L'occultation divine
La focalisation sur la foi et la soumission dans les traditions abrahamiques répond-elle au problème de l'occultation divine, ou l'approfondit-elle ?
Le problème de l'occultation divine pose une question centrale : pourquoi un Dieu aimant et tout-puissant ne se manifeste-t-il pas clairement à tout chercheur sincère ? Les traditions abrahamiques répondent en mettant l'accent sur la foi et la soumission comme condition de la relation avec Dieu. Cette réponse soulève un débat philosophique profond : résout-elle le problème ou l'aggrave-t-elle ? Un examen minutieux révèle une tension réelle entre la logique de l'occultation et la logique de la foi.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs des traditions :
« La foi en l'invisible est plus noble que la preuve, et l'occultation est une miséricorde divine. » Simplification défaillante. Même à l'intérieur des traditions abrahamiques, la relation entre foi et preuve est complexe. Le Coran appelle à la réflexion sur les signes, et le Nouveau Testament parle de « nombreuses preuves » (Actes 1:3). L'occultation peut avoir des sagesses, mais la décrire comme une « miséricorde » absolue ignore la souffrance des chercheurs sincères.
« Celui qui ne croit pas est orgueilleux ou n'est pas sincère dans sa recherche. » Accusation injuste et non démontrable. Schellenberg lui-même — l'auteur de l'argument de l'occultation — était un chrétien croyant avant de devenir agnostique à cause de ce problème précisément. Présupposer la mauvaise foi chez tout non-croyant ferme la porte au débat philosophique sérieux.
Du côté de certains critiques :
« La focalisation sur la foi est la preuve de la faiblesse des preuves. » Saut logique. Les traditions abrahamiques fournissent des preuves rationnelles (le kalām islamique, la théologie naturelle chrétienne), mais elles considèrent que la connaissance divine complète requiert plus que la preuve logique. C'est une position épistémologique qu'on peut débattre, pas un aveu de faiblesse.
« La foi requise dans le monothéisme est irrationnelle par définition. » Confusion conceptuelle. Les traditions abrahamiques distinguent entre la « foi aveugle » (fidéisme) et la « foi éclairée ». La foi requise n'est pas contre la raison, mais la transcende pour inclure la confiance personnelle et l'engagement existentiel.
Pourquoi ces réponses sont-elles insuffisantes
Elles ignorent la complexité philosophique de la relation entre foi et occultation. La question n'est pas « la foi est-elle bonne ou mauvaise ? » mais « sa mise en avant résout-elle le problème de l'occultation de manière cohérente ? »
Comment la focalisation sur la foi pourrait résoudre le problème
Premier argument : la foi comme condition de la relation authentique
Richard Swinburne dans « The Existence of God » (2004) propose que l'occultation relative est nécessaire pour une relation libre avec Dieu. Si l'existence de Dieu était aussi évidente que le soleil, il n'y aurait pas de place pour le choix libre dans la foi. La relation serait « épistémiquement contrainte ». La foi — comme acte de confiance libre — requiert un espace d'incertitude.
Cela ressemble aux relations humaines : la confiance en un ami requiert un espace de risque. Si je connaissais toutes les intentions de l'ami avec certitude, la confiance perdrait son sens.
Deuxième argument : la foi comme développement moral-spirituel
John Hick dans « Faith and Knowledge » (1966) a développé la théorie de la « formation de l'âme » (soul-making theodicy). L'occultation fait partie d'un processus éducatif divin : la recherche de Dieu au milieu de l'ambiguïté développe la personnalité morale et spirituelle. La foi n'est pas un simple acquiescement cognitif, mais un processus de transformation existentielle.
Kierkegaard avait anticipé une idée similaire : le « saut de la foi » n'est pas irrationnel, mais transcendance de la pure raison vers l'engagement existentiel qui transforme le soi.
Troisième argument : la connaissance de Dieu requiert une préparation morale
La tradition islamique (al-Ghazālī dans « Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn ») et chrétienne (Augustin dans les « Confessions ») s'accordent : la connaissance de Dieu n'est pas une question purement intellectuelle. La « pureté du cœur » est condition pour « voir Dieu ». L'occultation peut être le résultat de voiles moraux-spirituels, et la foi le processus d'enlèvement de ces voiles.
