La diversité religieuse

Comment Gavin D'Costa répond-il à l'accusation selon laquelle le pluralisme serait une forme cachée d'exclusivisme, et sa réponse est-elle convaincante ?

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La problématique du « pluralisme comme exclusivisme masqué » constitue l'une des objections les plus importantes auxquelles s'est heurtée la philosophie pluraliste de la religion depuis les années 1980. Gavin D'Costa de l'Université de Bristol a développé cette critique de manière systématique dans « Theology and Religious Pluralism » (1986) puis dans ses œuvres ultérieures, notamment « The Meeting of Religions and the Trinity » (2000) et « Christianity and World Religions » (2009).

Réponses insuffisantes à éviter

Du côté de certains défenseurs du pluralisme :

« D'Costa n'est qu'un exclusiviste fanatique qui attaque la tolérance. » Attaque personnelle qui ne traite pas l'argument philosophique. D'Costa présente une critique logique de la structure épistémique du pluralisme, non une position hostile à la tolérance. Rejeter l'argument en doutant des intentions constitue un sophisme logique.

« Le pluralisme est par nature tolérant, l'exclusivisme par nature intolérant. » Confusion conceptuelle. D'Costa distingue entre la position théologique (ce que nous croyons sur la vérité) et la position éthique (comment nous traitons autrui). On peut être exclusiviste théologiquement et tolérant éthiquement, ou pluraliste théologiquement et intolérant éthiquement. Confondre ces niveaux fait manquer l'essentiel du débat.

« La critique de D'Costa n'est qu'un jeu logique qui ne touche pas l'essence du pluralisme. » Simplification dommageable. La critique vise la structure logique du pluralisme, et cette structure fait partie de son essence. Si le pluralisme se contredit logiquement, cela affecte sa crédibilité en tant que position philosophique.

Du côté de certains détracteurs du pluralisme :

« D'Costa a prouvé que le pluralisme n'est que de l'hypocrisie. » Exagération. La critique révèle une tension logique, non de l'hypocrisie morale. Les pluralistes sont sincères dans leur tentative, mais la sincérité ne garantit pas la cohérence logique.

« La critique de D'Costa termine définitivement le débat. » Prétention excessive. La critique est forte mais elle a suscité des réponses sophistiquées de la part des pluralistes. Le débat philosophique ne « se termine » pas par un seul argument, aussi fort soit-il.

Structure de l'argument de D'Costa

Première prémisse : Le pluralisme prétend dépasser l'exclusivisme.

Le pluralisme (Hick, Knitter, Smith) se présente comme une position moralement et épistémiquement supérieure à l'exclusivisme. Il prétend éviter « l'arrogance épistémique » de l'exclusivisme qui monopolise la vérité pour une seule religion.

Deuxième prémisse : Le pluralisme avance des affirmations métaphysiques spécifiques.

Le pluralisme n'est pas simplement une position éthique mais une théorie métaphysique. Il affirme par exemple :
- La Vérité absolue (Real/Ultimate) transcende toutes les conceptions religieuses.
- Toutes les religions sont des incarnations partielles de cette vérité.
- Aucune religion ne possède la vérité complète.
- Toutes les religions sont des voies valides vers le salut.

Troisième prémisse : Ces affirmations contredisent les revendications fondamentales des religions.

La plupart des religions prétendent posséder des vérités exclusives :
- Christianisme : Le Christ est l'unique voie vers le salut.
- Islam : Muhammad est le sceau des prophètes et le Coran la révélation finale.
- Bouddhisme : La voie de Bouddha est le chemin vers la libération de la souffrance.

Le pluralisme dit : toutes ces prétentions sont erronées dans leur exclusivité. Les religions se trompent quand elles prétendent posséder la vérité complète ou l'unique voie.

Conclusion : Le pluralisme est une forme d'exclusivisme.

Le pluralisme « exclut » la compréhension que les religions ont d'elles-mêmes. Il dit au chrétien : « Vous vous trompez en croyant que le Christ est l'unique voie. » Il dit au musulman : « Vous vous trompez en croyant que l'Islam est la religion finale. »

Le pluralisme ne dépasse donc pas l'exclusivisme mais l'exerce à un niveau supérieur : il exclut les prétentions des religions sur elles-mêmes et les remplace par sa propre théorie sur la nature de la religion.

Développement méthodique de l'argument

D'Costa développe l'argument à travers l'analyse de « la structure logique des affirmations religieuses » :

Premier type : Affirmations de premier ordre (First-order claims).
« Dieu existe », « Le Christ est mort pour les péchés », « Muhammad est l'envoyé de Dieu », « Le Nirvana est l'état de libération ultime ».

Deuxième type : Affirmations de second ordre (Second-order claims).
Affirmations sur les affirmations de premier ordre : « Le christianisme seul possède la vérité », « L'Islam complète les religions antérieures », « Le bouddhisme transcende la dualité du vrai et du faux ».

Dilemme du pluralisme : Il prétend ne pas intervenir dans les affirmations de premier ordre (il respecte les croyances de chaque religion). Mais en réalité, il avance des affirmations de second ordre qui contredisent les prétentions des religions sur elles-mêmes. Ceci constitue une forme d'exclusion épistémique.

Réponses des pluralistes

Réponse de John Hick : La distinction entre phénoménal et nouménal (Phenomenal/Noumenal).

Les religions expérimentent la « Vérité absolue » à travers différents prismes culturels. Les différences sont phénoménales, la réalité nouménale est une. Le pluralisme n'exclut pas mais explique la différence.

Critique de D'Costa : Cette distinction est elle-même une affirmation métaphysique qui contredit la compréhension que les religions ont d'elles-mêmes. Le christianisme par exemple insiste sur le fait que l'Incarnation est une réalité objective, non simplement un « phénomène culturel ». Hick impose son interprétation kantienne aux religions malgré elles.

Réponse de Paul Knitter : Le pluralisme humble (Humble Pluralism).

Le pluralisme ne prétend pas connaître la Vérité absolue, mais reconnaît la limitation de toutes les positions y compris la sienne. Cette humilité épistémique le distingue de l'exclusivisme certain.

Critique de D'Costa : Même « l'humilité épistémique » est une affirmation épistémique. Dire « personne ne connaît la vérité complète » présuppose une connaissance sur les limites de la connaissance humaine. Le pluralisme humble cache ses prétentions derrière le langage de l'humilité mais continue d'avancer une théorie globale sur les religions.

Réponse de Reinhold Bernhardt : Le pluralisme comme position méthodologique, non métaphysique.

Le pluralisme est simplement une méthode pour le dialogue interreligieux, non une théorie sur la nature de la vérité. Suspension du jugement (epoché) aux fins du dialogue, non déni des vérités religieuses.

Critique de D'Costa : La distinction entre méthode et métaphysique est illusoire. Même « suspendre le jugement » présuppose que les vérités religieuses sont susceptibles de suspension, ce qui constitue une position métaphysique. Les religions considèrent leurs vérités comme absolues et non susceptibles de suspension.

Développement ultérieur de D'Costa

Dans ses œuvres après 2000, D'Costa a développé une position plus synthétique :

Reconnaissance de niveaux multiples de vérité : Toutes les vérités religieuses ne sont pas au même niveau. Certaines sont doctrinalement centrales, d'autres secondaires, d'autres symboliques. Ceci ouvre un espace pour la diversité sans sacrifier les vérités centrales.

Modèle « Trinité et pluralité » : Le christianisme à travers la doctrine de la Trinité possède les ressources pour accommoder la diversité. Le Dieu unique se manifeste en trois personnes, et ceci constitue un modèle d'unité dans la diversité. Ceci peut s'appliquer à la diversité religieuse sans tomber dans le pluralisme relativiste.

« Inclusivisme chrétien » (Christian Inclusivism) : Position intermédiaire entre exclusivisme rigide et pluralisme. Le Christ est objectivement l'unique voie, mais sa grâce opère de multiples manières à travers les religions. Ceci respecte la spécificité chrétienne et reconnaît la valeur des autres religions.

