Liberté et responsabilité

Comment les Muʿtazilites et les Ashʿarites ont-ils traité la question de « l'acquisition » (kasb), et leur formulation est-elle cohérente face à la critique philosophique contemporaine ?

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Cette question se situe au cœur du kalām islamique et touche l'essence de la relation entre la puissance divine et l'action humaine. La théorie de « l'acquisition » (kasb) était une tentative de compromis entre le déterminisme absolu et la liberté absolue, mais elle a fait face à des critiques sévères historiquement et contemporainement. La question aujourd'hui : ces formulations sont-elles défendables face à la critique philosophique contemporaine, ou ont-elles besoin d'une reformulation radicale ?

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs de l'héritage du kalām :

« La théorie ashʿarite de l'acquisition a résolu le problème définitivement. » Affirmation anhistorique. Même au sein de l'école ashʿarite elle-même, des formulations multiples et contradictoires de l'acquisition sont apparues (al-Bāqillānī, al-Juwaynī, al-Ghazālī, al-Rāzī), chacune tentant de corriger les lacunes de la formulation précédente. Si la solution avait été définitive, elle n'aurait pas eu besoin de ces corrections successives.

« Les Muʿtazilites ont nié la puissance divine en affirmant la liberté humaine. » Simplification défaillante. Les Muʿtazilites n'ont pas nié la puissance divine, mais ont distingué entre « le pouvoir d'agir » et « l'action effective ». Ils ont dit : Dieu est capable de créer les actions des serviteurs, mais Il a choisi de ne pas le faire pour préserver leur responsabilité morale. La différence est subtile et philosophiquement importante.

« La critique philosophique contemporaine est occidentale et ne s'applique pas aux concepts islamiques. » Position isolationniste. Le problème philosophique (comment concilier causalité divine et responsabilité humaine) transcende les cultures. Les critiques contemporaines — qu'elles viennent de la philosophie de l'action ou de la philosophie de l'esprit — posent des questions logiques valides à travers les systèmes intellectuels.

Et du côté de certains critiques contemporains :

« La théorie de l'acquisition n'est qu'un jeu verbal sans signification réelle. » La critique classique d'al-Juwaynī et d'al-Rāzī (« plus caché que l'acquisition d'al-Ashʿarī ») est reprise aujourd'hui sous des formes modernes, mais cette caractérisation est excessive. L'acquisition est une tentative philosophique sérieuse de résoudre un dilemme réel, même si la formulation était complexe ou peu convaincante.

« Les Muʿtazilites sont libertariens et les Ashʿarites déterministes stricts. » Projection directe de concepts contemporains. Les deux parties ont des spécificités qui ne correspondent pas exactement aux classifications contemporaines. Les Muʿtazilites par exemple affirment la « création des actions » en un certain sens, et les Ashʿarites affirment une « acquisition » qui a un effet quelconque.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent le fait d'ignorer la complexité historique et philosophique des théories de l'acquisition. Les formulations du kalām n'étaient ni unifiées ni définitives, et la critique contemporaine pose de nouvelles questions qui méritent de nouvelles réponses, pas simplement une répétition ou un rejet.

Structure du conflit historique

Position muʿtazilite. L'humain « crée » ses actions volontaires réellement. Cela ne signifie pas qu'il les crée à partir du néant absolu, mais qu'il les produit par le pouvoir que Dieu a déposé en lui. La distinction centrale : entre « le pouvoir créé » (qui vient de Dieu) et « l'action produite » (qui vient du serviteur). Les Muʿtazilites disent : si le serviteur n'était pas créateur de son action, l'obligation et la punition ne seraient pas valides.

La formulation muʿtazilite précise (chez le Qāḍī ʿAbd al-Jabbār) : Dieu a créé dans le serviteur un « pouvoir produit » par lequel il peut réaliser l'action ou l'abandonner. Ce pouvoir n'est pas simplement une « condition » pour l'action, mais « influent » sur elle réellement. Dieu ne crée pas l'action directement, sinon la responsabilité s'annulerait.

