Religion, politique et société

Comment les philosophes classiques (al-Fārābī, Aquin, Thomas Hobbes) ont-ils traité la relation entre religion et État, et leurs formulations restent-elles valides aujourd'hui ?

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Cette question nous place devant trois grands projets philosophiques qui ont abordé la relation entre religion et État sous des angles radicalement différents. Al-Fārābī (870-950) à Bagdad et Damas, Thomas d'Aquin (1225-1274) à Paris, et Thomas Hobbes (1588-1679) en Angleterre — chacun d'eux a fait face à un contexte politique et religieux différent, et a proposé des solutions philosophiques distinctes. Comprendre ces projets est nécessaire car les débats contemporains sur la laïcité et la religion civile continuent de reprendre — consciemment ou inconsciemment — des arguments formulés par ces philosophes.

Réponses insuffisantes à éviter

De la part de certains défenseurs du rôle politique de la religion :

« Al-Fārābī et Aquin ont prouvé la nécessité de la religion pour l'État, et Hobbes est un laïc extrémiste. » Simplification trompeuse. Al-Fārābī n'était pas un « islamiste politique » au sens contemporain, Aquin n'a pas appelé à une théocratie directe, et Hobbes — malgré sa laïcité apparente — a donné à la religion un rôle central dans son système politique. Lire ces philosophes à travers des lunettes contemporaines manque la complexité de leurs positions.

« Les modèles classiques sont dépassés, nous avons besoin de formulations entièrement nouvelles. » Position qui manque de profondeur historique. Les problèmes fondamentaux traités par ces philosophes — la tension entre autorité religieuse et politique, le rôle de la religion dans la légitimité politique, la relation entre vérité religieuse et ordre civil — restent vivants. Ignorer leurs solutions revient à réinventer la roue.

Et de la part de certains laïcs :

« Hobbes a fondé la laïcité moderne, al-Fārābī et Aquin ne sont que des théologiens. » Lecture sélective. Hobbes a fait que la souveraineté absolue du dirigeant inclue l'autorité religieuse, ce qui n'est pas une séparation de la religion et de l'État mais une soumission de la première à la seconde. Al-Fārābī et Aquin ont présenté des théories politiques complexes qui ne se réduisent pas à une « théologie politique » simple.

« La philosophie classique était limitée par ses contextes religieux, elle n'a donc aucune valeur aujourd'hui. » Erreur méthodologique. Les grands philosophes transcendent leurs contextes immédiats. Les arguments d'Aquin sur le droit naturel restent influents dans la philosophie juridique contemporaine, et la théorie d'al-Fārābī de la cité vertueuse continue d'être discutée dans la philosophie politique islamique.

Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes

Elles partagent l'échec de voir la complexité philosophique de ces trois projets. Chaque philosophe parmi eux a fait face à un véritable dilemme : comment concilier les exigences de la vérité religieuse absolue avec les exigences de l'ordre politique relatif ? Leurs solutions différentes reflètent non seulement leurs contextes, mais des visions philosophiques profondes sur la nature de l'homme, de la société et de la vérité.

Le projet fārābien : le philosophe-prophète et la cité vertueuse

Al-Fārābī dans « Les opinions des habitants de la cité vertueuse » et « La politique civile » présente un modèle unique qui intègre la philosophie aristotélicienne avec la révélation islamique. Selon lui :

Le premier dirigeant de la cité vertueuse combine la perfection philosophique et la connexion avec l'Intellect agent (que certains commentateurs interprètent comme un mécanisme de révélation). Ce dirigeant est :
- Un philosophe qui saisit les vérités par la démonstration rationnelle
- Un prophète qui reçoit la même connaissance via l'imagination sous des formes compréhensibles par le commun
- Un politique qui traduit cette connaissance en lois et législations

La religion chez al-Fārābī n'est pas séparée de la philosophie mais en constitue une « imitation » dans un langage symbolique. La législation religieuse est nécessaire parce que la plupart des gens ne peuvent saisir les vérités philosophiques directement. La religion présente au commun — via l'imagination et les symboles — ce que les philosophes saisissent par la démonstration.

Ce modèle n'est ni théocratique simple ni laïc. C'est une tentative de transcender la tension en fusionnant les deux niveaux en une seule personne (le philosophe-prophète) ou dans une hiérarchie cognitive (l'élite connaît par la raison, le commun par la religion).

