la « science moyenne » (middle knowledge) réussit-elle à concilier la prescience divine et la liberté humaine, ou tombe-t-elle dans des problèmes logiques ?
Cette question se situe au cœur de l'un des débats les plus complexes de la philosophie religieuse : la conciliation entre la science divine globale et la liberté humaine. Luis de Molina (1535-1600), jésuite espagnol, a développé la théorie de la « science moyenne » (Scientia Media) pour résoudre cette tension, et son débat reste vif dans la philosophie analytique contemporaine. La théorie propose une solution ingénieuse, mais elle fait face à des problèmes logiques et métaphysiques profonds.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du molinisme :
« La science moyenne résout définitivement le problème. » Simplification excessive. Même les plus forts défenseurs contemporains (Thomas Flint, William Lane Craig, Alfred Freddoso) reconnaissent l'existence de problèmes philosophiques sérieux nécessitant un traitement. La prétention à une solution « définitive » ignore cinq siècles de critique accumulée.
« La combinaison entre la puissance divine et la liberté humaine est impossible sans la science moyenne. » Affirmation exagérée. Il existe d'autres solutions philosophiques (augustinienne, thomiste, calviniste, processuelle ouverte) ayant chacune sa force. Monopoliser la solution pour le molinisme ignore la tradition philosophique plus large.
« Les problèmes logiques ne sont qu'une incompréhension de la théorie. » Rejet non critique. Les problèmes soulevés par Hasker, Adams, Zagzebski ne sont pas des incompréhensions, mais une critique technique précise visant la structure logique de la théorie. Une réponse sérieuse exige de traiter les détails de la critique, non de la rejeter.
Du côté de certains critiques :
« La science moyenne est un concept auto-contradictoire. » Jugement précipité. La théorie est logiquement cohérente dans sa formulation de base. Les problèmes surgissent de ses applications et implications, non d'une contradiction explicite dans le concept lui-même.
« Molina invente des concepts théologiques sans fondement. » Accusation historiquement inexacte. La science moyenne a des racines dans la tradition scolastique (Duns Scot, Pedro da Fonseca) et traite un problème réel en théologie philosophique. L'innovation conceptuelle n'est pas un défaut en soi.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent un traitement superficiel d'une théorie techniquement complexe. Le molinisme propose une structure logique très précise, et son jugement exige de comprendre cette structure et d'analyser sa cohérence interne et ses implications métaphysiques. Les jugements généraux — qu'ils soient d'acceptation ou de rejet — manquent la profondeur du débat.
Structure de la théorie de la science moyenne
Molina distingue trois types de science divine :
La science naturelle (Scientia Naturalis) : science de Dieu de toutes les nécessités logiques et possibilités métaphysiques. Cette science est logiquement antérieure à la volonté de Dieu. Exemple : Dieu sait que 2+2=4, qu'un « carré circulaire » est impossible, et que « Pierre le possible » est capable de foi ou d'incroyance.
La science libre (Scientia Libera) : science de Dieu de tout ce qui est effectivement réel, résultant de sa volonté créatrice. Cette science est logiquement postérieure à la volonté de Dieu. Exemple : Dieu sait que Pierre effectif a cru au Christ en l'an 30.
La science moyenne (Scientia Media) : science de Dieu de toutes les « conditionnelles contrefactuelles de liberté » (counterfactuals of creaturely freedom). Cette science est « entre » la science naturelle et libre : antérieure à la volonté divine (Dieu ne la détermine pas) mais contingente (elle n'est pas logiquement nécessaire). Exemple : Dieu sait que « si Pierre était placé dans la circonstance Z, il choisirait librement de croire ».
La puissance explicative de la théorie
La science moyenne explique :
- Comment Dieu connaît les actions humaines futures sans les déterminer causalement
- Comment Dieu peut gouverner le monde (providence) sans annuler la liberté
- Comment Dieu choisit de créer un monde particulier parmi de nombreux mondes possibles
- Comment les prophéties divines concernant des actions libres sont possibles
L'exemple applicatif : Dieu sait par la science moyenne que « si Judas était placé dans la circonstance appropriée, il trahirait le Christ librement ». Dieu choisit de réaliser cette circonstance, ainsi la rédemption arrive sans contraindre Judas.
Les principaux problèmes logiques
Le problème du fondement (Grounding Problem) : Qu'est-ce qui rend vraies les conditionnelles contrefactuelles ? Par exemple : « Si César avait vécu 10 années supplémentaires, il aurait conquis la Parthie » — qu'est-ce qui rend ceci vrai ou faux ? Dans le molinisme, ces conditionnelles sont vraies avant la création du monde, mais il n'existe aucune réalité pour les fonder. Robert Adams (1977) et William Hasker ont développé cette critique avec force.
Le problème de circularité explicative : La science moyenne suppose que les actions libres sont « déterminées » suffisamment pour que Dieu sache ce que l'agent choisira dans une circonstance donnée, mais « libres » suffisamment pour être moralement responsables. Cela semble circulaire : la liberté requiert l'indétermination, mais la science requiert la détermination.
Le problème du contrôle divin : Si Dieu sait par la science moyenne ce que chaque personne fera dans chaque circonstance possible, et choisit de réaliser certaines circonstances, n'est-ce pas un contrôle indirect qui annule la liberté ? La différence entre « détermination directe » et « détermination par les circonstances » devient nominale.
Le problème des actions divines conditionnelles : Dieu a-t-il une science moyenne concernant ses propres actions ? Si nous disons oui, nous tombons dans la circularité (Dieu sait ce qu'il fera avant de décider). Si nous disons non, nous limitons la globalité de la science divine.
