La diversité religieuse
La position pluraliste de John Hick réussit-elle à préserver un statut cognitif aux affirmations religieuses, ou les vide-t-elle de leur contenu cognitif ?
La position pluraliste de John Hick dans son ouvrage fondamental "An Interpretation of Religion" (1989) constitue l'une des tentatives philosophiques les plus ambitieuses pour résoudre le problème de la diversité religieuse. Mais la question centrale demeure : réussit-elle à préserver le contenu cognitif des affirmations religieuses, ou les en vide-t-elle ?
Réponses insuffisantes à éviter
Du côté de certains défenseurs de Hick :
« Le pluralisme religieux respecte toutes les religions. » Slogan émotionnel qui ne traite pas le problème philosophique. Le respect des religions n'implique pas nécessairement d'accepter leur égalité cognitive. La question ne porte pas sur le respect, mais sur la structure cognitive des affirmations religieuses.
« Hick résout définitivement le problème de la diversité religieuse. » Affirmation exagérée. La solution de Hick crée de nouveaux problèmes philosophiques qui peuvent être plus difficiles que le problème original. Il n'existe pas de « solution définitive » en philosophie.
« Qui critique Hick est un fanatique religieux. » Dénigrement qui n'apporte rien. Les critiques de Hick incluent des philosophes d'horizons divers (chrétiens, musulmans, athées, bouddhistes). La critique philosophique n'est pas du fanatisme.
Du côté de certains critiques :
« Hick nie toutes les religions. » Simplification erronée. Hick ne « nie » pas les religions, mais les réinterprète dans un cadre kantien modifié. La différence est importante philosophiquement.
« Le pluralisme n'est qu'un relativisme déguisé. » Confusion conceptuelle. Le pluralisme hickien diffère du relativisme. Hick croit en l'existence du « Réel en soi » (The Real an sich), tandis que le relativisme nie l'existence d'une vérité absolue.
« Hick sert un agenda occidental libéral. » Politisation du débat philosophique. Même si Hick avait des motivations culturelles, la question porte sur la validité de son argument philosophique, non sur ses motivations.
Pourquoi ces réponses sont insuffisantes
Elles évitent la question cognitive spécifique : quel est le statut cognitif des affirmations religieuses dans le modèle de Hick ? Restent-elles des affirmations cognitives ou deviennent-elles de simples expressions non-cognitives ?
Structure de la position pluraliste de Hick
La position de Hick repose sur quatre piliers :
Premier pilier : La distinction kantienne entre noumène et phénomène.
Hick emprunte à Kant la distinction entre :
- « Le Réel en soi » (The Real an sich) — le nouménal, non connaissable directement.
- « Le Réel tel qu'expérimenté » (The Real as experienced) — le phénoménal, connaissable à travers des cadres culturels.
Les différentes religions expérimentent le même « Réel » mais à travers des cadres culturels différents, produisant des images différentes (Dieu, Brahman, Nirvana, Dharma).
Deuxième pilier : Le critère sotériologique (salvifique).
Les grandes religions réussissent la transformation du « centrage sur soi » vers le « centrage sur le Réel ». Cette transformation salvifique/morale est le critère fondamental de la validité de la religion, non les affirmations doctrinales.
Troisième pilier : Les mythes vrais (True Myths).
Les affirmations religieuses contradictoires (Trinité/Unicité, réincarnation/résurrection) ne sont pas des affirmations littérales sur « le Réel en soi », mais des « mythes vrais » — des images symboliques qui remplissent une fonction salvifique sans être une description littérale de la réalité nouménale.
Quatrième pilier : L'expérience religieuse comme fondement.
Les expériences religieuses mystiques à travers les traditions montrent une similarité profonde qui transcende les différences doctrinales. Ceci soutient l'idée que les religions pointent vers la même réalité transcendante.
Le problème cognitif central
La question : les affirmations religieuses conservent-elles un contenu cognitif dans le modèle de Hick ?
L'analyse du problème révèle une tension profonde :
D'une part, Hick veut préserver un statut cognitif :
- Les religions pointent vers « le Réel » qui existe réellement.
- Les expériences religieuses ne sont pas des illusions, mais une connexion réelle avec le transcendant.
- Les mythes religieux sont « vrais » en un sens, pas de simples histoires.
D'autre part, la logique de sa théorie sape ce statut :
- Si « le Réel en soi » est indescriptible, comment savons-nous qu'il existe ?
- Si toutes les descriptions religieuses sont seulement « phénoménales », quelle est leur valeur cognitive ?
- Si les affirmations contradictoires (Trinité/Unicité) sont toutes des « mythes vrais », que signifie « vérité » ?
La critique d'Alston (William Alston)
Dans "Perceiving God" (1991) et sa critique directe de Hick :
Premier problème : La contradiction interne. Hick affirme que « le Réel en soi » est indescriptible, puis le décrit comme : existant, un, source des expériences religieuses, méritant l'adoration. Ce sont des descriptions !
Deuxième problème : Saper le contenu cognitif. Si les affirmations « Dieu est personnel » et « Brahman est impersonnel » sont toutes deux correctes phénoménalement et incorrectes nouménalement, que nous disent ces affirmations sur la réalité ?
Troisième problème : Le critère sotériologique insuffisant. La transformation morale peut se produire pour des raisons non religieuses. On ne peut réduire la validité de la religion à son efficacité morale.
La critique de Plantinga
Dans "Warranted Christian Belief" (2000) :
« Si le chrétien croit que Jésus est Dieu incarné, et que Hick dit que c'est simplement un 'mythe vrai' qui ne décrit pas la réalité nouménale, alors Hick nie la foi chrétienne, il ne la respecte pas. Le vrai respect prend les affirmations au sérieux. »
Critique depuis la perspective islamique
Abdul Hakim Murad (Tim Winter) dans "The Last Trump Card" (2008) :
« L'unicité islamique (tawḥīd) n'est pas simplement une 'image culturelle' de l'absolu, mais une affirmation cognitive sur la nature de Dieu. Dire que 'lā ilāha illā Allāh' et 'la Trinité' sont cognitivement égales vide la shahāda de son sens. »
Seyyed Hossein Nasr dans ses articles sur le pluralisme :
« La tradition islamique accepte la pluralité des législations (chaque communauté a son messager), mais n'accepte pas la pluralité des vérités métaphysiques. L'unicité est une vérité, pas simplement une perspective culturelle. »
Critique depuis la perspective bouddhiste
Paul Williams, bouddhiste converti au catholicisme, dans "The Unexpected Way" (2002) :
« Le bouddhisme nie l'existence d'un soi éternel ou d'un dieu personnel. Dire que c'est une 'expression culturelle' de la même chose que ce qu'exprime l'unicité déforme le bouddhisme. L'anātman (non-soi) n'est pas une autre façon de dire 'Dieu existe'. »
La défense possible de Hick
Les partisans de Hick pourraient répondre :
Première réponse : La distinction entre contenu cognitif primaire et secondaire.
- Contenu primaire : « le Réel existe et on peut s'y connecter » — ceci est préservé.
- Contenu secondaire : « le Réel a les attributs x, y, z » — ceci est culturellement relatif.
Mais cette réponse fait face à un problème : quelle est la valeur d'un « contenu cognitif » dépourvu de tous attributs spécifiques ?
Deuxième réponse : L'analogie avec la perception sensible.
De même que les gens voient la même chose sous des formes différentes selon l'angle de vue, de même les religions voient « le Réel » sous différents angles.
Mais l'analogie est défectueuse : dans la perception sensible, on peut vérifier l'objet commun. Dans le cas du « Réel en soi », on ne peut jamais vérifier.
Les développements contemporains (2018-2026)
Courant du « pluralisme modifié » (Modified Pluralism) :
Victoria Harrison dans "Religious Diversity" (CUP, 2012) développe une version modifiée qui tente d'éviter de vider le contenu cognitif.
Courant du « pluralisme participatif » (Participatory Pluralism) :
Jorge Ferrer dans "Participation and the Mystery" (SUNY, 2017) propose que les religions « participent à la création » des réalités spirituelles, pas seulement à leur découverte.
Courant « post-hickien » (Post-Hickian) :
Perry Schmidt-Leukel dans "Religious Pluralism and Interreligious Dialogue" (2017) développe le pluralisme tout en tentant de préserver un contenu cognitif plus fort.
Le point philosophique plus profond
Le problème fondamental de la position de Hick concerne la nature même du langage religieux :
Si le langage religieux est :
- Descriptif littéralement (position traditionnelle) ← Les contradictions sont réelles et tous ne peuvent avoir raison.
- Purement symbolique (position extrême de Hick) ← Le contenu cognitif s'évapore.
- Analogique (position thomiste) ← On peut peut-être préserver un contenu cognitif tout en évitant le littéralisme naïf.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
La position de Hick fait face à de sérieuses difficultés du point de vue du rajḥān ʿaqlī :
1. Elle affaiblit les arguments rationnels pour des vérités religieuses spécifiques en les réduisant à des « expressions culturelles ».
2. Elle crée une tension épistémologique : comment peut-on savoir quelque chose sur « le Réel en soi » tout en affirmant qu'il est inconnaissable ?
3. Elle ne résout pas réellement le problème de la diversité religieuse mais le déplace vers un niveau plus abstrait.
Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat
Entre 2020 et 2026, le débat sur le pluralisme de Hick s'est cristallisé en trois directions principales. Premièrement, a émergé le courant du « pluralisme analytique » qui tente de formuler la position hickienne avec les outils de la philosophie analytique précise, comme dans les travaux de Schmidt-Leukel ("Buddha Mind – Christ Mind", 2020) qui développe un modèle « fractal » de la vérité religieuse tentant d'éviter de vider le contenu cognitif. Deuxièmement, sont apparues de nouvelles critiques de philosophes de la connaissance analytique montrant que l'épistémologie contemporaine — particulièrement après les développements du débat sur le désaccord entre pairs (peer disagreement) chez Christensen et Feldman — n'impose pas nécessairement la position pluraliste, car le religieux peut conserver sa position cognitive malgré l'existence du désaccord s'il possède des raisons indépendantes suffisantes. Troisièmement, s'est accru l'intérêt pour des modèles alternatifs dépassant la dualité hickienne (exclusivisme/pluralisme), comme le modèle d'« inclusivisme ouvert » (open inclusivism) chez Gavin D'Costa et le « pluralisme réaliste » (realist pluralism) chez Harrison, qui tentent de concilier la reconnaissance de la diversité religieuse et la préservation d'affirmations cognitives substantielles. Le débat aujourd'hui est plus mature et différencié qu'il ne l'était dans les années 1990, mais le problème central — peut-on concilier le respect cognitif de la diversité et la préservation d'un contenu cognitif réel — reste ouvert.
Du point de vue du rajḥān ʿaqlī
La position pluraliste de Hick présente un cas test d'une importance capitale pour la méthode du rajḥān ʿaqlī cumulatif :
─ La donnée réelle : la diversité religieuse est un phénomène qui nécessite une explication, et le pluralisme de Hick est la tentative méthodique la plus forte pour l'expliquer.
─ Le prix cognitif de Hick : pour préserver l'égalité entre religions, il vide les affirmations doctrinales spécifiques de leur valeur informative sur la réalité, transformant « le Réel » en X inconnu de tous attributs, ce qui est un prix élevé.
─ L'alternative plus probable : un modèle qui prend au sérieux les affirmations religieuses cognitivement et accepte qu'elles soient évaluables rationnellement — comme le fait l'argumentation cumulative quand elle équilibre les preuves du cosmos, de la conscience, de la morale et de la fiṭra — est plus capable de préserver le contenu cognitif de la religion.
─ La conclusion de pondération : la balance des preuves favorise le fait que le pluralisme de Hick sacrifie plus le contenu cognitif qu'il ne le préserve. Reconnaître la diversité religieuse n'implique pas de vider chaque tradition de ses affirmations cognitives, mais peut être traité dans un cadre cumulatif qui évalue chaque affirmation par ses preuves sans résolution certaine et sans égalisation forcée entre contradictions.