Le projet thomiste : distinction sans séparation

Thomas d'Aquin dans la « Summa Theologica » et « De Regno » développe la théorie des deux fins :

L'homme a deux fins :
- Une fin temporelle naturelle : le bonheur civil en cette vie (réalisé par la raison naturelle et l'État)
- Une fin éternelle surnaturelle : la vision béatifique de Dieu (réalisée par la foi et l'Église)

L'État est autonome dans son domaine (l'ordre civil, la justice naturelle) mais subordonné dans la fin ultime. Le roi tire son autorité de Dieu via le peuple, et il a un devoir moral de faciliter la vie vertueuse qui mène au salut.

Aquin distingue entre :
- La loi éternelle : l'ordre divin de l'univers
- La loi naturelle : participation de la raison humaine à la loi éternelle
- La loi humaine : application de la loi naturelle aux circonstances particulières
- La loi divine : la révélation qui complète la loi naturelle

Cette distinction permet une autonomie relative de la politique (via la loi naturelle connue par la raison) tout en la maintenant dans un cadre cosmique religieux.

Le projet hobbesien : souveraineté absolue et religion civile

Hobbes dans « Leviathan » renverse l'équation traditionnelle. La religion ne fonde pas l'État, mais l'État organise la religion :

À l'état de nature, la peur de la mort pousse les humains à établir l'autorité absolue (Leviathan). Cette autorité doit être absolue pour prévenir la guerre civile, ce qui inclut l'autorité sur l'interprétation religieuse.

Les conflits religieux (guerres de religion en Europe) menacent la paix civile. La solution : la souveraineté détermine l'interprétation religieuse adoptée. Il n'y a pas d'autorité religieuse séparée de l'autorité civile.

Mais — et c'est important — Hobbes n'abolit pas la religion. « La peur d'une puissance invisible » est fondamentale à la nature humaine. La religion est nécessaire à l'ordre social, mais elle doit être une « religion civile » sous le contrôle de la souveraineté.

Critique mutuelle et problèmes permanents

Le modèle fārābien fait face à un problème : où trouve-t-on le philosophe-prophète ? Et qu'en est-il après l'ère de la prophétie ? Al-Fārābī suggère que les philosophes peuvent s'approcher de cet idéal, mais cela ouvre la porte à l'élitisme philosophique.

Le modèle thomiste fait face à une tension : si la fin éternelle est suprême, comment l'État peut-il être vraiment autonome ? L'histoire montre que cet équilibre délicat est difficile à maintenir (conflits entre papauté et empire).

Le modèle hobbesien fait face à un dilemme : si la souveraineté détermine la religion, qu'est-ce qui l'empêche de la tyrannie complète ? Hobbes suppose que la peur du chaos justifie l'autorité absolue, mais l'histoire montre que l'autorité absolue peut être source de chaos.

Validité contemporaine : leçons permanentes

Malgré le changement de contextes, les visions de ces philosophes restent pertinentes :

D'al-Fārābī : l'idée que la vérité est une mais s'exprime à différents niveaux reste importante dans les sociétés religieusement plurielles. Comment préserver la vérité tout en respectant la diversité ?

D'Aquin : la distinction entre domaines d'autorité tout en les maintenant dans un cadre éthique unifié offre une alternative à la laïcité stricte et à la théocratie. La théorie du droit naturel continue d'influencer les débats sur les droits de l'homme.

De Hobbes : l'avertissement contre les guerres religieuses et la nécessité d'une autorité politique forte pour préserver la paix reste étroitement lié. Mais l'expérience du XXe siècle montre aussi les dangers de l'autorité absolue.

Applications contemporaines

Dans les débats sur « l'islam politique », on peut bénéficier d'al-Fārābī dans la distinction entre niveaux cognitifs sans abolir le rôle public de la religion.

Dans les débats sur « les valeurs religieuses dans l'espace public » (Rawls vs. Sandel), le modèle thomiste offre une voie médiane entre exclusion complète et hégémonie religieuse.

Dans les débats sur « sécurité versus liberté », l'avertissement de Hobbes contre le chaos et celui de ses critiques contre la tyrannie restent des leçons complémentaires.

Conclusion : dépasser les fausses dichotomies

Les trois philosophes, malgré leurs différences, partagent le refus de la dichotomie simple (religion ou État). Chacun tente de formuler une relation complexe qui préserve la valeur de la religion et les exigences de la politique. Cette leçon — dépasser la simplification vers la synthèse complexe — est la plus importante que nous puissions apprendre d'eux aujourd'hui.

À une époque qui oscille entre laïcité extrême et fondamentalisme religieux, ces projets philosophiques nous rappellent qu'il existe des voies plus précises et profondes pour comprendre la relation entre l'absolu religieux et le relatif politique.

Pour une lecture avancée

- Niveau avancé : la théorie d'al-Fārābī sur la prophétie

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