Le nouvel athéisme

Comment Sam Harris répond-il à l'objection de Hume concernant l'impossibilité de déduire un « il faut » à partir d'un « il est », et réussit-il à établir une « science morale » ?

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La question du « passage du descriptif au normatif » (is-ought problem) soulevée par David Hume constitue l'un des défis philosophiques les plus profonds pour l'éthique naturaliste. Sam Harris dans « The Moral Landscape » (2010) a présenté une tentative ambitieuse de dépasser cette objection et d'établir une « science morale » sur des bases empiriques. Comprendre sa tentative et la critiquer révèle la force de l'objection de Hume et la difficulté de la surmonter.

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains croyants :

« Harris est athée, donc tout ce qu'il dit sur la morale est faux. » Rejet préalable non productif. Harris présente un argument philosophique qui mérite une évaluation méthodique. Rejeter l'argument pour le seul athéisme de son auteur affaiblit la position religieuse et la montre comme dogmatique.

« La morale vient de Dieu seul, pas besoin de science. » Simplification préjudiciable. Même si la morale venait de Dieu, la question « comment connaissons-nous la morale ? » reste légitime. La connaissance morale vient-elle de la révélation seule ? De la raison ? De la nature primordiale (fiṭra) ? De l'expérience ? La tentative de Harris mérite une critique méthodique, non un rejet doctrinal.

Et du côté de certains athées :

« Harris a résolu le problème de Hume définitivement. » Exagération évidente. La plupart des philosophes professionnels, même athées, estiment que Harris n'a pas résolu le problème mais l'a contourné. Prétendre qu'il l'a « résolu » montre une incompréhension de la profondeur de l'objection de Hume.

« La science peut résoudre tous les problèmes moraux. » Naïveté scientiste. La science est un outil puissant, mais limité par nature. La science décrit « ce qui est », et le passage à « ce qui doit être » requiert une étape philosophique supplémentaire que la science seule ne peut fournir.

Pourquoi ces réponses sont insuffisantes

Elles partagent l'échec de comprendre la nature de l'objection de Hume et la nature de la tentative de Harris. Une critique sérieuse exige d'abord de comprendre l'argument, puis de l'évaluer selon des critères philosophiques précis.

L'objection de Hume : analyse précise

David Hume dans « Treatise of Human Nature » (1740) a observé que les philosophes passent de propositions descriptives (« il est »/« is ») à des propositions normatives (« il faut »/« ought ») sans justification :

─ « L'homme est un être social » (description)
─ « Donc l'homme doit aider les autres » (norme)

Hume demande : d'où vient le « il faut » ? La description ne contient pas en elle-même de norme. Décrire la réalité, si précisément que ce soit, ne produit pas seul un commandement moral.

Le problème est plus profond qu'une simple logique formelle. Hume pose une question sur la nature de la connaissance morale : la morale est-elle objective et existante dans le monde (découvrable par la science), ou subjective émanant des sentiments et évaluations humaines ?

La tentative de Harris : « Le Paysage Moral »

Sam Harris présente son argument en étapes :

Première étape : définir le « bien » scientifiquement.
Harris propose que le « bien » = « bien-être des êtres conscients » (well-being of conscious creatures). C'est une définition mesurable scientifiquement : santé, bonheur, réalisation du potentiel, absence de douleur, etc.

Deuxième étape : le « Paysage Moral ».
Concevoir la morale comme un « paysage » (landscape) ayant des sommets (états de bien-être élevé) et des vallées (états de souffrance). La science peut cartographier ce paysage : quelles actions mènent aux sommets ? Lesquelles mènent aux vallées ?

Troisième étape : la science détermine le « il faut ».
Si nous convenons que l'objectif est « maximiser le bien-être », alors la science nous dit ce qu'« il faut » : nous devons faire ce qui mène aux sommets, nous devons éviter ce qui mène aux vallées.

La critique philosophique de la tentative de Harris

La tentative de Harris fait face à plusieurs objections fondamentales :

Première objection : contournement et non résolution.
Harris n'a pas résolu le problème is-ought, mais l'a contourné. Il présuppose que « nous devons maximiser le bien-être ». Mais c'est précisément ce qui nécessite une justification ! Pourquoi « devons-nous » maximiser le bien-être ? Hume demanderait : d'où vient ce « il faut » initial ?