Les réponses moliniennes contemporaines
Au problème du fondement : Thomas Flint propose que les conditionnelles contrefactuelles soient des « faits bruts » (brute facts) ne nécessitant pas de fondement externe. De même que « 2+2=4 » est vrai par soi, ainsi « si Pierre était en Z, il choisirait X » est vrai par soi. Mais cette réponse double les faits bruts dans l'univers de manière métaphysiquement inquiétante.
Au problème de circularité : William Lane Craig distingue entre « déterminisme causal » et « certitude cognitive ». Dieu sait avec certitude ce que Pierre choisira, mais ne le cause pas. La connaissance n'implique pas la causalité. Mais la critique demeure : comment la connaissance peut-elle être certaine concernant un acte non déterminé ?
Au problème du contrôle : Alfred Freddoso propose que le choix des circonstances n'annule pas la liberté tant que l'agent est celui qui choisit dans ces circonstances. Le contrôle divin est « faible » (weak actualization) non « fort » (strong actualization). Mais la différence semble plus technique que substantielle.
La critique thomiste et calviniste
Les thomistes (dirigés par Réginald Garrigou-Lagrange, Brian Shanley) rejettent la science moyenne parce qu'elle rend la science de Dieu dépendante de quelque chose d'extérieur à lui-même (les conditionnelles contrefactuelles). Dans le thomisme, Dieu connaît les actions libres par sa science de lui-même comme cause de toute chose, non par une science « moyenne » indépendante.
Les calvinistes (Paul Helm, James Anderson) rejettent la science moyenne parce qu'elle limite la souveraineté de Dieu. Si les conditionnelles contrefactuelles sont indépendantes de la volonté de Dieu, alors Dieu est « contraint » par elles dans son choix de quel monde créer.
La critique de la philosophie de l'action contemporaine
Les théories libertariennes contemporaines de la liberté (Robert Kane, Timothy O'Connor) proposent que l'action vraiment libre implique une « indétermination » radicale. Si cela est correct, alors la science moyenne est impossible : on ne peut savoir ce qu'un agent vraiment libertarien fera avant qu'il ne le fasse.
Les théories compatibilistes (David Lewis, Harry Frankfurt) rendent la science moyenne non nécessaire : si la liberté est compatible avec le déterminisme, alors la science divine directe est suffisante.
Positions du débat actuel (2020-2024)
Le courant du « molinisme modifié » tente d'alléger les engagements métaphysiques : peut-être la science moyenne ne concerne-t-elle pas « toutes » les conditionnelles contrefactuelles, mais seulement certaines d'entre elles.
Le courant du « molinisme bayésien » (Ken Perkins) reformule la science moyenne de manière probabiliste : Dieu connaît les probabilités des actions dans les circonstances, non leurs certitudes.
Le courant de la « critique du fondement renouvelée » (Linda Zagzebski, Dean Zimmerman) développe le problème du fondement de nouvelles manières, se concentrant sur l'impossibilité d'avoir des vérités concernant des actions possibles d'êtres non existants.
L'évaluation philosophique globale
Le molinisme est un accomplissement philosophique remarquable dans la tentative de concilier des exigences apparemment contradictoires. Sa force réside dans la fourniture d'un modèle détaillé de la façon dont la providence divine fonctionne avec la liberté humaine. Sa faiblesse réside dans le coût métaphysique : accepter une quantité énorme de « faits bruts » suspendus dans le vide.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
Le débat autour de la science moyenne connaît une vitalité notable dans la période 2020-2026. D'une part, Craig et les nouveaux moliniens continuent de développer des défenses techniques avancées, spécialement face au problème du fondement via les théories des faits bruts et les approches bayésiennes. D'autre part, le courant de la « théologie ouverte » (open theism) s'étend académiquement et propose une alternative radicale : abandonner complètement la science préalable des actions libres. La critique thomiste s'est également renouvelée avec les travaux de Shanley et Eleonore Stump sur la causalité divine non compétitive. Il est notable que le débat est partiellement passé de la question métaphysique (« les conditionnelles contrefactuelles sont-elles vraies ? ») à la question cognitive (« peut-on concevoir un mode de connaissance divine qui ne s'inscrit pas dans les classifications tripartites de Molina ? »). C'est une maturation méthodologique : la classification molinienne elle-même n'est plus une prémisse, mais est devenue objet de débat.
Du point de vue de la pondération rationnelle
Le molinisme représente un accomplissement réel en ingénierie philosophique, mais la pondération cumulative ne permet ni de l'adopter ni de le rejeter avec une certitude tranchante. L'évaluation révèle :
─ En faveur du molinisme : puissance explicative exceptionnelle dans la combinaison de la souveraineté divine et de la liberté humaine au sein d'un modèle unique apparemment cohérent.
─ Contre le molinisme : le problème du fondement demeure un fardeau métaphysique lourd ; accepter une quantité infinie de faits bruts suspendus sans base ontologique claire est un prix élevé.
─ En faveur des alternatives : le thomisme évite le problème du fondement en rendant la science divine fondée dans l'essence divine elle-même, mais il paie un prix dans l'obscurité de la relation entre causalité divine et liberté.
Le résultat : pas de résolution finale. La pondération tend vers la reconnaissance que le molinisme est une solution philosophiquement possible mais qu'il n'est ni la seule solution ni la plus probable avec évidence. Le problème originel — concilier la science divine et la liberté — peut exiger une humilité cognitive face aux limites de la compréhension humaine de la science divine.