Position ashʿarite primitive. Al-Ashʿarī lui-même a formulé la théorie de l'acquisition comme solution intermédiaire : Dieu crée l'action, et le serviteur l'acquiert. Mais que signifie « il l'acquiert » ? Voici la complexité. Chez al-Ashʿarī : l'action est créée par Dieu « en concomitance » avec le pouvoir produit du serviteur, alors elle est attribuée au serviteur par « acquisition » non par « création ». Le pouvoir produit n'influence pas l'existence de l'action, mais c'est une condition pour son attribution au serviteur.

Développements de la formulation ashʿarite. Al-Bāqillānī a tenté de clarifier l'ambiguïté : l'acquisition est « la relation du pouvoir produit avec l'action sans influence ». Al-Juwaynī a vu le problème et a tenté de le résoudre : l'acquisition a « un effet quelconque » sur la qualité de l'action (être obéissance ou désobéissance) non sur son existence. Al-Ghazālī a penché vers une interprétation psychologique : l'acquisition est le sentiment de choix même si l'action était créée. Al-Rāzī a reconnu la difficulté et a dit : « L'acquisition est l'expression du fait que l'action soit en harmonie avec le pouvoir produit et la volonté déterminée. »

Critiques philosophiques contemporaines

De la philosophie de l'action (Action Theory). La critique fondamentale : la théorie de l'acquisition suppose la possibilité de séparer « l'action » (comme événement) et « l'agentivité » (comme attribution). Mais dans la philosophie de l'action contemporaine, l'action volontaire se définit par le fait qu'elle émane de l'agent d'une manière particulière. Si Dieu était le créateur réel de l'action, l'action serait l'action de Dieu non celle du serviteur, peu importe qu'on l'appelle « acquisition ».

Harry Frankfurt et ses disciples posent : la responsabilité morale exige un type de « source » (sourcehood) — que l'agent soit une source réelle de son action. La théorie ashʿarite de l'acquisition nie cette source puis tente de la rétablir avec un autre terme.

De la philosophie de l'esprit. La critique neuro-philosophique : si le pouvoir produit n'influence pas l'action (comme le disent les Ashʿarites), quelle est la différence entre lui et la simple illusion ? Les expériences neurologiques (comme les expériences de Benjamin Libet) montrent que le sentiment de volonté peut être postérieur à la décision neuronale, mais cela n'annule pas l'agentivité — cela la redéfinit. L'acquisition ashʿarite semble affirmer l'illusion et nier la réalité.

De la métaphysique analytique. Problème de « surdétermination causale » (causal overdetermination) : si Dieu crée l'action et le serviteur l'acquiert, nous avons deux causes complètes pour un événement unique. C'est une surdétermination causale injustifiée. Les solutions contemporaines (comme la théorie de « causalité de haut en bas » top-down causation) tentent de dépasser cela, mais l'acquisition ashʿarite ne fournit pas de mécanisme clair.

Tentatives de défense contemporaines

Défense interprétative. Certains penseurs contemporains (comme Sherman Jackson) disent : l'acquisition n'est pas une théorie métaphysique autant qu'une position religieuse-morale. L'objectif est de préserver le tawḥīd (tout vient de Dieu) et la responsabilité (l'humain est comptable) ensemble, sans entrer dans les détails du mécanisme. C'est une défense pragmatique, mais elle abandonne la prétention philosophique.

Défense comparative. D'autres (comme ʿAbd al-Raḥmān Badawī dans ses œuvres tardives) comparent l'acquisition à des théories contemporaines comme « l'harmonie préétablie » (pre-established harmony) chez Leibniz ou « l'occasionnalisme » (occasionalism) chez Malebranche. La comparaison est utile mais elle montre que le problème est général, non spécifique à l'acquisition.