Cela ne signifie pas accuser les non-croyants de corruption morale, mais indiquer que la connaissance divine peut requérir un type de préparation qui transcende la capacité intellectuelle.
Comment la focalisation sur la foi pourrait approfondir le problème
Premier problème : le cercle logique
Schellenberg propose : si la foi est condition pour connaître Dieu, et si la foi requiert une connaissance préalable de Dieu (on ne peut croire en ce qu'on ne connaît absolument pas), nous sommes dans un cercle. Comment le chercheur sincère peut-il commencer le voyage ?
Certains répondent par la « grâce divine » qui initie le processus, mais cela repose la question : pourquoi cette grâce n'est-elle pas accordée à tout chercheur sincère ?
Deuxième problème : l'injustice divine
Si la foi est condition pour le salut ou le bonheur éternel, et si l'occultation rend la foi difficile ou impossible pour certains, cela pose un problème moral. Comment l'homme peut-il être jugé pour son incroyance en présence d'une occultation divine ?
Les études de psychologie de la religion montrent que la susceptibilité aux expériences religieuses varie biologiquement et psychologiquement. Si la foi dépend partiellement de capacités naturelles, sa mise en avant approfondit le problème de la justice.
Troisième problème : la pluralité religieuse
L'occultation laisse place à une pluralité d'interprétations religieuses. Si la foi en une tradition spécifique (chrétienne, islamique, juive) est requise, comment le chercheur sincère choisit-il au milieu de cette pluralité ? Occultation + affirmation de la foi particulière = impasse épistémologique.
Tentatives de conciliation contemporaines
Paul Moser : « la connaissance transformatrice de Dieu »
Dans « The Elusive God » (2008), Moser développe une théorie sophistiquée : Dieu se cache de la connaissance « objective » neutre, mais se manifeste à celui qui le cherche sincèrement dans un contexte transformateur. La foi n'est pas un saut aveugle, mais une réponse à un appel divin caché mais réel.
Alister McGrath : « la rationalité élargie »
Dans « A Scientific Theology » (2001-2003), McGrath propose que la foi élargit la rationalité, ne la nie pas. L'occultation appelle à un type différent de connaissance — pas moins rationnelle, mais plus compréhensive, intégrant raison, intuition, expérience et engagement.
John Cottingham : « la pratique spirituelle comme connaissance »
Dans « The Spiritual Dimension » (2005), Cottingham propose que les pratiques spirituelles (prière, méditation, œuvres caritatives) ne sont pas seulement le résultat de la foi, mais un chemin vers elle. L'occultation se transcende graduellement par la pratique, pas par le raisonnement abstrait.
Évaluation critique : où en sommes-nous ?
La focalisation sur la foi dans les traditions abrahamiques offre une réponse partielle au problème de l'occultation, mais ne le résout pas entièrement :
Points forts :
- Elle explique pourquoi la connaissance divine n'est pas évidente comme la connaissance mathématique
- Elle préserve la liberté humaine dans la relation avec Dieu
- Elle lie la connaissance à la transformation moral-spirituelle
Points faibles :
- Elle laisse des questions sur la justice divine envers les chercheurs sincères
- Elle fait face à des difficultés pour expliquer la diversité des expériences religieuses
- Elle peut paraître comme une justification circulaire de la foi préexistante
Position la plus probable : La focalisation sur la foi offre une dimension importante dans la compréhension de l'occultation, mais elle a besoin d'être complétée par d'autres éléments (preuves rationnelles, expérience collective, ouverture au pluralisme religieux) pour être une réponse suffisante. L'occultation demeure un problème réel, et la foi fait partie de la solution, mais n'est pas la solution complète.
Pour une lecture avancée
- Niveau avancé : la théorie complète de Schellenberg et les réponses des philosophes analytiques
- Niveau avancé : l'occultation dans le mysticisme islamique - Ibn ʿArabī et le concept de « voile »
- J. L. Schellenberg, Divine Hiddenness and Human Reason (Cornell, 1993)
- Paul K. Moser, The Elusive God (Cambridge UP, 2008)
- Michael J. Murray, "Coercion and the Hiddenness of God" (American Philosophical Quarterly, 1993)
- Al-Ghazālī, al-Maqṣad al-asnā fī sharḥ asmāʾ Allāh al-ḥusnā
- Page « Problem: Divine Hiddenness » sur le site