Le concept de Dieu lui-même

La simplicité divine (divine simplicity) chez Aquin et Avicenne est-elle logiquement cohérente, ou s'effondre-t-elle face à la critique de van Inwagen et Plantinga ?

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La simplicité divine — l'un des concepts les plus complexes de la philosophie divine classique — constitue un point de tension aiguë entre la théologie philosophique classique (Thomas d'Aquin, Avicenne, Moïse Maïmonide) et la philosophie analytique contemporaine (Peter van Inwagen, Alvin Plantinga, Richard Swinburne). Le débat sur sa cohérence logique révèle un désaccord profond sur la nature de la métaphysique elle-même et les limites du langage dans la description de Dieu.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs de la simplicité divine :

« Les critiques de la simplicité ne comprennent pas la tradition classique. » Attaque non productive. Van Inwagen et Plantinga sont des philosophes rigoureux qui ont étudié attentivement les textes classiques. Leur critique est technique et non superficielle.

« La simplicité divine est au-dessus de la logique humaine. » Fuite du débat philosophique. Même Aquin et Avicenne ont présenté des arguments logiques pour la simplicité, ils n'ont eu recours au « mystère » qu'après avoir épuisé l'analyse.

« Rejeter la simplicité conduit à assimiler Dieu à la créature. » Pétition de principe. La question est : la simplicité absolue est-elle logiquement cohérente ? On ne peut répondre en présupposant sa validité.

Du côté de certains critiques de la simplicité :

« La simplicité divine est une contradiction évidente. » Simplification dommageable. La simplicité est un concept complexe qui a de multiples formulations, et porter un jugement sur elle nécessite une analyse rigoureuse.

« La philosophie analytique a dépassé la métaphysique classique. » Précipitation historique. Il existe un renouveau contemporain puissant de la métaphysique classique (Edward Feser, David Bentley Hart, Eleonore Stump).

Le concept de simplicité divine classique

La simplicité divine chez Aquin (Summa Theologiae I.3) et Avicenne (al-Ishārāt wa-l-tanbīhāt, quatrième section) signifie :

Premièrement : négation de la composition absolue. Dieu n'est pas composé de parties (ni parties matérielles, ni matière et forme, ni substance et accidents, ni essence et existence séparées).

Deuxièmement : identité entre les attributs et l'essence. Les attributs de Dieu (science, puissance, volonté) ne sont pas des « ajouts » à son essence, mais sont son essence considérée sous différents aspects. La science de Dieu = la puissance de Dieu = la volonté de Dieu = l'essence de Dieu.

Troisièmement : identité entre l'essence et l'existence. Dans les créatures, l'essence (ce qu'est la chose) diffère de l'existence (que la chose soit). En Dieu, son essence est son existence. Il est « l'existence pure » (ipsum esse subsistens chez Aquin, nécessaire par soi chez Avicenne).

Quatrièmement : nécessité absolue. Dieu ne peut être autre que ce qu'il est. Tous ses attributs sont nécessaires, non accidentels.

Les arguments classiques pour la simplicité

Argument de la perfection : La composition implique l'imperfection (les parties se limitent mutuellement). Dieu est parfait de manière absolue, donc il n'y a pas de composition en lui.

Argument de la primauté : Le composé a besoin d'un compositeur ou d'une cause de sa composition. Dieu est premier de manière absolue, donc il n'y a pas de composition en lui.

Argument de la nécessité : Le composé est possible (ses parties peuvent se séparer). Dieu est nécessaire de manière absolue, donc il n'y a pas de composition en lui.

La critique de van Inwagen

Peter van Inwagen dans « Three Persons in One Being » (2003) et « Divine Simplicity » (2009) a présenté une critique analytique rigoureuse :

Première critique : problème de l'identité des attributs.

Si la science de Dieu = sa puissance, cela signifie que « Dieu sait que 2+2=4 » est identique à « Dieu est capable que 2+2=4 ». Mais ceci n'est pas compréhensible. La science et la puissance sont des concepts différents, et on ne peut les identifier même en Dieu.

La réponse classique (Brian Davies, Edward Feser) : L'identité n'est pas au niveau de nos concepts, mais au niveau de la réalité divine. Nous comprenons Dieu à travers des concepts multiples (science, puissance), mais ces concepts renvoient à une réalité une et simple.

La contre-réponse de van Inwagen : Même si nous acceptons la distinction entre concept et réalité, dire qu'une réalité une actualise tous les attributs différents demeure obscur. Comment quelque chose d'un et simple peut-il être à la fois science et puissance et volonté ?

Deuxième critique : problème de la liberté divine.

Si tous les attributs de Dieu sont nécessaires (en vertu de la simplicité), sa volonté est nécessaire. Mais Dieu a créé le monde librement (il aurait pu ne pas créer). C'est une contradiction : une volonté libre et nécessaire à la fois.

La réponse classique : Distinction entre la volonté divine en elle-même (nécessaire) et l'objet de la volonté (la création, contingent). Dieu veut son essence par nécessité, et veut autre chose que lui par liberté.

La réponse de van Inwagen : Cette distinction réintroduit la composition. Si la volonté de Dieu pour la création diffère de sa volonté pour son essence, il y a multiplicité dans la volonté, ce qui contredit la simplicité.

