Philosophie mondiale de la religion
Les arguments philosophiques de possibilité et de nécessité s'appliquent-ils au concept de « śūnyatā » (vacuité) dans la philosophie madhyamaka bouddhiste, ou ce concept se situe-t-il entièrement en dehors de la structure de l'argumentation cosmologique ?
Cette question nous place au cœur de l'un des dialogues philosophiques les plus profonds entre les traditions islamique et bouddhiste. Comprendre la relation entre les arguments de possibilité et de nécessité (tels que développés par al-Fārābī et Avicenne) et le concept de śūnyatā (tel que formulé par Nāgārjuna) exige une précision méthodologique exceptionnelle, car ces deux concepts partent de fondements métaphysiques radicalement différents.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du monothéisme :
« La śūnyatā n'est qu'un nihilisme philosophique qui nie l'existence. » Incompréhension fondamentale. La śūnyatā chez Nāgārjuna ne signifie pas « le néant » (abhāva), mais « l'absence d'existence intrinsèque » (svabhāva-śūnyatā). Le madhyamaka ne nie pas les phénomènes, mais nie que les phénomènes aient une nature intrinsèque indépendante. Confondre śūnyatā et nihilisme manque la profondeur de la position bouddhiste.
« Les arguments de possibilité et de nécessité s'appliquent à toutes les philosophies car ils sont purement rationnels. » Affirmation qui ignore les cadres logiques différents. La logique aristotélicienne sur laquelle se fondent les arguments de possibilité et de nécessité présuppose le principe du tiers exclu et le principe d'identité. Le madhyamaka utilise le « tetralemma » (catuṣkoṭi) — une logique quaternaire qui permet de nier à la fois une chose et son contraire. Supposer que la logique aristotélicienne soit universelle néglige la véritable diversité logique.
Du côté de certains sympathisants du bouddhisme :
« La śūnyatā transcende tous les cadres philosophiques occidentaux et islamiques. » Romantisme oriental. Malgré la spécificité du madhyamaka, il reste un système philosophique avec sa structure logique et ses concepts métaphysiques. Dire qu'il est « au-dessus de la philosophie » empêche le dialogue sérieux et le transforme en mystère mystique.
« Le madhyamaka prouve que l'existence nécessaire est une illusion. » Saut injustifié. Le madhyamaka nie l'existence intrinsèque des phénomènes, mais ne traite pas directement du concept d'« être nécessaire » tel que formulé par Avicenne. Affirmer que l'un nie directement l'autre nécessite une démonstration précise.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles ont en commun de ne pas distinguer entre les différents niveaux d'analyse : ontologique (qu'est-ce que l'être ?), épistémologique (comment connaissons-nous ?) et linguistique (comment exprimons-nous ?). La śūnyatā et les arguments de possibilité et de nécessité opèrent à différents niveaux, et les confondre conduit à une incompréhension mutuelle.
Arguments de possibilité et de nécessité : structure fondamentale
L'argument classique (Avicenne dans les « Ishārāt ») :
- Tout existant est soit possible (peut exister ou ne pas exister) soit nécessaire (son inexistence est impossible).
- Les possibles ont besoin d'une cause pour les faire exister.
- Une régression infinie dans les causes est impossible.
- Donc : il doit exister au moins un être nécessaire.
La structure logique dépend de :
- Le principe de causalité : tout possible a une cause.
- Le principe de non-régression infinie.
- La distinction nette entre essence et existence.
La śūnyatā dans le madhyamaka : concept fondamental
Nāgārjuna dans les « Mūlamadhyamakakārikā » :
- Tous les phénomènes (dharmas) sont vides d'existence intrinsèque (svabhāva).
- Les choses n'existent que dans « l'interdépendance » (pratītyasamutpāda).
- Rien n'existe par soi-même, tout existe en relation avec autre chose.
- Même la śūnyatā elle-même est vide d'existence intrinsèque.
La structure logique dépend de :
- La négation de la substance fixe de tout phénomène.
- Le tetralemma : une chose peut être (a) existante (b) non-existante (c) existante et non-existante (d) ni existante ni non-existante.
- Les « deux vérités » : la vérité relative (saṃvṛti) et la vérité absolue (paramārtha).
Les arguments de possibilité et de nécessité s'appliquent-ils à la śūnyatā ?
La réponse : cela dépend du niveau d'analyse.
Au niveau apparent (prima facie) : Non, ils ne s'appliquent pas directement. Les arguments de possibilité et de nécessité présupposent :
- L'existence de « substances » ayant des essences (les possibles).
- La possibilité de distinguer nettement entre existence et non-existence.
