L'occultation divine

Quel est l'argument de « l'occultation démographique » chez Schellenberg, et comment tire-t-il parti de la distribution réelle des croyances religieuses dans le monde pour renforcer le problème de l'occultation divine ?

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John Schellenberg — philosophe de la religion canadien à l'Université Mount Saint Vincent — a développé depuis « Divine Hiddenness and Human Reason » (1993) jusqu'à ses œuvres récentes (2015-2024) de multiples formulations de l'argument de l'occultation divine. « L'occultation démographique » constitue l'une des plus fortes de ces formulations, car elle s'appuie sur des données empiriques mesurables, non sur de simples spéculations philosophiques.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du théisme :

« Dieu éprouve les gens par l'occultation. » Réponse circulaire. Schellenberg demande : pourquoi un dieu aimant parfait se cacherait-il de millions de chercheurs sincères ? La réponse « pour les éprouver » présuppose ce qui doit être prouvé.

« La plupart des humains croient en une puissance supérieure. » Généralisation trompeuse. Les données démographiques montrent une diversité énorme dans les concepts religieux. La croyance en une « puissance supérieure » vague n'est pas la croyance en le dieu personnel aimant que décrivent les religions abrahamiques.

« Les athées sont responsables de leur incroyance. » Accusation morale qui ne résout pas le problème philosophique. Schellenberg parle spécifiquement de « l'incroyance non résistante » — des personnes qui cherchent sincèrement mais ne trouvent pas de preuves suffisantes.

Du côté de certains athées :

« La plupart du monde est athée en réalité. » Exagération. Les données montrent que la majorité croit en une forme de divinité, même si les conceptions diffèrent.

« La religion est en déclin inévitable. » Prédiction non étayée. Certaines régions connaissent la sécularisation, d'autres un réveil religieux. Le tableau est complexe.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles échouent à affronter la force de l'argument démographique : la distribution réelle des croyances religieuses dans le monde ne correspond pas à ce que nous attendrions d'un dieu personnel aimant qui désire une relation avec les humains.

Structure de l'argument de l'occultation démographique

Schellenberg s'appuie sur des données démographiques de sources multiples (Pew Research Center, World Values Survey, statistiques nationales) :

Première donnée : Distribution géographique des religions
─ Christianisme : 31,5% (principalement dans les Amériques, l'Europe et l'Afrique subsaharienne)
─ Islam : 24,9% (principalement au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Asie)
─ Hindouisme : 15,2% (principalement en Inde et au Népal)
─ Bouddhisme : 6,6% (principalement en Asie de l'Est et du Sud-Est)
─ Religions populaires : 5,6%
─ Judaïsme : 0,2%
─ Non affiliés : 15,8% (inclut athées, agnostiques, spirituels sans religion)

Deuxième donnée : Corrélation avec la géographie et la culture
─ 84% des Indiens sont hindous
─ 97% des Thaïlandais sont bouddhistes
─ 96% des Saoudiens sont musulmans
─ 71% des Polonais sont catholiques

La corrélation entre religion et géographie est bien plus forte que celle entre toute autre croyance et la géographie.

Troisième donnée : L'incroyance non résistante
Des études qualitatives (Zuckerman 2008, Norenzayan 2013, Lee 2015) montrent l'existence de millions de :
─ Chercheurs spirituels qui n'ont pas trouvé de preuves convaincantes
─ Anciens croyants qui ont perdu leur foi malgré des tentatives de la préserver
─ Personnes ayant grandi dans des environnements non religieux et n'ayant pas rencontré de preuves convaincantes
─ Philosophes et penseurs qui ont étudié les preuves en profondeur sans être convaincus

Formulation de l'argument

1. S'il existe un dieu personnel aimant parfait, il s'assurerait que toute personne capable d'une relation avec lui et la désirant serait en position de former cette relation.

2. La relation avec Dieu requiert au moins la croyance en son existence.

3. La distribution démographique réelle des croyances montre que :
a) Des milliards d'humains ne croient pas au dieu personnel des religions abrahamiques
b) La distribution est fortement corrélée à la géographie et la culture, non à la recherche individuelle
c) Beaucoup cherchent sincèrement et ne trouvent pas

4. Cette distribution n'est pas compatible avec l'existence d'un dieu aimant parfait qui désire une relation avec les humains.