Réponses critiques à D'Costa

Critique de Perry Schmidt-Leukel : D'Costa confond les niveaux de discours. Le pluralisme opère au niveau « méta-religieux » (meta-religious), il ne rivalise pas avec les religions à leur niveau. Comme le philosophe qui étudie les langues sans prétendre être supérieur à aucune langue.

Critique d'Alan Race : L'argument de D'Costa prouve plus qu'il ne le souhaite. Si toute position est « exclusiviste » en un sens, la distinction entre exclusivisme et pluralisme perd son sens. Nous avons besoin de distinctions plus fines.

Critique de Catherine Cornille : D'Costa ignore le « pluralisme participatif » (Participatory Pluralism) qui ne prétend pas à une théorie globale mais appelle à une participation mutuelle entre traditions. Ce type de pluralisme évite le piège de l'exclusion cachée.

Développements récents (2015-2024)

Courant « post-pluraliste » (Post-Pluralism) : Accepte la critique de D'Costa mais tente de dépasser la dualité exclusivisme/pluralisme. Propose de nouveaux modèles comme la « différentialité mutuelle » (Mutual Differentialism) et la « dialogique profonde » (Deep Dialogicalism).

Courant « pluralisme épistémique » (Epistemic Pluralism) : Se concentre sur la multiplicité des modes de connaissance plutôt que sur les objets de connaissance.

Où en sommes-nous aujourd'hui de ce débat

Entre 2020 et 2026 s'est cristallisé un paysage intellectuel plus mature autour de cette problématique. Le courant « post-pluraliste » s'est élargi avec des œuvres comme celles de Marianne Moyaert dans « Interreligious Hospitality » (2023) qui dépasse la dualité exclusivisme/pluralisme vers des modèles éthiques ne nécessitant pas de théorie métaphysique globale. De son côté, D'Costa a poursuivi sa critique à travers l'approche qu'il nomme « théologie comparative engagée » (Committed Comparative Theology), affirmant que le véritable dialogue exige un engagement doctrinal, non une suspension du jugement. De même a émergé un courant de « pluralisme situationnel » (Situated Pluralism) chez des penseurs comme Jerome Gellman et S. Mark Heim, qui reconnaît une pluralité réelle dans les « fins ultimes » (Ultimate Ends) au lieu de les ramener à une réalité nouménale unique, tentant d'éviter la problématique de l'exclusion cachée. Le débat n'est pas tranché, mais l'argument central de D'Costa — que toute position métaphysique inclut une dimension exclusiviste structurelle — est devenu un acquis méthodique que tout chercheur sérieux en philosophie des religions reconnaît aujourd'hui.

Du point de vue du rajḥān ʿaqlī

La critique de D'Costa présente un cas paradigmatique de pondération cumulative :
La donnée : Toute position en philosophie des religions (exclusivisme, inclusivisme, pluralisme) inclut des affirmations épistémiques qui excluent des affirmations concurrentes. C'est une réalité structurelle inévitable.
Premier résultat : Accuser l'exclusivisme seul d'« arrogance épistémique » est logiquement injuste ; le pluralisme exerce une exclusion parallèle au niveau de second ordre.
Deuxième résultat : La vraie question n'est pas « quelle position évite l'exclusion ? » mais « quelle position possède les meilleures justifications pour ses affirmations épistémiques ? »
Pondération : Dans la méthode du rajḥān ʿaqlī, nous ne cherchons pas une position libre d'engagements métaphysiques — c'est impossible — mais nous pondérons entre le coût de chaque engagement et son fruit explicatif. Une position qui reconnaît ouvertement ses engagements (comme l'inclusivisme conscient) est plus probable épistémiquement qu'une position qui les cache derrière un langage de neutralité (comme le pluralisme classique).
─ Pas de résolution catégorique, mais la balance des preuves penche vers la reconnaissance que la transparence épistémique vaut mieux que la neutralité supposée, et que l'exclusion structurelle est un prix que toutes les théories paient, pas seulement certaines.

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