Troisième critique : problème de la connaissance divine des possibles.

Dieu connaît tous les possibles. Mais les possibles sont infinis et différents. Comment une science une et simple peut-elle embrasser une infinité d'informations différentes ?

La critique de Plantinga

Alvin Plantinga dans « Does God Have a Nature? » (1980) a présenté une critique sous un angle différent :

Problème des propriétés nécessaires :

Plantinga accepte que Dieu ait des propriétés nécessaires (être omniscient, omnipotent). Mais il considère que ces propriétés sont des abstraits séparés de l'essence de Dieu. Dieu « actualise » ces propriétés, il ne les « est » pas.

Ceci contredit la simplicité absolue : Dieu et les propriétés qu'il actualise sont deux entités séparées.

La réponse classique : Les propriétés abstraites ne sont pas des entités séparées de Dieu, mais des manières de concevoir Dieu. Le réalisme concernant les universaux (platonisme) n'est pas nécessaire.

Problème de la souveraineté divine :

Si les propriétés nécessaires (comme « le fait que mentir soit mal ») sont indépendantes de Dieu, alors Dieu leur est « soumis ». Ceci contredit sa souveraineté absolue.

La simplicité divine résout ceci en faisant de toutes les nécessités une partie de la nature de Dieu. Mais Plantinga considère cette solution trop coûteuse.

Les défenses contemporaines de la simplicité

Eleonore Stump (The God of the Bible and the God of the Philosophers, 2016) :
Elle développe une lecture « thomiste analytique » — elle tente de concilier la rigueur analytique et la profondeur classique. Elle distingue entre simplicité ontologique et complexité conceptuelle.

Edward Feser (Five Proofs, 2017) :
Il défend la simplicité à partir de la métaphysique aristotélico-thomiste. Il considère que la critique des philosophes analytiques part d'hypothèses métaphysiques différentes (conception de l'existence comme propriété, réalisme concernant les possibles).

David Bentley Hart (The Experience of God, 2013) :
Il propose que la simplicité divine ne soit pas tant une théorie sur Dieu qu'une négation de toute ressemblance entre Dieu et les existants. Dieu est « au-delà de l'être et du non-être » au sens classique.

Jeffrey Brower (Simplicity and Aseity, 2008) :
Il développe une formulation contemporaine de la simplicité qui évite certaines difficultés. Il distingue entre « simplicité forte » (tous les attributs sont identiques) et « simplicité modérée » (pas de composition, mais distinction formelle entre les attributs).

L'évaluation philosophique

La simplicité divine fait face à des défis sérieux :

Du côté de la cohérence logique : difficulté à expliquer comment des attributs conceptuellement différents peuvent être identiques dans la réalité.

Du côté de la liberté divine : difficulté à concilier nécessité absolue et actes libres.

Du côté du langage religieux : difficulté à comprendre les textes religieux qui attribuent à Dieu des attributs distincts.

Mais elle réalise des gains philosophiques :

Solution du problème de la composition : explication de pourquoi Dieu n'a pas besoin de cause.

Garantie de la transcendance divine : distinction radicale entre Créateur et créature.

Unification des attributs divins : explication de pourquoi les attributs de Dieu ne se contredisent pas.

Le débat contemporain

Les philosophes se divisent en trois courants :

Les défenseurs de la simplicité absolue : Feser, Hart, Davies, Stump. Ils considèrent que la critique analytique part d'hypothèses métaphysiques discutables.

Les opposants à la simplicité : Plantinga, van Inwagen, Swinburne, Hasker. Ils la considèrent incohérente et non nécessaire pour préserver la perfection divine.

Les tenants de positions moyennes : Brower, Kretzmann, Leftow. Ils acceptent une simplicité modifiée qui préserve les intuitions fondamentales sans les engagements problématiques.

Du point de vue de la probabilité rationnelle (rajḥān ʿaqlī)

La simplicité divine est un concept qui a une force explicative mais fait face à des difficultés. La balance penche vers...

Où nous en sommes dans ce débat aujourd'hui

Le débat sur la simplicité divine a connu une accélération notable entre 2020 et 2026. Du côté des défenseurs, les approches du « thomisme analytique » (Analytical Thomism) se sont développées de manière plus technique : James Dolezal dans son édition révisée (A Study of God's Simplicity, 2021) a reformulé la simplicité avec les outils de la logique contemporaine, et Timothy O'Connor et d'autres ont développé des modèles qui combinent simplicité et fondements ground-theoretic comme alternative au langage des propriétés et universaux. Du côté des critiques, Ryan Mullins (2022) et Jordan Wasserman (2023) ont présenté des formulations formelles (formal) des problèmes de la liberté divine et de la connaissance des particuliers, ce qui a élevé le niveau de rigueur requis des deux côtés. La tendance notable est le recul de la polarisation aiguë : un nombre croissant de philosophes — comme William Vallicella et Alexander Pruss — explorent des formules moyennes qui préservent l'essence de la simplicité (négation de la composition réelle) sans s'engager dans l'identité stricte entre tous les attributs. Le débat n'est pas tranché, mais il est devenu plus mature et moins réducteur qu'il ne l'était dans les années quatre-vingts du siècle dernier quand Plantinga a lancé sa première critique.

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