Deuxième objection : la définition du « bien-être » est problématique.
Qu'est-ce que le « bien-être » exactement ? Est-ce le bonheur ? La réalisation du potentiel ? L'absence de douleur ? L'équilibre psychologique ? Le sens existentiel ? Des définitions différentes produisent des « paysages moraux » différents. La science ne détermine pas quelle définition est « correcte ».

Troisième objection : multiplicité des sommets.
Même si nous convenons d'une définition, le « paysage » peut contenir plusieurs sommets contradictoires. Une société maximisant la liberté individuelle peut atteindre un « sommet », et une société maximisant la solidarité collective peut atteindre un autre « sommet ». Lequel « devons-nous » choisir ? La science ne répond pas.

Quatrième objection : sophisme de composition.
Même si maximiser le bien-être individuel est bon pour l'individu, il ne s'ensuit pas logiquement que maximiser le bien-être de tous soit bon pour tous. C'est un sophisme de composition : ce qui s'applique à la partie ne s'applique pas nécessairement au tout.

Cinquième objection : nihilisme moral.
Pourquoi nous soucier du bien-être ? Un nihiliste moral pourrait dire : « Il n'y a aucune raison objective de préférer le bien-être à la souffrance ». Harris présuppose que le bien-être est un « bien évident », mais c'est un présupposé philosophique, non une découverte scientifique.

Les réponses de Harris aux objections

Harris fournit des réponses, mais elles restent problématiques :

À la première objection : il prétend que « maximiser le bien-être » est évident comme « la santé vaut mieux que la maladie ». Mais l'évidence n'est pas un argument philosophique. Beaucoup de choses ont semblé « évidentes » puis se sont révélées fausses.

À la deuxième objection : il accepte que définir le bien-être soit complexe, mais il considère que cela ne nie pas la possibilité de la science. La santé est aussi un concept complexe, mais la médecine est une science. Le problème est que la morale n'est pas comme la médecine : en médecine, l'objectif (la santé) fait généralement consensus. En morale, les objectifs eux-mêmes sont sujets à débat.

À la troisième objection : il accepte la multiplicité des sommets mais considère que cela ne nie pas l'objectivité. Plusieurs sommets ne signifient pas « tout est permis ». Le problème est que la multiplicité des sommets sape sa prétention fondamentale : la science détermine ce qu'« il faut » faire. S'il y a plusieurs sommets possibles, la science ne détermine pas lequel « il faut » choisir.

Évaluation philosophique plus profonde

La tentative de Harris représente un modèle de l'erreur philosophique commune chez les scientistes : la confusion entre différents niveaux de questionnement.

Premier niveau : Description scientifique. La science décrit précisément : cette action mène à ce résultat. Pas de désaccord ici.

Deuxième niveau : Évaluation morale. Ce résultat est-il « bien » ou « mal » ? Ici commence le désaccord. La science ne détermine pas ce qui est « bien ».

Troisième niveau : Obligation morale. Même si nous convenons qu'une chose est « bien », d'où vient le « devoir » de la réaliser ? Pourquoi « dois-je » faire le bien ?

Harris saute du premier au troisième niveau sans passer par le deuxième de manière satisfaisante.

L'alternative philosophique

D'autres philosophes ont présenté des tentatives plus précises :

Le réalisme moral (Moral Realism) : propose que les faits moraux existent objectivement, indépendamment de la science. Derek Parfit dans « On What Matters » le défend vigoureusement.

Le contractualisme (Contractualism) : T.M. Scanlon propose que la morale émane de principes qu'aucun ne peut rejeter rationnellement. Cela dépasse is-ought d'une manière différente.

L'éthique de la vertu (Virtue Ethics) : évite is-ought en se concentrant sur le caractère plutôt que sur les actions. Philippa Foot et Alasdair MacIntyre en sont des pionniers contemporains.

La position religieuse

Du point de vue de la philosophie de la religion, la tentative de Harris confirme la difficulté d'établir la morale sans référence transcendante :

─ Si l'univers n'est que matière et énergie, d'où viennent la « valeur » et le « devoir » ?
─ Si l'homme n'est qu'un animal évolué, pourquoi son bien-être a-t-il une valeur objective ?
─ S'il n'y a pas de finalité à l'existence, pourquoi « devons-nous » viser quoi que ce soit ?

Ce sont des questions philosophiques profondes auxquelles la science empirique ne répond pas.

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