5. Donc, l'inexistence d'un tel dieu est plus probable.

Renforts récents de Schellenberg (2015-2024)

Dans « The Hiddenness Argument: Philosophy's New Challenge to Belief in God » (2015) et « Progressive Atheism » (2019), Schellenberg a développé :

« L'argument de l'évolution temporelle » : Si Dieu se révélait progressivement, nous nous attendrions à une convergence dans les croyances religieuses à travers le temps. Les données montrent l'inverse : une diversité continue ou croissante.

« L'argument des enfants et cultures isolées » : Des millions d'enfants meurent avant l'âge de responsabilité, et des milliards ont vécu dans des cultures isolées des religions abrahamiques. Ont-ils été privés de l'opportunité d'une relation avec Dieu ?

« L'argument de la qualité des preuves » : Même parmi les croyants, la « qualité » des expériences religieuses varie énormément. Certains prétendent à des visions directes, la majorité se fie à la foi héritée ou au raisonnement philosophique.

Réponses contemporaines

Réponse de la « liberté épistémique » (Trent Dougherty, 2013) :
Dieu se cache partiellement pour préserver notre liberté épistémique et morale. Une révélation complète serait une « coercition épistémique ».

Critique de Schellenberg : Dieu pourrait fournir des preuves suffisantes pour la croyance rationnelle sans coercition. Beaucoup croient fermement sans perdre leur liberté.

Réponse de la « valeur morale de la recherche » (Michael Rea, 2018) :
La recherche de Dieu a une valeur morale et spirituelle. L'occultation crée un espace pour cette recherche précieuse.

Critique de Schellenberg : Pourquoi des milliards seraient-ils privés de l'opportunité de cette « recherche précieuse » du fait de leur naissance dans certaines cultures ?

Réponse de la « diversité comme richesse » (Eleonore Stump, 2016) :
La diversité religieuse reflète la richesse des voies vers Dieu, non son occultation.

Critique de Schellenberg : Les contradictions doctrinales fondamentales entre religions dépassent la simple « diversité ». Dieu est-il un ou multiple ? Personnel ou impersonnel ?

Développements récents (2020-2024)

Études de la cognition religieuse (Cognitive Science of Religion) :
Des recherches montrent que les tendances religieuses ont des bases cognitives et évolutionnaires. Cela explique-t-il la diversité ou approfondit-il le problème ?

Big Data et religiosité :
De nouvelles analyses des données démographiques révèlent des patterns complexes : sécularisation dans certaines régions, réveil religieux dans d'autres, émergence de la « spiritualité sans religion ».

Intelligence artificielle et simulation des distributions :
Des modèles informatiques tentent de simuler la propagation des croyances. Les résultats préliminaires soutiennent le rôle des facteurs culturels et géographiques plus que la « vérité objective ».

Défis futurs pour l'argument

Du côté des défenseurs du théisme :
─ Développer des modèles théologiques qui accommodent la diversité sans sacrifier la spécificité
─ Études empiriques sur les « conversions religieuses trans-culturelles »
─ Réinterprétation du sens de « relation avec Dieu » au-delà de la croyance doctrinale

Du côté des défenseurs de l'athéisme :
─ Expliquer la persistance de la religiosité malgré la sécularisation dans certaines sociétés
─ Traiter les prétentions d'expériences religieuses « trans-culturelles »
─ Développer l'argument pour inclure des formes non personnelles de divinité

Du point de vue de la vraisemblance rationnelle

L'argument de l'occultation démographique est fort mais non décisif. Il ajoute un poids considérable au plateau du doute concernant le dieu personnel aimant tel que le décrivent les religions abrahamiques traditionnelles. Mais il ne nie pas nécessairement d'autres formes de divinité, ni ne tranche le débat sur les interprétations théologiques complexes de la diversité religieuse.

La position épistémique prudente reconnaît la force du problème tout en restant ouverte aux développements philosophiques, théologiques et empiriques qui pourraient changer l'équilibre.

Pour la lecture avancée

─ Niveau avancé : l'occultation et les patterns culturels de la religiosité
─ Niveau avancé : modèles mathématiques de propagation des croyances religieuses
─ J. L. Schellenberg, The Hiddenness Argument (Oxford UP, 2015)
─ Michael Rea, The Hiddenness of God (Oxford UP, 2018)
─ Données démographiques : Pew Research Center's Religion & Public Life Project
─ Page « Family: Divine Hiddenness Arguments » sur le site

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