Critique des défenses

La défense interprétative transforme l'acquisition d'une solution philosophique en expression symbolique. C'est un recul par rapport aux prétentions originales des mutakallimūn. La défense comparative montre que les problèmes similaires dans la philosophie occidentale n'ont pas été résolus non plus, mais cela ne rend pas l'acquisition plus cohérente.

Évaluation depuis une perspective contemporaine

La théorie de l'acquisition — dans ses formulations classiques — fait face à des difficultés sérieuses devant la critique philosophique contemporaine :

1. Problème de cohérence conceptuelle : difficulté de concevoir un pouvoir qui « n'influence pas » mais auquel « l'action est attribuée ».
2. Problème de responsabilité : comment l'humain est-il jugé sur ce dont il n'était pas la source réelle ?
3. Problème de l'expérience humaine : notre expérience directe de l'agentivité semble plus profonde qu'une simple « acquisition ».

Mais en même temps, la critique contemporaine n'a pas résolu le problème original : comment concilier souveraineté divine et liberté humaine ? Les théories contemporaines de libre arbitre (libertarianism, compatibilism, hard determinism) font toutes face à leurs propres problèmes.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī (méthode du site)

Le rajḥān ʿaqlī n'exige pas une solution définitive au dilemme liberté-prédestination. Il suffit de reconnaître :
- La complexité philosophique réelle de la question
- Les limites des solutions proposées historiquement et contemporainement
- La possibilité de coexister avec un degré d'ambiguïté métaphysique

Résultat : les formulations historiques de l'acquisition ont besoin d'un développement radical pour faire face à la critique contemporaine, mais le problème fondamental qu'elles tentaient de résoudre reste un problème réel sans solution définitive consensuelle.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La période entre 2020 et 2026 a connu des développements notables dans ce dossier sur trois axes. Premièrement, dans la philosophie analytique de la religion, l'intérêt croissant pour ce qu'on appelle le « compatibilisme théologique » (theological compatibilism) chez des chercheurs comme Kevin Timpe et Leigh Vicens, où la question de l'acquisition est reposée — même avec des termes différents — à travers des modèles qui concilient souveraineté divine et responsabilité humaine sans exiger des « possibilités alternatives » (alternative possibilities). Ces modèles se recoupent avec l'acquisition ashʿarite de manière frappante, mais la dépassent en utilisant les outils de la philosophie de l'action contemporaine et spécifiquement les discussions post-Frankfurt.

Deuxièmement, dans les études islamiques académiques, des travaux ont émergé qui relisent l'acquisition dans son contexte historique avec plus de précision, comme les travaux d'Ayman Shihadeh qui mettent en relief le développement du concept d'influence causale chez al-Rāzī et après lui, et les travaux de Ramon Harvey qui recadrent la position māturīdite comme alternative plus cohérente que l'acquisition ashʿarite classique via l'affirmation d'une influence réelle du pouvoir produit.

Troisièmement, du côté de la philosophie de l'esprit, la reprise du débat sur « la conscience et l'agentivité » (conscious agency) — notamment après les développements de la recherche en neurosciences et les défis de l'intelligence artificielle au concept d'action volontaire — a reposé l'ancienne question du kalām sous une nouvelle forme : le sentiment d'agentivité peut-il être réel moralement même s'il n'est pas source métaphysiquement ? Cette question donne à l'acquisition ashʿarite — avec la formulation d'al-Ghazālī spécifiquement — une nouvelle opportunité de dialogue, mais elle exige une reconstruction conceptuelle, pas seulement une répétition des formules classiques. Le débat aujourd'hui est plus mûr et moins isolé entre les traditions intellectuelles, mais il reste loin d'une solution satisfaisante.

Pour la lecture

- Al-Qāḍī ʿAbd al-Jabbār, al-Mughnī fī abwāb al-tawḥīd wa-l-ʿadl (Volume 8 : al-Tawlīd)
- Al-Bāqillānī, al-Inṣāf fīmā yajib

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