Religion, politique et société
Quelle est la thèse de la sécularisation (Wilson, Berger premier), et pourquoi certains de ses auteurs l'ont-ils révisée par la suite ?
La thèse de la sécularisation fut l'une des théories les plus influentes en sociologie religieuse au XXe siècle, avant de connaître des révisions radicales de la part de certains de ses principaux théoriciens. Cette transformation constitue l'un des développements les plus importants dans la compréhension de la relation entre religion et modernité.
Réponses inadéquates à éviter
Du côté de certains croyants : « La thèse de la sécularisation était un complot contre la religion » est une simplification préjudiciable. La plupart des théoriciens de la sécularisation étaient des sociologues sérieux tentant de comprendre des transformations réelles dans les sociétés occidentales. « L'échec de la thèse prouve la victoire de la religion » est un saut injustifié. Les révisions signifient que la relation entre religion et modernité est plus complexe qu'on ne le pensait, non que la religion a « triomphé ».
Du côté de certains laïcs : « La thèse est correcte, les révisions ne sont que des concessions politiques » est un déni des preuves. Les révisions s'appuient sur des recherches de terrain rigoureuses. « La religion disparaîtra à terme, c'est juste une question de temps » est un attachement idéologique à une thèse scientifique délabrée.
Contenu de la thèse de la sécularisation classique
La thèse dans sa formulation classique (années 1960-1980) affirme : avec l'avancement de la modernité, la religion reculera inévitablement sur trois niveaux :
Premier niveau : La différenciation institutionnelle
La religion se séparera des autres institutions sociales (politique, économie, éducation, santé). Cette séparation est inévitable et irréversible.
Deuxième niveau : Le déclin social
La religion perdra son influence sur les décisions sociales et le comportement collectif. Les normes religieuses seront remplacées par des normes rationnelles séculières.
Troisième niveau : Le déclin individuel
Les individus deviendront moins religieux. La foi religieuse s'affaiblira, les pratiques régresseront, l'identité religieuse se dissoudra.
Les théoriciens principaux
Bryan Wilson (1926-2004) : sociologue britannique, l'un des principaux théoriciens de la sécularisation. Dans "Religion in Secular Society" (1966), il présenta la formulation la plus cohérente de la thèse. Il conçut la sécularisation comme un processus inévitable lié à la rationalisation au sens wébérien.
Peter Berger (1929-2017) : sociologue américano-autrichien. Dans "The Sacred Canopy" (1967), il développa une théorie sophistiquée sur la façon dont le pluralisme religieux conduit à l'affaiblissement de la « canopée sacrée » que la religion fournissait à la société. Le pluralisme fait de la religion un « choix » plutôt qu'un « destin », ce qui l'affaiblit.
Autres théoriciens : Thomas Luckmann, David Martin, Steve Bruce. Tous proposèrent des formulations différentes, mais l'essence était identique : la modernité conduit inévitablement au déclin de la religion.
Les fondements théoriques de la thèse
La thèse s'appuyait sur plusieurs présupposés :
1. La rationalisation wébérienne : Max Weber considérait que le « désenchantement du monde » (Entzauberung) était un processus inévitable. La science remplace la religion dans l'explication du monde.
2. La différenciation fonctionnelle : Émile Durkheim voyait les sociétés évoluer du simple au complexe via la différenciation. La religion remplissait des fonctions multiples qui seraient assumées par des institutions spécialisées.
3. Le conflit entre science et religion : présupposé d'un conflit fondamental entre science et religion, où le progrès de l'une signifie le recul de l'autre.
4. La modernisation comme force unique : présupposé que la modernité est un processus unique et homogène qui affectera toutes les sociétés de la même manière.
Pourquoi la thèse semblait-elle convaincante ?
Dans les années 1960 et 1970, les preuves semblaient soutenir la thèse :
- Déclin de la fréquentation des églises en Europe occidentale
- Affaiblissement de l'influence des institutions religieuses
- Diffusion des valeurs séculières chez les élites
- Succès des systèmes séculiers (Union soviétique, Chine, Turquie kémaliste)
Début des doutes et révisions
Dans les années 1980 et 1990, les doutes commencèrent :
La révolution iranienne (1979) : choc pour la théorie. Un État relativement moderne choisit un système religieux.
Le réveil religieux mondial : augmentation de la religiosité en Amérique latine, Afrique, Asie. Même en Amérique, la religiosité resta forte malgré une modernité avancée.
L'effondrement du communisme : les régimes qui tentèrent d'éliminer la religion échouèrent, et la religion revint en force en Russie et Europe de l'Est.
La diversité interne en Occident : même dans l'Europe « sécularisée », des modèles complexes émergèrent : religiosité individuelle sans institutions, nouvelles spiritualités, retour à la religion chez les immigrés.
La révision de Peter Berger
Berger fut l'un des premiers et des plus courageux réviseurs. Dans "The Desecularization of the World" (1999), il déclara franchement :
« Notre théorie de la sécularisation était erronée. Le monde aujourd'hui, avec quelques exceptions, est aussi religieux qu'il l'a toujours été, et dans certains endroits plus religieux qu'avant. »
Sa révision incluait :
- Reconnaissance que la modernité ne conduit pas inévitablement à la sécularisation
- Distinction entre l'Europe occidentale (l'exception) et le reste du monde (la règle)
- Admission que le pluralisme peut renforcer la religion plutôt que l'affaiblir (via la concurrence)
- Compréhension que la religion s'adapte à la modernité plutôt que de disparaître
Autres révisions
José Casanova dans "Public Religions in the Modern World" (1994) : distingua trois dimensions de la sécularisation. La différenciation institutionnelle est réelle, mais les déclins social et individuel ne sont pas inévitables.
Grace Davie : développa le concept de « croire sans appartenir » (believing without belonging) pour décrire la situation européenne. Les gens restent croyants mais ne fréquentent plus les églises.
Charles Taylor dans "A Secular Age" (2007) : proposa une compréhension plus profonde. La sécularité n'est pas la disparition de la religion, mais une transformation des conditions de la foi. La religion est devenue un « choix » parmi d'autres, ce qui change sa nature sans l'abolir.
Les théories alternatives
À la place de la thèse de sécularisation linéaire, des théories plus complexes émergèrent :
Théorie du marché religieux : Rodney Stark et Roger Finke. La religion prospère dans des conditions de concurrence et de pluralisme, s'affaiblit dans des conditions de monopole.
Théorie des modernités multiples : Shmuel Eisenstadt. Il n'existe pas une modernité unique, mais des modernités multiples, certaines séculières et d'autres religieuses.
Théorie de la transformation religieuse : la religion ne disparaît pas mais se transforme. De nouvelles formes de religiosité et de spiritualité apparaissent.
L'état actuel du débat
Le consensus actuel :
- La sécularisation n'est pas une fatalité historique
- La relation entre religion et modernité est complexe et variable
- L'Europe occidentale est une exception, non la règle
- La religion montre une capacité remarquable d'adaptation et de persistance
- Prédire l'avenir de la religion est très difficile
Les leçons philosophiques
Premièrement : les dangers du déterminisme historique. Présupposer que l'histoire suit une direction unique prédéterminée est une erreur récurrente.
Deuxièmement : l'importance de l'humilité épistémique. Même les meilleurs chercheurs peuvent se tromper quand ils tentent de prédire l'avenir social.
Troisièmement : la complexité du phénomène religieux. La religion est plus profonde et plus flexible que ne l'imaginaient les théories réductionnistes.
Quatrièmement : les dangers de la généralisation à partir du contexte européen. Ce qui s'est passé en Europe occidentale n'est pas un modèle mondial.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : la théorie de Charles Taylor sur l'âge séculier et les transformations de la foi
- Peter Berger (ed.), The Desecularization of the World (Eerdmans, 1999)
- José Casanova, Public Religions in the Modern World (Chicago UP, 1994)
- Charles Taylor, A Secular Age (Harvard UP, 2007)
- Grace Davie, Religion in Britain Since 1945 (Blackwell, 1994)
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