L'occultation divine
Comment l'occultation divine est-elle formulée dans une approche bayésienne contemporaine (Charity Anderson, Sanford Russell), et cette formulation réussit-elle à dépasser les réponses du théisme sceptique ?
Cette question se situe au cœur de la philosophie analytique de la religion contemporaine, où les outils bayésiens probabilistes sont utilisés pour formuler le problème de l'occultation divine avec une précision mathématique. Ce développement méthodologique est important car il fait passer le débat du niveau rhétorique au niveau analytique précis.
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs du théisme :
« La formulation bayésienne n'est qu'une complication mathématique qui n'ajoute rien. » Simplification préjudiciable. La formulation bayésienne révèle la structure logique de l'argument et identifie les points de désaccord avec précision. La rejeter simplement parce qu'elle est « complexe » fait manquer sa valeur analytique.
« Dieu ne se teste pas avec des probabilités. » Confusion entre les niveaux. Les probabilités ici sont un outil pour analyser la raisonnabilité des croyances, non un « test » de Dieu. Même le théisme classique a utilisé des outils logiques pour analyser les arguments.
« Les croyants trouvent Dieu, donc il n'y a pas d'occultation. » Ignore l'essence du problème. La question n'est pas l'existence de croyants, mais l'existence de non-croyants sincères qui cherchent sans trouver.
Du côté de certains critiques :
« La formulation bayésienne prouve l'impossibilité d'un Dieu aimant. » Saut injustifié. La formulation bayésienne présente un argument probabiliste, non une démonstration catégorique. Confondre « diminue la probabilité » et « prouve l'impossibilité » est une erreur logique.
« Quiconque ne croit pas est un chercheur sincère occulté. » Généralisation non soutenue par les preuves. L'existence de quelques chercheurs sincères occultés ne signifie pas que tout non-croyant l'est.
« Le théisme sceptique n'est qu'une manœuvre pour éviter le problème. » Réduction. Le théisme sceptique est une position philosophique aux racines historiques profondes, non une simple réponse défensive.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles partagent le fait de ne pas traiter la complexité technique de la formulation bayésienne et ce qu'elle révèle de structure logique précise. Le débat sérieux requiert une compréhension des outils bayésiens et de leur application aux questions philosophiques.
La formulation bayésienne de l'occultation
Structure de base selon Charity Anderson :
Anderson dans « Divine Hiddenness: Defeated Evidence » (Royal Institute of Philosophy Supplement, 2017) formule le problème ainsi :
Soit :
- H = hypothèse de l'existence d'un Dieu parfaitement aimant
- E = existence de non-croyants sincères (nonresistant nonbelief)
- K = notre connaissance de base
L'argument bayésien :
P(H|E&K) < P(H|K)
C'est-à-dire : la probabilité de l'existence d'un Dieu aimant après avoir appris l'existence de non-croyants sincères est inférieure à la probabilité de son existence avant cette connaissance.
La question centrale : quelle est l'ampleur de cette diminution ? Est-elle suffisamment importante pour rendre la croyance déraisonnable ?
Le développement de Sanford Russell :
Russell dans « The Persistent Problem of Divine Hiddenness » (Faith and Philosophy, 2019) développe la formulation :
Il distingue entre :
1. L'occultation totale (total hiddenness) : absence de toute preuve de Dieu
2. L'occultation partielle (partial hiddenness) : existence de preuves mais insuffisantes pour certains
3. L'occultation différentielle (differential hiddenness) : variation des preuves entre les personnes
La formulation bayésienne développée :
P(H|E₁&E₂&E₃&K) << P(H|K)
Où :
- E₁ = existence d'occultation partielle
- E₂ = existence d'occultation différentielle
- E₃ = persistance de l'occultation malgré la recherche sincère
La force analytique de la formulation bayésienne
Premièrement : identification précise des points de désaccord
La formulation bayésienne révèle que le désaccord porte sur :
1. La probabilité initiale P(H|K) : quelle est la probabilité d'existence d'un Dieu aimant avant de considérer l'occultation ?
2. La probabilité conditionnelle P(E|H&K) : si un Dieu aimant existe, quelle est la probabilité de permettre la non-croyance sincère ?
3. La probabilité alternative P(E|~H&K) : si un Dieu aimant n'existe pas, quelle est la probabilité d'existence de non-croyance sincère ?
Deuxièmement : révélation des hypothèses implicites
- Hypothèse que l'amour divin implique la recherche d'une relation avec tous
- Hypothèse que la relation requiert une connaissance claire
- Hypothèse que la recherche sincère suffit pour parvenir au but
Troisièmement : autorisation de l'analyse quantitative
On peut estimer les valeurs probabilistes et les discuter, plutôt que de se livrer à un débat qualitatif ouvert.
Les réponses du théisme sceptique
La première réponse : scepticisme sur la connaissance des motivations divines
Le théisme sceptique (Dostoïevski, Kierkegaard, Mitchell) dit : nous ne pouvons connaître P(E|H&K) avec précision car nous ne connaissons pas toutes les raisons possibles de Dieu pour l'occultation.
En formulation bayésienne : P(E|H&K) est indéterminé parce que H implique un Dieu qui dépasse notre compréhension.
Force de cette réponse : évite les engagements spécifiques sur le comportement divin. Préserve l'humilité épistémique.
Sa faiblesse : peut conduire à un scepticisme général qui empêche tout raisonnement sur les attributs divins.
La deuxième réponse : renversement du fardeau probabiliste
Certains défenseurs (Morerston, Swinburne tardif) argumentent que P(E|~H&K) est également très faible. Si Dieu n'existe pas, pourquoi existe-t-il des chercheurs sincères du sens suprême en premier lieu ?
La troisième réponse : distinction entre types de connaissance
Polkinghorne et d'autres distinguent entre :
- La connaissance propositionnelle : « que Dieu existe »
- La connaissance expérientielle : « connaître Dieu personnellement »
L'occultation peut concerner seulement le second type, ce qui modifie les calculs bayésiens.
La critique inverse de la formulation bayésienne
Critique d'Oppy : La formulation bayésienne présuppose que nous avons des intuitions fiables sur les probabilités métaphysiques. Mais d'où obtenons-nous ces intuitions ?
Critique de Draper : Même si nous acceptons le cadre bayésien, la détermination des valeurs probabilistes reste largement subjective.
Critique de Kaplan : La formulation bayésienne présuppose que Dieu agit selon la logique décisionnelle humaine, ce qui est une hypothèse douteuse.
Les développements récents (2020-2024)
Charity Anderson développe le modèle des « preuves défaites » (defeated evidence) : peut-être Dieu fournit-il des preuves suffisantes, mais des facteurs psychologiques ou sociaux les « défont » chez certains.
Sanford Russell explore le « modèle gradualiste » : Dieu se révèle graduellement à travers l'histoire, et l'occultation est une étape temporaire.
Kirk Loftuos développe « l'argument de l'occultation cumulative » : non seulement l'existence de non-croyants sincères, mais les patterns d'occultation à travers les cultures et les époques.
Sites du débat actuel
Le débat se concentre sur :
1. Les critères de « recherche sincère » : qu'est-ce qui fait d'une personne un « chercheur sincère » ?
2. Le rôle des facteurs psychologiques et sociaux : excusent-ils l'occultation ?
3. La diversité religieuse : comment affecte-t-elle les calculs d'occultation ?
Le point philosophique plus profond
La formulation bayésienne révèle une tension fondamentale : comment appliquer des outils cognitifs humains (les probabilités) à un sujet prétendument au-delà de la compréhension humaine (Dieu) ? Cette tension reflète un problème plus profond en philosophie de la religion concernant les limites de la raison humaine dans la connaissance du divin.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
La formulation bayésienne s'accorde parfaitement avec la méthode du rajḥān ʿaqlī :
- Elle ne prétend pas à la certitude catégorique mais à la pondération probabiliste
- Elle permet l'accumulation de preuves et contre-preuves
- Elle accepte des degrés variables de force argumentative
Le théisme sceptique, à son tour, représente une position épistémiquement humble qui reconnaît les limites de notre connaissance des motivations divines.
Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui
La formulation bayésienne a enrichi le débat mais ne l'a pas tranché. Elle a réussi à :
- Identifier la structure du problème avec précision
- Révéler les points de désaccord essentiels
- Fournir un cadre commun pour le débat
Mais elle n'a pas réussi à :
- Trancher le désaccord sur les valeurs probabilistes
- Dépasser définitivement le théisme sceptique
- Convaincre toutes les parties de la validité du cadre bayésien lui-même
Le débat continue et évolue, avec des tentatives de développer des modèles plus complexes qui prennent en compte les complexités de l'expérience religieuse humaine.
Pour la lecture
- Charity Anderson, "Divine Hiddenness: Defeated Evidence" (Royal Institute of Philosophy Supplement, 2017)
- J. L. Schellenberg, Divine Hiddenness and Human Reason (Cornell UP, 2nd ed. 2015)
- Sanford Goldberg & Nathan Ballantyne, "The Persistent Problem of Divine Hiddenness" (Faith and Philosophy, 2019)
- Michael Rea, The Hiddenness of God (Oxford UP, 2018)
- Kirk Lougheed, The Axiological Status of Theism and Other Worldviews (Palgrave, 2020)
- Page « Formulation: Divine Hiddenness and Skeptical Theism » sur le site