Le concept de Dieu lui-même
Le théisme processuel (process theism) peut-il conserver un Dieu digne d'adoration s'il ne peut avoir d'influence directe sur le monde ?
Le théisme processuel (process theism) — associé principalement à Alfred North Whitehead (1861-1947) et Charles Hartshorne (1897-2000) — représente l'une des tentatives les plus audacieuses du XXe siècle pour repenser le concept de Dieu. La question de la « dignité d'adoration » (worship-worthiness) frappe au cœur de la tension entre innovation métaphysique et besoin religieux pratique.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du théisme processuel : « Dieu dans le théisme processuel est plus digne d'adoration parce qu'il interagit vraiment avec nous. » Simplification défaillante. L'interaction seule ne fonde pas la dignité d'adoration — même les humains interagissent. La vraie question : un Dieu à la puissance limitée, qui n'influence que par persuasion, mérite-t-il une adoration absolue ?
« Le théisme processuel résout le problème du mal, ce qui le rend meilleur religieusement. » Confusion entre solution philosophique et adéquation religieuse. Résoudre le problème du mal en limitant la puissance de Dieu peut être cohérent philosophiquement, mais pose un problème religieux : adorons-nous un Dieu parce qu'il « fait de son mieux » ou parce qu'il est le Tout-Puissant absolu ?
Du côté de certains critiques : « Le Dieu du théisme processuel n'est pas vraiment un Dieu. » Rejet dogmatique. Le théisme processuel présente un concept cohérent d'un être suprême (ultimate reality) ayant des caractéristiques divines définies. La question n'est pas « est-ce un Dieu ? » mais « est-ce le Dieu que requiert l'adoration religieuse ? »
« Le théisme processuel est une hérésie contradictoire avec toutes les religions abrahamiques. » Partiellement vrai mais philosophiquement insuffisant. La contradiction avec les traditions religieuses existantes ne tranche pas la question philosophique de la cohérence interne et de la dignité d'adoration.
Structure du théisme processuel
Principe fondamental : Dieu et le monde dans une relation bipolaire.
Dieu selon Whitehead a deux natures :
- La nature primordiale (primordial nature) : éternelle, contient toutes les potentialités.
- La nature conséquente (consequent nature) : temporelle, affectée par ce qui arrive dans le monde.
Dieu ne « crée pas ex nihilo » mais offre des « visées initiales » (initial aims) à chaque être. Les êtres répondent librement. Dieu influence par persuasion (persuasion), non par coercition (coercion).
Puissance persuasive versus puissance coercitive.
Hartshorne développa ceci : Dieu exerce la « puissance optimale » — non la toute-puissance absolue (qui nierait la liberté des créatures) mais la puissance qui réalise l'influence maximale tout en respectant la liberté.
Dieu « attire » le monde vers la beauté, le bien et l'harmonie. Il n'impose pas sa volonté par force. Ceci explique le mal (résultat de la liberté) et préserve la responsabilité morale.
Le Dieu affecté et évolutif.
Dieu est affecté par ce qui arrive dans le monde — il ressent nos douleurs et nos joies. Dieu « croît » cognitivement et expérientiellement avec l'évolution du monde. Ceci rend la relation avec Dieu réelle et mutuelle, non simplement unilatérale.
Arguments pour la dignité d'adoration
Du côté des défenseurs :
Argument de la relation réelle. Le Dieu du théisme processuel entre dans une vraie relation mutuelle avec nous. Ceci est plus digne d'adoration qu'un Dieu non affecté par nos prières ou actions. L'adoration devient un vrai dialogue, non un monologue.
Daniel Day Williams : « La vraie adoration requiert un Dieu qui entend, répond et est affecté. Le Dieu indifférent d'Aristote ne mérite pas l'adoration, si parfait soit-il. »
Argument de la valeur morale. Un Dieu qui respecte la liberté et agit par persuasion est moralement supérieur à un Dieu qui impose sa volonté par force. Ce modèle divin mérite admiration et imitation, donc adoration.
Marjorie Suchocki : « Le Dieu qui travaille avec le monde, non contre lui ou au-dessus, incarne l'idéal suprême du leadership moral. »
Argument de l'amour mutuel. L'adoration est essentiellement une relation d'amour. Le vrai amour requiert l'affection mutuelle. Un Dieu non affecté ne peut vraiment aimer, donc ne mérite pas l'adoration d'amour.
