Le problème du mal

Qu'est-ce que la théodicée de formation de l'âme chez John Hick, et comment répond-elle au problème du mal naturel ?

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La théodicée de formation de l'âme (soul-making theodicy) chez John Hick — qu'il a exposée de manière complète dans « Evil and the God of Love » (1966, édition révisée 1977) — est considérée comme l'une des tentatives contemporaines les plus puissantes pour répondre au problème du mal, en particulier le mal naturel. Hick renverse la question traditionnelle : au lieu de « pourquoi Dieu permet-il le mal ? », il demande « quel type de monde convient au but de Dieu de former des âmes moralement matures ? »

Réponses inadéquates à éviter

Du côté de certains défenseurs du théisme :

« Hick a résolu définitivement le problème du mal. » Exagération. Hick lui-même reconnaît que sa théodicée soulève des problèmes théologiques et philosophiques, et que certaines formes de mal excessif restent un défi même pour sa théorie.

« La souffrance est nécessaire à la maturité spirituelle, point final. » Simplification d'un argument complexe. Hick ne prétend pas que toute souffrance conduit à la maturité, ni que la maturité justifie toute souffrance. Son argument est plus précis : un certain type de monde (avec la possibilité de souffrance réelle) est nécessaire pour la possibilité d'une véritable maturité morale.

« Le mal naturel n'est qu'un test divin. » Réduction qui ne reflète pas la profondeur de l'approche de Hick. Hick rejette explicitement le modèle simple du « test », et propose à la place un modèle évolutionnaire complexe de maturation morale et spirituelle.

Du côté de certains naturalistes :

« Hick justifie théologiquement la souffrance. » Accusation qui nécessite de la précision. Hick distingue clairement entre l'explication philosophique (pourquoi un Dieu parfait permet un monde avec le mal) et la justification morale (la souffrance est-elle moralement acceptable). Il offre la première, pas la seconde.

« La théorie de formation de l'âme rend Dieu sadique qui prend plaisir à notre souffrance. » Incompréhension de l'argument. Hick soutient que Dieu veut des êtres libres et moralement matures, et le seul chemin vers cela passe par un monde qui permet la souffrance réelle — non parce que Dieu veut la souffrance pour elle-même.

Pourquoi ces réponses sont inadéquates

Elles échouent à saisir la structure logique complexe de l'argument de Hick, qui combine la théologie irénéenne (Irenaeus), la philosophie kantienne, et la théorie de l'évolution contemporaine. Hick ne propose pas une solution simple, mais un cadre philosophique intégré pour comprendre la relation entre la nature du monde et le but divin.

Structure fondamentale de la théodicée de formation de l'âme

Première prémisse : La distinction entre théologie augustinienne et irénéenne. Hick rejette le modèle augustinien traditionnel (les humains créés parfaits puis tombés) en faveur du modèle irénéen (les humains créés imparfaits pour évoluer vers la perfection).

L'être humain — dans la vision irénéenne de Hick — fut créé :
─ à « l'image de Dieu » (imago Dei) : rationnel, libre, capable de conscience morale
─ pour devenir à la « ressemblance de Dieu » (similitudo Dei) : moralement et spirituellement mature

Deuxième prémisse : La nature du monde approprié à la formation de l'âme. Non pas un « paradis préparé d'avance » mais un « vallée de formation de l'âme » (vale of soul-making — expression empruntée au poète John Keats).

Ce monde nécessite :
Distance épistémique (epistemic distance) : Dieu n'est pas évident de manière contraignante, ce qui permet une véritable liberté dans la foi ou l'incroyance
Lois naturelles stables : un monde ordonné relativement prévisible, sinon la responsabilité morale deviendrait impossible
Possibilité de souffrance réelle : sans elle, pas de sens au courage, au sacrifice, à l'empathie, ou à la maturité morale

Troisième prémisse : Le mal naturel comme condition nécessaire. Les tremblements de terre, les maladies, la mort — ne sont pas des « punitions » mais des conséquences inévitables d'un monde matériel gouverné par des lois naturelles stables. Sans ces lois stables (qui produisent parfois de la souffrance), les êtres rationnels ne peuvent évoluer ou exercer leur agency.