- La nécessité d'un existant ayant une existence intrinsèque (l'être nécessaire).
Le madhyamaka nie toutes ces présuppositions :
- Pas de substances fixes, seulement des processus interdépendants.
- L'existence et la non-existence sont des concepts relatifs, non absolus.
- Rien n'a d'existence intrinsèque, même s'il paraît « nécessaire ».
À un niveau plus profond : on peut dire qu'il y a une tension structurelle, mais pas une contradiction absolue.
Premièrement, le madhyamaka ne nie pas l'ordre causal, mais le réinterprète. Pratītyasamutpāda (interdépendance) est lui-même une forme de causalité, mais une causalité sans substances fixes. Les arguments de possibilité et de nécessité peuvent être reformulés : au lieu de « possibles ayant besoin d'un nécessaire », nous disons « le réseau d'interdépendance nécessite un principe qui le transcende ».
Deuxièmement, Nāgārjuna lui-même utilise des arguments semblables à la structure de la reductio ad absurdum pour établir la śūnyatā. Par exemple : si les choses avaient une existence intrinsèque, le changement serait impossible, mais le changement est réel, donc pas d'existence intrinsèque. Cette structure argumentative est proche de la logique des arguments de possibilité et de nécessité.
Troisièmement, certains interprètes tardifs du madhyamaka (comme Tsongkhapa) ont développé des interprétations permettant une sorte d'« existence conventionnelle » qui peut coexister avec des formes modifiées des arguments de possibilité et de nécessité.
Le défi plus profond : la śūnyatā est-elle hors de la structure cosmologique ?
Voici la véritable problématique. Le madhyamaka prétend transcender toutes les structures métaphysiques :
- La śūnyatā n'est pas une « position » métaphysique, mais une « méthode » pour déconstruire toutes les positions.
- Nāgārjuna refuse l'affirmation et la négation ensemble : il ne dit ni « les choses existent » ni « les choses n'existent pas ».
- Le but n'est pas de construire un système philosophique alternatif, mais la libération de tous les systèmes.
Mais même cette prétention rencontre des difficultés :
- Déclarer que « tout est vide d'existence intrinsèque » est lui-même une affirmation métaphysique.
- Utiliser des arguments logiques pour établir le dépassement de la logique porte une tension interne.
- La pratique bouddhiste elle-même présuppose certaines structures (karma, nirvāṇa) qui ont un caractère cosmologique.
Positions contemporaines dans le dialogue
Du côté islamique :
- Mohammad Rostam (Iran) voit la śūnyatā comme pouvant être comprise comme une « transcendance radicale » compatible avec la transcendance islamique.
- Abdolkarim Soroush voit une compatibilité entre le « fanā' » soufi et la śūnyatā bouddhiste.
- Taha Abdurrahman critique les tentatives de conciliation et voit une différence fondamentale dans la conception ontologique.
Du côté bouddhiste :
- Le Dalaï Lama voit la possibilité d'un dialogue sur les concepts sans conciliation complète.
- Certains chercheurs bouddhistes occidentaux (Mark Siderits) développent des lectures « analytiques » de la śūnyatā permettant le dialogue avec la philosophie occidentale.
Du côté académique neutre :
- Graham Priest développe une logique « dialéthéiste » (dialetheism) permettant les contradictions réelles, ce qui pourrait faire le pont.
- Jan Westerhoff analyse le madhyamaka avec les outils de la philosophie analytique contemporaine.
Où en sommes-nous de cette discussion aujourd'hui
La discussion évolue sur trois niveaux :
1. Niveau logique : Peut-on traduire la logique quaternaire bouddhiste en logique binaire classique ? Les recherches en logique non-classique ouvrent de nouveaux horizons.
2. Niveau métaphysique : La négation de l'existence intrinsèque nie-t-elle nécessairement l'être nécessaire ? Ou peut-on concevoir un être nécessaire « non-substantiel » ?
3. Niveau sotériologique (salvifique) : Quel est le but de la philosophie ? La connaissance théorique (philosophie islamique) ou la libération pratique (bouddhisme) ?
La position la plus probable, dans le cadre du rajḥān ʿaqlī, est que les arguments de possibilité et de nécessité et la śūnyatā opèrent dans des cadres différents mais ne sont pas nécessairement contradictoires. Le défi est de développer un langage philosophique permettant un véritable dialogue sans réduire l'un à l'autre.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : La relation entre la théologie apophatique dans la tradition chrétienne et la śūnyatā
- Page « Non-theistic Philosophies and the Argument from Contingency »
- Nāgārjuna, The Fundamental Wisdom of the Middle Way, tr. Garfield
- Avicenne, al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt