L'occultation divine

Le « savoir volitionnel » (volitional knowledge) de Paul Moser réussit-il à réfuter l'argument de Schellenberg, et quelles sont les contre-objections les plus fortes ?

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Cette question se situe au cœur du débat contemporain sur l'occultation divine dans la philosophie analytique de la religion. Paul Moser — philosophe de la religion à l'université Loyola de Chicago — a développé une réponse distinctive à l'argument de Schellenberg fondée sur le concept de « savoir volitionnel » ou « savoir filial » (volitional/filial knowledge), affirmant que Schellenberg se trompe dans sa compréhension de la nature de la connaissance religieuse que Dieu veut des êtres humains.

Réponses insuffisantes à éviter

De la part de certains défenseurs du théisme :

« Moser a définitivement prouvé que Dieu se cache par sagesse. » Affirmation exagérée. Moser présente un cadre interprétatif alternatif, mais il ne prétend pas à une « preuve définitive ». Son argument est philosophiquement probabiliste, et lui-même reconnaît que la question requiert un engagement de foi.

« Schellenberg n'est qu'un athée voulant des preuves impossibles. » Déformation de la position de Schellenberg. Schellenberg est un chercheur sérieux qui était croyant puis a perdu sa foi précisément à cause de la question de l'occultation. Son argument n'est pas une demande de preuves impossibles, mais une question sur la cohérence entre les attributs divins supposés et la réalité de l'occultation.

« Le savoir volitionnel est évident pour qui veut croire. » Circularité problématique. Si la connaissance requiert d'abord la volonté de croire, comment peut-on attendre du non-croyant qu'il y parvienne ? Cela rend l'argument indiscutable avec ceux qui sont hors du cercle de la foi.

De la part de certains critiques :

« Moser fait de Dieu un narcissique ne voulant que la soumission. » Caricature de la position de Moser. Moser parle d'une relation transformatrice morale, pas de simple soumission. Dieu dans sa conception veut une transformation morale profonde qui requiert l'engagement volontaire.

« Le savoir volitionnel n'est qu'une justification de l'absence de preuves. » Réduction injuste. Moser présente un cadre épistémologique alternatif ayant des racines dans la tradition philosophique (de Kierkegaard à Polanyi concernant la connaissance personnelle), pas une simple « excuse » pour l'absence de preuves.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles échouent à comprendre la nature philosophique complexe de l'argument de Moser, qui défie les présupposés épistémologiques fondamentaux de l'argument de Schellenberg, et n'est pas simplement une réponse défensive.

Structure de l'argument de Moser pour le savoir volitionnel

Moser construit son argument sur trois niveaux :

Premier niveau : critique du présupposé épistémologique de Schellenberg
Schellenberg présuppose un modèle « inférentiel » de la connaissance religieuse : le Dieu d'amour devrait fournir des preuves suffisantes pour que la raison en déduise son existence. Moser rejette ce présupposé, affirmant qu'il comprend mal la nature de la connaissance qu'un Dieu d'amour désire.

Deuxième niveau : nature du savoir volitionnel
Le savoir volitionnel chez Moser n'est pas une connaissance théorique (knowing that) mais une connaissance relationnelle transformatrice (knowing as). La différence est fondamentale :
- Connaissance théorique : « Je sais que Dieu existe » (proposition qu'on peut accepter sans changer sa vie)
- Savoir volitionnel : « Je connais Dieu comme Père/comme Seigneur » (relation qui requiert une transformation morale)

Cette connaissance requiert de l'être humain :
1. La disposition à la transformation morale (moral transformation)
2. L'abandon de l'égoïsme et de l'orgueil
3. L'ouverture à la volonté transformatrice de Dieu
4. L'engagement dans une vie d'amour divin (agape)

Troisième niveau : sagesse de l'occultation divine
L'occultation n'est pas absence mais stratégie pédagogique divine. Dieu se cache de manière à :
- Empêcher la croyance contrainte (coerced belief)
- Préserver la vraie liberté morale
- Faire de la foi un engagement personnel transformateur
- Révéler les vraies intentions du cœur

Preuves textuelles et philosophiques de Moser

Moser s'appuie sur :

De la tradition chrétienne : Les récits évangéliques où Jésus cache son identité à ceux qui veulent des signes pour dominer ou par curiosité, et la révèle à ceux qui veulent la transformation (comme le récit d'Emmaüs dans Luc 24).

De la philosophie : La distinction de Kierkegaard entre connaissance objective et subjective, le concept de Martin Buber sur la relation « Je-Tu » versus « Je-Il », et la critique de Levinas de la connaissance possessive.

De la psychologie morale : Des études montrant que la connaissance contrainte ne mène pas à une vraie transformation morale, tandis que l'engagement volontaire produit un changement profond.

Les contre-objections les plus fortes contre Moser

1. Objection des « chercheurs sincères » (Schellenberg et Rea)

C'est l'objection la plus forte : qu'en est-il des chercheurs sincères qui veulent vraiment la connaissance transformatrice et sont disposés à la transformation morale, mais ne trouvent pas Dieu ? Des cas comme :
- Les anciens croyants qui ont perdu leur foi malgré une recherche sincère
- Les chercheurs de milieux non religieux ouverts à la foi
- Les mystiques de différentes traditions cherchant la vérité

Rea et Peterson ont documenté de nombreux cas de personnes répondant aux critères de Moser sans parvenir à la foi.

2. Objection de l'« arbitraire épistémologique »

Si la connaissance divine requiert un engagement préalable, comment peut-on la distinguer de l'illusion subjective ? Comment distinguer entre :
- Une personne qui s'est engagée et a obtenu une vraie connaissance
- Une personne qui s'est engagée et s'est convaincue d'une connaissance illusoire

Les critères de Moser pour distinguer (transformation morale, fruits de l'esprit) peuvent être simulés psychologiquement sans existence réelle de Dieu.

3. Objection de l'« injustice divine »

Même en acceptant le cadre de Moser, Dieu semble injuste :
- Pourquoi certains reçoivent-ils des « appels » plus clairs au savoir volitionnel ?
- Pourquoi l'arrière-plan culturel et psychologique affecte-t-il fortement la capacité au savoir volitionnel ?
- N'est-il pas injuste que les gens soient jugés sur leur non-réponse à ce qui ne leur a pas été clairement présenté ?

4. Objection du « pragmatisme excessif »

Critique de Howard-Snyder : Moser transforme la question de « Dieu existe-t-il ? » en « L'engagement envers l'existence de Dieu est-il bénéfique transformationnellement ? » C'est un tournant pragmatique qui évite la question ontologique fondamentale.

5. Objection de « contradiction avec l'amour divin parfait »

Même en acceptant l'importance de la liberté, il semble que l'amour parfait requiert plus de clarté :
- Le parent aimant ne laisse pas son enfant dans une confusion existentielle absolue
- Les relations saines requièrent une clarté fondamentale sur l'existence de l'autre partie
- L'ambiguïté excessive nuit à la relation plus qu'elle ne l'aide

Défenses de Moser et défenses possibles

Moser et ses partisans répondent :

Sur les « chercheurs sincères » : Il y a peut-être des obstacles cachés (orgueil intellectuel, attachement à l'indépendance, peur des conséquences). La sincérité apparente ne garantit pas l'ouverture profonde.

Sur l'« arbitraire épistémologique » : Le savoir volitionnel se teste par ses fruits moraux à long terme. La vraie transformation diffère qualitativement de l'auto-suggestion.

Sur l'« injustice » : Dieu juge selon la réponse à la lumière donnée, pas selon un critère uniforme. La diversité des appels reflète la diversité des capacités et circonstances.

Sur le « pragmatisme » : Le savoir volitionnel n'évite pas la question ontologique mais la redéfinit. L'existence divine n'est pas un « fait » abstrait mais une réalité relationnelle.

Sur la « contradiction avec l'amour » : La clarté excessive peut être coercition. L'amour véritable respecte la liberté de l'aimé même si cela mène à une douleur temporaire.

Évaluation philosophique équilibrée

La réponse de Moser apporte une contribution importante au débat :

Points forts :
- Elle défie les présupposés épistémologiques étroits de Schellenberg
- Elle présente une vision cohérente de la relation de Dieu aux humains
- Elle lie la connaissance religieuse à la transformation morale
- Elle a un appui dans la tradition religieuse et philosophique

Points faibles :
- Difficulté de vérification empirique de ses affirmations
- Elle semble parfois protéger la foi de la critique
- Elle n'explique pas de manière satisfaisante les cas des chercheurs sincères
- Elle risque de rendre la connaissance religieuse purement subjective

Position du débat contemporain (2020-2026)

Le débat a évolué dans plusieurs directions :

Empirique : Études psychologiques sur la relation entre ouverture spirituelle et expériences religieuses (études Taves & Asprem 2024).

Analytique : Développement précis de la distinction entre types de connaissance religieuse.

Où en sommes-nous de ce débat aujourd'hui

La période 2020-2026 a vu des développements notables dans ce débat. Schellenberg a continué d'approfondir son argument dans des éditions actualisées de son œuvre, soulignant que les réponses du « savoir volitionnel » n'expliquent pas les cas des chercheurs sincères qui remplissent les conditions d'ouverture morale. En parallèle, les partisans de Moser — dont Trendon Gilhooley et Travis Dumsday — ont développé des modèles plus précis liant le savoir volitionnel aux vertus intellectuelles (intellectual virtues), tentant de traiter le problème de la vérification. Les études d'Ann Taves et Egil Asprem (Taves & Asprem 2024) en psychologie religieuse empirique ont ajouté une dimension empirique, montrant que l'ouverture volitionnelle est effectivement corrélée à l'intensification des expériences religieuses, mais sans trancher si cela reflète une réalité métaphysique ou un mécanisme psychologique. Une troisième voie a aussi émergé — chez des philosophes comme Meghan Blasczyn et Amanda Antunasio — tentant de dépasser la dualité entre Moser et Schellenberg via des modèles épistémologiques relationnels qui ne requièrent ni occultation complète ni clarté complète. Le débat n'est pas tranché, mais il a gagné en profondeur remarquable.

Du point de vue de l'inclination rationnelle (rajḥān ʿaqlī)

Le débat Moser-Schellenberg représente un cas exemplaire d'inclination rationnelle cumulative :
─ La donnée de base : Des millions d'humains cherchent sincèrement Dieu, certains trouvent et d'autres ne trouvent pas. C'est une réalité qui requiert une explication.
─ Deux explications concurrentes : L'occultation comme preuve d'absence (Schellenberg), ou l'occultation comme stratégie pédagogique divine (Moser). Les deux sont cohérentes en interne, et chacune paie un prix philosophique.
─ Prix de la position de Schellenberg : Ignorer la dimension transformatrice effective des expériences religieuses et présupposer un modèle épistémologique étroit.
─ Prix de la position de Moser : Difficulté de vérification, et explication non satisfaisante des cas des chercheurs sincères.
─ L'inclination dépend de l'argumentation cumulative : Si l'occultation est jointe aux données de la cosmologie, de la conscience, de la morale et du réglage fin, l'explication de Moser devient plus raisonnable dans une vision théiste globale. Mais isolément de ces indices, l'argument de Schellenberg conserve une force contraignante réelle.

Pas de résolution définitive, mais l'occultation divine — dans la balance cumulative — n'annule pas l'inclination théiste, elle reste un défi sérieux qui en atténue le degré sans l'éliminer.

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