Hartshorne : « La vraie perfection n'est pas la non-affection mais la capacité d'être affecté de manière optimale. Un Dieu qui ressent toute douleur et joie dans l'univers est plus parfait qu'un Dieu qui ne ressent rien. »
La critique adverse
Problème de la puissance limitée. L'adoration historiquement s'associe à la toute-puissance absolue. Un Dieu qui ne peut empêcher le cancer de tuer un enfant, mais se contente d'« attirer » vers la guérison, mérite-t-il une adoration absolue ?
William Hasker : « Le Dieu du théisme processuel ressemble à un médecin habile mais aux moyens limités. Nous le respectons et l'apprécions, mais l'adorons-nous ? »
Problème de la dépendance ontologique. L'adoration présuppose la dépendance totale envers Dieu. Dans le théisme processuel, les êtres ont une « puissance propre » (self-creativity). Ceci diminue la dépendance envers Dieu.
Robert Neville : « Si les êtres ont une vraie créativité propre, ils ne dépendent pas totalement de Dieu. Ceci contredit la base de l'adoration monothéiste. »
Problème de la finitude divine. Un Dieu qui évolue et change est en quelque sorte fini. La finitude contredit le concept d'adoration dirigée vers l'infini absolu.
Keith Ward : « L'adoration requiert l'orientation vers ce qui nous transcende totalement. Un Dieu qui évolue avec nous n'a pas cette transcendance nécessaire. »
Tentatives de conciliation
Expansion du concept de puissance. Certains penseurs du théisme processuel (David Griffin) soutiennent que la puissance persuasive est plus forte que la puissance coercitive à long terme. Dieu « peut » tout ce qui est logiquement possible dans la nature de la réalité.
Redéfinition de l'adoration. John Cobb propose de comprendre l'adoration comme « l'ouverture complète à l'attraction divine » plutôt que la soumission à la puissance absolue. L'adoration devient harmonie avec le but divin, non soumission à une volonté contraignante.
Insistance sur la transcendance qualitative. Malgré la limitation de puissance, Dieu reste qualitativement transcendant : le seul éternel, source de toute valeur, le plus connaissant et aimant. Cette transcendance qualitative fonde la dignité d'adoration.
Positions du débat actuel (2020-2026)
Courant de « l'adoration relationnelle ». Développe un nouveau concept d'adoration centré sur la relation mutuelle, non la soumission à la puissance. Roland Faber, Catherine Keller dirigent ce courant.
Courant de la « critique théologique ». Rejette la possibilité de conciliation. Thomas Oord, David Bentley Hart soutiennent que le théisme processuel vide le concept de Dieu de son contenu religieux nécessaire.
Courant du « théisme processuel modifié ». Tente de préserver les insights du théisme processuel tout en restaurant certaines qualités traditionnelles. Philip Clayton développe un « panentheism » préservant une plus grande puissance à Dieu.
Le point philosophique plus profond
La question révèle une tension fondamentale entre deux exigences :
- L'exigence philosophique : cohérence du concept de Dieu avec la liberté, le mal et la science.
- L'exigence religieuse : un Dieu méritant l'adoration absolue et la dépendance complète.
Le théisme classique fait peut-être face à des difficultés philosophiques (problème du mal, liberté) mais préserve la dignité d'adoration. Le théisme processuel résout les problèmes philosophiques mais à un prix religieux.
Du point de vue de la prépondérance rationnelle (rajḥān ʿaqlī)
La question n'est pas « lequel est correct ? » mais « quel équilibre est plus probable ? » L'évaluation dépend du poids des considérations :
- Si la cohérence philosophique est prioritaire, le théisme processuel est plus probable.
- Si l'adéquation religieuse est prioritaire, le théisme classique est plus probable.
- Une position médiane est possible : modifier le théisme classique pour accommoder certaines insights du théisme processuel sans sacrifier la dignité d'adoration.
Où nous en sommes dans ce débat aujourd'hui
Il n'y a pas de consensus. Le théisme processuel conserve une forte influence dans les milieux académiques, spécialement dans le dialogue science-religion. Mais il reste marginal dans la pratique religieuse effective.
Le défi fondamental n'est pas résolu : comment concilier un Dieu à puissance limitée (philosophiquement cohérent) et un Dieu digne d'adoration absolue (religieusement nécessaire) ? Cette tension demeure au cœur de la philosophie de la religion contemporaine.
Pour la lecture
- Charles Hartshorne, The Divine Relativity (Yale UP, 1948)
- John B. Cobb Jr. & David Ray Griffin, Process Theology: An Introductory Exposition (Westminster, 1976)
- David Ray Griffin, God, Power, and Evil: A Process Theodicy (Westminster, 1976, 2004)
- William Hasker, "Process Theology and