Exemple de Hick : imaginez un monde où les miracles interviennent constamment pour prévenir tout mal. Un couteau coupe le pain mais devient caoutchouteux en s'approchant d'un doigt. Le feu réchauffe mais ne brûle jamais. Dans ce monde :
─ Pas de sens à la prudence ou à la responsabilité
─ Aucune place pour développer la sagesse pratique
─ Aucune occasion de courage ou de sacrifice
─ La vie devient un « jeu » sans conséquences réelles

Application au mal naturel spécifiquement

Tremblements de terre et volcans : produit naturel d'une planète géologiquement active qui permet la vie. Les plaques tectoniques qui causent les séismes sont les mêmes qui renouvellent la croûte terrestre et maintiennent le cycle du carbone nécessaire à la vie.

Maladies et épidémies : produit naturel de l'évolution biologique. Les mêmes processus évolutionnaires qui ont produit la diversité et la complexité de la vie (y compris la conscience humaine) produisent aussi les mutations et les virus.

Vieillissement et mort : nécessaires au renouvellement des générations et pour donner un sens profond à la vie. L'immortalité terrestre rendrait la maturation morale impossible (toujours possible de reporter).

Objections principales à Hick

Objection de la quantité excessive (D. Z. Phillips, 1977) : Même si nous acceptons qu'une certaine souffrance est nécessaire à la formation de l'âme, avons-nous besoin de cette quantité énorme ? L'Holocauste nazi, le tsunami de 2004, la mort de millions d'enfants par le paludisme — est-ce « nécessaire » à la formation de l'âme ?

Réponse de Hick : Il reconnaît que c'est l'objection la plus difficile. Il suggère que juger de la « quantité appropriée » de souffrance dépasse notre capacité cognitive limitée. De plus, un monde avec une souffrance « calculée précisément » ne serait pas un monde réel mais une simulation.

Objection de la distribution injuste (Rowe, 1979) : La souffrance n'est pas distribuée équitablement ou de manière appropriée à la « formation de l'âme ». Des enfants meurent avant toute chance de maturité, des innocents souffrent pendant que les méchants prospèrent.

Réponse de Hick : Il recourt à l'eschatologie. Le processus formatif ne se complète pas dans cette vie seulement. Il adopte une forme d'universalisme — tous atteindront finalement la maturité complète.

Objection des alternatives possibles (Swinburne, 1998) : Un Dieu omnipotent ne pourrait-il pas créer des êtres moralement matures directement, sans passer par la vallée de souffrance ?

Réponse de Hick : Des vertus comme le courage, l'empathie et la patience sont logiquement liées à l'existence de risques et de souffrance réels. Un être « programmé » pour être courageux sans affronter de danger réel n'est pas courageux au sens véritable.

Développements contemporains (2000-2026)

Courant « formation de l'âme évolutionnaire » (Murphy, Russell) : intégration de la théodicée de Hick avec la biologie évolutionnaire contemporaine. La douleur et la mort ne sont pas « mal » mais partie nécessaire du processus évolutionnaire qui a produit des êtres conscients capables d'amour et de créativité.

Courant « formation de l'âme collective » (Adams, Stump) : l'accent n'est pas seulement sur les individus mais sur l'évolution de l'humanité dans son ensemble. La souffrance collective (guerres, épidémies) pousse le progrès moral et civilisationnel de l'espèce humaine.

Courant « critique féministe » (Søvik, Dougherty) : le modèle du « guerrier spirituel » qui surmonte les défis est-il masculin par nature ? Qu'en est-il de l'éthique du care et des relations ?

Évaluation du point de vue de la prépondérance rationnelle

La théodicée de formation de l'âme offre un cadre explicatif puissant pour le mal naturel, mais elle ne « résout » pas le problème de manière définitive. Points forts :
─ Cohérente avec la compréhension scientifique contemporaine de la nature et de l'évolution
─ Donne un sens positif à la souffrance sans la justifier moralement
─ Préserve la liberté et la responsabilité humaines

Points faibles :
─ Dépend d'hypothèses théologiques (vie après la mort, salut universel) non démontrées
─ N'explique pas de manière satisfaisante la souffrance excessive ou infructueuse
─ Peut paraître « froide » émotionnellement face à la souffrance réelle

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La théodicée de formation de l'âme reste l'une des réponses les plus fortes au problème du mal, en particulier naturel. Mais la plupart des philosophes contemporains la voient comme partie d'une réponse plus large, non une réponse complète. Tendance vers des « théodicées composites » qui combinent des éléments de Hick avec d'autres visions (libre arbitre, valeur esthétique de la diversité, limitation de la connaissance humaine).

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